danse

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Mon dernier métier aura été la danse.

Moi qui ai fait tous les métiers et aucun
comme j’en suis heureux
chacun m’a conduit à l’autre, comme des traversées, des voyages.
Parfois je les gardais, au bout de mes chemins, j’en jonglais.
Je crois même, maintenant, n’en avoir perdu aucun complètement.
Ce n’est que maintenant, en dansant, que peu à peu je les perds.
Je danse avec les oiseaux, au ciel, avec leurs cris dans ma tête, avec la rivière sur ma peau, chapeauté des arbres, leurs branches à mes oreilles, je suis redevenu le nageur de l’enfance, de la prime enfance, d’avant-naître.

Sculpture de Jean Arp

orage

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Je considère mes pensées — qui tendent leurs filets dans l’océan sans fond — jusqu’à ce qu’elles remontent et prennent le large, se transforment en oiseaux, en ciel, en couleurs, en espace.
En nous est la danse, la Psyché, la part d’oiseau.
En nous la part de l’espace, de l’immensité.
Elle nous connecte aux nuages, aux racines des arbres, si nous voulons bien nous y prêter, nous faire savants, magiciens, philosophes, artistes.
Mais quel dieu nous veut-il en guerre ouverte avec nous-mêmes, en compétition entre individus coupés les uns des autres, coupés de l’immensité ? Serait-ce Vénus ou Apollon, les jaloux… Jupiter… ?
Mais je laisse mes pensées s’étaler, d’un bord à l’autre d’une feuille, glisser hors de leurs signes, tomber, s’envoler, s’accrocher aux branches, prendre les couleurs de l’air, me donner des nouvelles de l’orage.

Lithographie de Calder

bulletin

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Le ciel se colore de mauves inquiétants, de gris jaunes qui font des vagues, des labours. Le cèdre danse de toutes ses branches. De l’autre côté, à l’est, encore des lacs de lumière pure, azur, bordés de rivages sombres, surmontés d’immenses vaisseaux ventrus. Mais tout cela semble rester tranquille, finalement.
Et moi ? demandes-tu… J’accorde à tout cela autant d’importance qu’aux pensées qui parcourent mon ciel intérieur. Aujourd’hui ou ailleurs.
Mais tout change. Le vent s’est arrêté et une pluie fine tombe du côté jaune. Le côté gris se fond en violet serré qu’enjambe un arc-en-ciel. Mes pensées se mettent en ordre, vont d’un bord à l’autre, s’étalent en fluidité.

photo r.t

mystères

Séparation 1981, Lithographie 62,6 x 71,9 cm

L’homme n’est pas fort.
Le café est fort.
La mémoire est un tas de braises
qui se réactivent à la moindre occasion
un papillon est déjà beaucoup
le lit des torrents est toujours prêt
nous ne pourrions – et pourtant –
de l’homme à nous
de nous à l’homme
je vole allègrement
et par-dessus les villes, pour regarder les fleurs, les nuages
les crocs des chiens
le froid de la nuit
la porte ouverte à tous les mystères

Bram Van Velde, Séparation 1981, Lithographie 62,6 x 71,9 cm

rencontre

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J’aurais regardé avec toi la danse de l’acacia. L’acacia maigre, qui t’aurait rappelé l’Afrique et moi des torrents alpins. Celui dont les bras drus, légèrement torsadés, parsemés de lichens comme les filles du nord de taches de rousseur, prennent des poses d’étoiles longilignes, tandis que sous eux s’éventent les petits bouquets de leurs feuilles vert tendre, comme des médailles.
Nous aurions regardé, pensant à mille choses venues des quatre coins du monde de nos voyages ou de nos rêves, ces animaux au pied multiple ou solitaire, portant parasol impressionniste ou pointilliste, ombrelles ajourées aux murmures plus doux que silence.
Même au bord des routes quand nous nous serions arrêtés nous n’aurions pas eu besoin de sortir des sacs le carnet, le crayon pour écrire des mots comme je le fais, et qui ne font que signer le ratage de nos rencontres.
Nous aurions partagé la vie, alignant nos oreilles, nos yeux, nos bouches, non sur des pages mais dans l’eau du ciel, des rivières, mêlant nos corps, nos salives, nos feux entre nos bras et nos jambes.

Valerio Adami, après-midi d’un faune.

le téléphone

café arabe 1913

Le soleil est invité à ma table, à côté du livre, du téléphone et des papiers, fenêtre ouverte.
Les martinets passent en criant et les merles font concert.
Je suis à la table des Dieux.

Puis ça glisse dans le gris, nous glissons en douceur vers la nuit, comme la mer se retire sans disparaître.

Maintenant c’est passé.
Mais qu’importe leurs débats et les nôtres. Nous étions bien dans le chant du merle, le soleil sur la table, les mots qui viennent du cœur.

Est-ce cela que tu voulais dire : « faire le plein d’énergies incroyables » ?

Henri Matisse, café arabe, 1913

contre-ciel

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La mémoire est pleine, elle déborde, la nuit.
Parfois des mots tombent du ciel, dégringolent avec la fantaisie des aventuriers de nos illustrés d’enfants, débraillés, degelés et clinquants, ferraillant et pouffant de rire dans ma nuit fleurie.
Restes diurnes, lectures ou paroles, rencontres, pensées. Ce sont des restes de restes, étoiles s’éteignant sur la surface du jour.
Ce sont des îlots fleuris qui viennent flotter dans ma nuit, m’ouvrir les paupières comme la grille du jardin puis me laissent les refermer, poursuivre ma promenade endormie.
Soudain des mots s’arrêtent devant moi, sur le lac. Ils ont la douceur lumineuse d’un soir d’été. Ce n’est plus Rabelais, c’est Michel de Montaigne et Etienne de la Boétie, j’en goûte l’intelligence rare et généreuse, comme du pain.
Avant que les oiseaux pépient et que les voitures sillonnent le matin.
Contre ton dos carré, contre ton dos de fleur ou de poisson je finis ma nuit, avec toi ou ton souvenir.

Isabelle Ferreira, Contre-ciel, balles de cartons, acrylique, 2014
Chapelle Saint-Drédeno, Saint-Gérand, Morbihan

passage

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Le mur rose pâle rivalise de douceur avec le ciel de velours bleu gris.
Je pense à certaines aquarelles de Paul Klee.
Un autre mur pâle, presque jaune, son toit ocre découpé où s’imbriquent des terrasses, des fenêtres, des loggias d’ombre, des volets très blancs, le dessin d’un arbre qui se profile de-ci, de-là. Comme tous les soirs, je suis au plus grand musée du monde en train de s’offrir à ma fenêtre, ou même — plus tard, plus tôt — à ma vue, à l’intérieur, à l’extérieur, où que ce soit.
Il y a place dans la vie pour la beauté, l’étrangeté du monde. Cela n’écarte en rien le reste, au contraire lui donne plus de réalité. Mais rien n’est comme on le croirait.

Albert Marquet, La fenêtre à la Goulette, 1926

séjour

Landscape With Grey Sky-r

Les joyeux cris des hirondelles ce matin ont fêté leur arrivée. A la fenêtre ouverte au soleil je suis venu les saluer. Les petites joyeuses virevoltaient. Un couple de tourterelles s’est posé sur un fil, patient et attentif.
Le ciel a changé, la chaleur profonde s’est révélée. Comme si la vie en attente était libérée.
La musique du ciel a changé. Les sifflements des merles sont devenus différents, leurs mélodies moins audacieuses et démonstratives. Les moineaux, tourterelles et corbeaux se sont comme répartis l’espace d’une symphonie plus vaste, gazouillant, sifflottant, roucoulant, des cloches dans le lointain s’égayant à présent elles aussi (sans doute un mariage). Les voitures peu présentes dans la rue reprennent leurs sillonnements. Les hirondelles, après leur parade de bienvenue reviennent se projeter en flèches, en courbes et deltas furtifs, blancs, noirs, lacets, couples-pousuites déjà, ciseaux et orbes, élégamment, sans cris.
Elles sont chez elles, grandes migratrices venues d’Afrique, du désert violent, de la Méditerrannée implacable. Fragiles petits corps vigoureux, groupes familiaux, petites communautés de villages ou de quartiers… Vous êtes chez vous — de moins en moins chez nous, humains affairés, indifférents, esprits hors sol. Mais, pire, nous les chassons, elles aussi victimes indirectes. Les martinets, à ce jour, ne sont pas revenus. Ils les précèdent très largement, d’habitude. L’été dernier, ils avaient écourté leur séjour.

Thomas Anshutz, paysage au ciel gris

erreur

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Je prends mon sac. Je vais vers ce qui est très éloigné.
Le corps déployé, des ailes accrochées sur le dos,
presque éloigné déjà de l’espèce humaine.

Je ne pars pas pour me confronter aux humains
même si je vais à leur rencontre
nous sommes des inconnus

Je les rencontre entre deux plantes
entre deux arbres
deux paysages
entre deux villes, deux routes, deux trains.

Ce sont les plantes que je connais
les arbres, les paysages, les ponts, les rues
je leur donne mes mains, mes regards
et mes pas sans compter.

Seuls ils ne me refusent pas l’amour, voilà ce que je me dis
pour me consoler des erreurs passées.

photo r.t