human

Balcon I, 1925

Dedans, c’est demain au creux de la main. Dehors c’est le creux du solstice, l’hiver.
Dedans, l’enfant est dans le panier entrecroisé d’osier. L’enfant est le passé et l’avenir tout entiers.
Dehors, l’hiver, c’est humer la fumée d’un tas de fumier, c’est une fourche plantée dans l’antre de la chaude bouse, du foin fané, du purin qui fuit, du feu de la fente, de la braise orange, du manteau, pelisse épaisse de la nuit où fusent les étoiles.
Dedans cette présence de l’enfant nouveau-né est tellement bouleversante pour l’human
qu’il perd complètement la notion du temps, de l’espace
qu’il embrasse l’étoile et l’animal d’un même souffle, d’un feu,
qu’il les prend dans ses mains, les miniaturise,
les cuit, les refroidit.
Dehors dedans trouve l’entre-ouverture où ça respire, où ça joue, où continue le temps.

Jean Arp, Balcon I, 1925

fossiles

P1010388r

Voir un arbre, c’est voir le passé et l’avenir d’un seul regard.
Tout aussi bien que prendre une graine dans sa main. Elle qui contient tout le passé prêt à germer. De l’avenir et du passé à tout instant nous sommes traversés. L’arbre danse avec ça.
Mais l’homme a le goût des fossiles. Depuis qu’il est descendu des arbres il n’a plus guère le goût de danser. Il a dessiné ses prés-carrés, creusé son trou et construit ses bras articulés afin de tout dominer autour de lui – etc. Cette humanité-là est un cancer pour la Terre – peu à peu elle s’en extrait.
Il lui manquait le ciel – des feuilles, des fleurs, le ciel débridé des singes nomades. Il lui manque maintenant la terre. Cette humanité s’en va.
La petite part qui reste sera réabsorbée par la nature terrestre.
Ceux qui seront partis – les nouveaux dinosaures – auront laissé provisoirement quelques fossiles, tours eiffel rouillées, dans le paysage. Il est toujours temps de quitter le vaisseau fantôme.

photo r.t

jouissance

41fa7afb2f5d1270abbebdd87fc95eb3

Enfin tout sera débordé.
Les mots sont léchés seulement par l’écume, quand l’évidence a tout envahi, quand plus de questionnement.
Une évidence qui déborde.

Déborder – passer les bords
passer les bornes (« Tu passes les bornes ! » me disait mon père)
Le langage sert à borner
(comme le père, finalement)…
Et la mère, et la mère, à quoi sert-elle, la mère ? dirait Prévert.
Elle sert à contenir
de toute évidence
Est-ce pour cela que la jouissance féminine est scandaleuse, aux dires de certains…
L’humain est scandaleux. Depuis qu’il s’est mis debout il n’a plus de limites.
Le langage interroge le langage…

Et pourtant ça déborde et emplit, quand l’accord se fait avec plus grand que soi, avec le vaste, le non-soi, non-nommé
rebat les cartes du langage, ravive les couleurs, porte à la danse.

 

photographie signée Zarma Photography dans l’angle inférieur gauche
Jacques Prévert, Familiale, Paroles

équilibre

P1100094

Nous recherchons l’équilibre.
L’équilibre de la marche. L’équilibre de la respiration.
Équi libre – Libre d’un côté et de l’autre.
Ce n’est pas se sentir au centre, mais se sentir latéralisé – funambule, ne tombant ni d’un côté ni de l’autre.
Vie et mort.
Nous nous sommes mis debout en devenant conscients de la mort et de la vie. Nous avons fait face au risque. Quelle stimulante aventure, exaltante, de la fragilité et de la puissance. Entre l’hubris et la terreur. Nous avons su que nous étions les seuls êtres conscients de la mort et de la vie. C’est pourquoi nous avons créé les dieux pour ne pas porter seuls cette insupportable responsabilité.
Et nous nous sommes tranquillisés. Nous avons géré petitement notre équilibre, en regardant à nos pieds, le transférant dans les choses, dans toutes les choses du monde – objets, animaux, plantes et pensée. Nous avons échafaudé.
Mais toujours notre regard s’emplit de bonheur quand nous sommes debout face à l’horizon. Seuls nos pieds pataugent dans la merde – notre merde.

photo r.t

P1070080

Quand les saisons roulent sur les toits, le jour et la nuit se confondent. Ils ne sont pas différents, ils s’échangent leurs masques, se cachent l’un dans l’autre. Des lumières, des couleurs, des ombres, déversées par paquets chassés par l’hiver ou accumulés contre les rives du toit. Des lunes renouvelées, recomptées, des étoiles, des nuits renversées, les choses parlent plus que les mots. Elles n’ont pas besoin de mentir, d’inventer. Les choses : ce que l’on voit, que l’on touche, que l’on perçoit, qui apparaît, disparaît, tout ce qui est hors de nous. Alors ça se met à parler, quand le son dans la gorge a rendu ses derniers mots, ça tricote une nouvelle langue, de nouvelles couleurs, la métamorphose court, nous emporte. Nous tisse en même temps un filet solide où rebondir, des cordes plus rêches, plus sèches où mettre les mains, ou des arbres ou des parfums de neige.

photo r.t

oiseau

738_sadi_in_a_rose_garden

Comment peut-on être oiseau ?
L’exil vous transforme en oiseau
vous enlève le sol de sous les pieds, et avec le sol les bras, les fontaines, les soirées et les nuits, les routes, les bureaux, pour écrire et lire et discuter, les sourires de tous les autres.
Vous devez sautiller frileusement,
mais sans la grâce de la bergeronnette,
vous êtes plutôt comme le martinet qui se traîne au sol, incapable de rejoindre ses compagnons joyeux acrobates du ciel dont le destin l’a décroché — car ce n’est pas un héros non plus, pas un oiseau blanc aux ailes de géant — c’est un martinet noir, black comme un corbeau, un paria, un terroriste.
Voilà ce que vous êtes, rejeté de vos frères
Vous êtes eux-mêmes, ce qu’ils ne veulent pas voir
ce qu’ils fuient d’eux-mêmes, vous êtes l’humain, le misérable.

Saadi dans un jardin de roses, Attribué à Govardhan

À écouter : https://www.franceculture.fr/emissions/poesie-et-ainsi-de-suite/poesie-et-nuit-persane

contradictions

Harvest Spiral, 1969

On dit que toute théorie scientifique est falsifiable — doit être falsifiable. Peut-être bien est-ce par la contradiction aussi qu’avance la philosophie. Tout change et tout doit changer nécessairement — depuis qu’ Héraclite nous l’a appris. La contradiction est sans doute le surgissement de cette nécessité. Elle n’est pas facile à concilier ni avec le droit ni avec la vie. Elle nous laisse sur le fond d’intranquillité ; mais nous sommes ainsi, ce n’est pas contradictoire avec notre insaisissable, notre intime, notre ce-qui-échappe, notre « âme » qu’en vain saint Michel cherche à peser avec sa balance. Notre désir. Notre souffle et notre chaleur.

Alexander Calder, Harvest Spiral, 1969

la morale

Het Kwaad is banaal, 1984

Juger est un acte irresponsable.

(avec Héraclite, Socrate, Spinoza, Lévinas, Foucault, les autres, et tout spécialement Marcel Conche que je remercie, en me joignant à eux avec pour le moment une seule phrase, mais écorchant au passage Aristote car le principe de non-contradiction ne sera pas respecté)

Et cela ne m’empêchera pas d’agir.

Marlene Dumas, Het Kwaad is Banaal (1984)

Listen to Marlen Dumas speaking of that :

la poésie

P1070304

Je vois passer les dernières écharpes de couleur dans le ciel, comme souvent le soir. Elles ne s’accrochent plus au mur de ma maison comme autrefois, attendant que mon rêve se dissipe, exalté par l’écriture. Les nuages passent, ternissent, se disloquent, dessinant des flammèches, des traces de pinceaux, des processions désordonnées, vagabondes, des danses sautillantes ou des taches d’encre peu à peu diluées dans le ciel rose et bleu, silencieux, où vient virevolter une chauve-souris.
Comme est passée la poésie qui me berçait, m’enveloppait, me protégeait et m’a finalement laissé voir le monde cru, compact et froid, brûlant, cruel, beau, sans limites, sans accroche véritable… comme je le lui demandais ardemment depuis toujours.
Elle est pourtant restée dans le fluide de mon corps, et jusqu’entre mes mains.

outils

Régine Mondon1r

Je suis allé faire un tour dehors.
En rentrant je ne pouvais plus respirer, mon cœur ne pouvait plus battre librement, je ne pouvais plus imaginer rester un instant de plus dans cet intérieur oppressant. Les fleurs m’avaient été otées de la bouche. On avait retiré l’air de mes poumons avec un tire-bouchon. Les parfums avaient été piétinés, les nuages avaient été ficelés au-dessus des arbres, je les vis un instant par la fenêtre. Tout était sale, gris, on était en train de tirer des rideaux de poussière, de soulever des grilles de fer pour nous habiller, à même la peau. On nous pressait les uns contre les autres sur des murs de cadavres qui geignaient, qui grognaient et aboyaient, qui nous enfilaient leurs moignons dans les côtes. Je ne pouvais pas hurler, j’étais baillonné de l’intérieur par des poussées de fantômes que d’un coup je crevai de ma plume, de mon stylet quand je me mis à écrire, qu’ils se dégonflèrent, s’écoulèrent et dehors le soleil revint à la fenêtre, radieux. Je ne savais plus qui j’étais. J’allais pouvoir retourner là où je n’étais rien. Rien d’autre que vie qui respire, sent et se meut parmi mille autres formes mouvantes se déployant, m’offrant leur espace en partage, tuiles du toit baignées du lait des nuages.

Dessin de Régine Mondon