séparation

Leonard Freed

Tout le monde est tellement loin de tout le monde — les bras accrochés — mes bras encore accrochés à toi comme du lierre, mais à qui ? C’était ce que cette photo me rappelait, c’était un rêve.
J’étais toujours à moitié vivant et à moitié ailleurs, mais où ?
Quand on s’endormait, quand on acceptait d’endormir la partie vigilante de soi, alors on entrait dans l’action, on était la vie nue. Je sais avoir vécu à moitié parce que les mots ne me portaient plus. Ils m’avaient abandonné. Désespérément mon corps les cherchait, s’accrochait à leur trace, à leur aura, à leur parfum, à leur désir. Parce que le désir de l’autre me creusait. Je sais que j’ai vécu tout ce temps mutilé, que j’avais mal.
Il y a cet instant où j’ai très bien compris, où me retournant j’ai aperçu le passé tel qu’il était : à moitié moi. Parce que l’autre moitié n’était pas encore cette moitié qui peut parler aujourd’hui, qui sait qu’à chaque pas correspond un mot et que ce sont tous ces mots qui font le chemin. Que l’autre, que les autres, vos maîtres, vos parents, vos inconnus retiennent la moitié de vous-mêmes dans leurs mots non prononcés, leurs mots non sus.
Mais moi qui les cherchais jusqu’à la nausée dans la couleur des eaux de la rivière, dans la montagne, les arbres, dans le parfum de l’air, les mots qui étaient un trop, trop de promesse, trop de satisfaction, trop de rêve, ces mots qui peut-être auraient trop comblé d’attente, comblé de bonheur. A l’heure de ne plus revenir en arrière — bientôt 68 ans. 20 ans en 68, 68 aujourd’hui — et chaque jour a apporté sa lumière, et son oubli. De plus en plus d’oubli, et de plus en plus de lumière. Aujourd’hui, quelque chose de nouveau, encore — cette appréciation sans ombre de la photo en noir et blanc — ce plaisir sans réserve, cet intérêt total, sans regret de la couleur, sans jugement sur l’effet. C’était ça, de jour en jour, la différence, apprécier les choses telles qu’elles se montraient, en percevoir la beauté sans réticence, sans délai, sans préventions.
Je viens de comprendre ce qu’est une photo. Comme un peintre un beau jour, à force d’aller au Musée, finit par comprendre la nature de ce travail. Un monde nouveau vient de s’ouvrir. Celui qui était demi-éclos entre deux autres, depuis si longtemps coincé, est né au grand jour. Un grand jour et rien ne sera plus jamais comme avant.
Le bébé s’accroche, la jeune maman s’accroche, les bras se tendent, les corps se tiennent et tiennent à cette nouvelle lumière photographiée. Dans mon souvenir tombe la nuit sur l’enfance accrochée comme du lierre à des parents de chiffon ou d’écorce ou de murs, ou de terre, ou de nuages, à des choses assoiffées de paroles qui ne venaient pas, qui attendaient d’être perçues comme de simples souvenirs, de simples désirs de réminiscence.
La photo est devenue une photo, le monde s’en est séparé parce que l’âge est venu de penser la séparation. L’homme se décroche, tout comme une pellicule à la surface de l’écorce terrestre.

photo de Leonard Freed, courtoisie de Marie Franck

8 réflexions au sujet de “séparation”

  1. La lecture de ce texte provoque en moi une telle émotion que les mots à en écrire s’en trouvent pulvérisés. Il faut que je relise, laisse travailler, relise encore mais déjà merci pour cette pure sensibolité.

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  2. Voici, ayant lu, relu…Cette réalité du lien entre la « vie nue » qui se vit en rêve ou en fantasme, ne pouvait que me toucher….de même que cet abandon DES mots dans le double sens du « des ». Abandon…ce mot résonne aussi comme un lâcher prise et je pense plus détachement que séparation. Car vit on jamais « à moitié »? La moitié qui peut parler jouxte l’autre par une ligne de crête sur laquelle on « funambulise » et qui est, sans doute douleur, mais aussi la poésie quand elle s’autorise à filer vers le non sens, côté rêve ou éclatement des mots. En face, il y a la théorie comme contemplation et observation…d’une photo, de cette photo, qui dit aussi, dans son style noir, blanc et donc gris ce qui sans aucun doute sera délié mais pour autant ne se délitera pas.

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  3. Je vis aussi de ces moments, détachée du désir, de la peur, détachée de l’attachement, où l’instant présent a un relief, une couleur, une fraîcheur inégalables. Le sentiment d’être « entier », entière, entièrement présente, simplement là, comme un souffle primaire… .

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  4. Oui, c’est ça…une sorte de présence entière grâce au dé-tachement et ce « souffle primaire » me parle …porteur d’une joie profonde…Merci pour ces mots pour moi communicatifs au sens de ces vases communiquant par fleurs interposées!

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