La tasse de thé

Georges Braque, 1937

Monsieur Nuit est passé en coup de vent il y a cinq minutes. Sous prétexte de prendre le thé avec moi. Il y a eu un rayon de soleil à la fenêtre, le temps que je m’y tourne il avait bu sa gorgée et disparu. Que voulait-il, je n’en sais rien, ou plutôt si, je ne le sais que trop bien : me donner un signe d’amitié, il sait que c’est pour cela que je l’ai repêché en traînant au bord de la rivière un jour à la recherche d’un personnage. D’ami comme lui je n’en ai pas beaucoup. Et c’est un monsieur, tout de même, c’est cela aussi que je voulais, monsieur, ça n’existe pas, sinon pour les enfants, un monsieur d’enfant, qu’est-ce que c’est, un professeur, un magicien, un révélateur du possible, un héros accessible, l’adulte dont on n’a rien à redouter… Tu peux m’appeler monsieur Nuit… c’est lui qui allait m’apprendre ce que j’avais soif d’apprendre.
Chez nous l’enfance ne disparaît pas. A la différence des insectes qui se métamorphosent, nous n’atteignons pas de phase « d’adulte parfait », nous restons enfant tout en devenant adulte, ou même vieillard, c’est pourquoi nous pouvons avoir besoin de ce professeur, de ce savant tombé du ciel ou fabriqué de toute pièce, et notre ami intime à la fois. Il vient boire le thé comme la veille il vous enseignait comment la quintessence du monde descend doucement dans le sac, est filtrée, mémorisée, très fine poussière qui ne peut pas être touchée, être saisie entre deux doigts comme une pincée de thé. C’est elle qui va donner son goût à tout le breuvage de votre vie mais vous n’avez pas de prise sur elle, vous devez seulement la choisir pour qu’elle tombe dans le filtre. Avec votre sensibilité, votre attention, votre méthode, votre abnégation, vous vous forcez à vérifier un terme dans le dictionnaire, à dépasser un obstacle qui cachait un chemin, à interroger le détail qui vous a fait dresser l’oreille, à relire, à recopier ce qui n’avait pas livré tous ses détails, vous allez chaque fois transformer la découverte en quelque chose de concret, à toucher du doigt, un texte, une musique, où viendra se poser le soleil ou le souffle de l’air, ou s’aventurer les fourmis. Ici vous sentirez la fine poussière qui se dépose, la vase qui glisse où vous êtes en train de jouer, les mains et les pieds dans l’eau, avec monsieur Nuit. Personne ne viendra vous dire Sors d’ici ! vous humilier, Remonte sur la route ! vous donner une gifle peut-être, si vous n’avez pas de chance.
Monsieur Nuit fait un pas vers moi, il se porte jusque dans ma cuisine et je me penche aussi vers lui, ce n’est pas un pacha, un dilettante, un avatar de dieu tutélaire comme je le croyais, ou pas seulement, ni un roi de conte de fées, je comprends l’ampleur de son travail et les montagnes, les continents, l’immensité du monde qu’il nous reste à filtrer. Monsieur Nuit qui vient de repartir à l’instant, glissant entre les doigts du jour ensoleillé.
Mais pourtant le ciel se rafraîchit, le temps se couvre, quelque chose tenu à l’écart semble revendiquer présence. Il semble bien évident que ce qui descend aussi, dans notre sac, ce sont des substances indésirables, des fluides fades, amers… aucune muraille en ce monde ne sépare le jour de la nuit, le bien du mal. Monsieur Nuit n’est que le maître du langage et des pensées, il me l’a dit lui-même : il ne porte pas le monde.

Une réflexion sur “La tasse de thé

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