Le graphite du crayon

Ce n’est pas si facile d’écrire. Pas plus que de s’asseoir au piano. Aller marcher convient mieux, et console facilement, même sans l’énergie pour rencontrer quelqu’un (certes pas monsieur Nuit) ou accueillir quelque événement. Pourtant le froid, le vent, m’apportent quelque chose : c’est moi, mon corps qui se redresse pour faire front, qui enjambe la distance, qui déploie de l’allant. Celui-là après tout est un parmi les autres. Je le vois presque tout entier qui avance, presque au-devant de moi, en tous cas il ne me colle pas, il se bouge. Lève-toi de devant, disait mon père si je le gênais quand il travaillait à son bois ou à son jardin. De ce pas j’arrive au supermarché ou un autre but que je me suis donné pour avoir un peu d’animation.
Puis en repartant ça va mieux, j’ai plus d’énergie et de la légèreté. En marchant je m’imagine aller fouiller à la librairie, j’imagine les livres que je pourrais y voir, auxquels j’ai pensé, avec une curiosité presque éthérée car je sautille par-dessus tout ça, me disant J’ai l’impression que je marche sur du léger, cette rue, cette librairie, ce boulevard, c’est pas tellement si consistant que ça, c’est un petit peu un rêve, je marche sur un terrain plus vaste en même temps, peut-être que je gagne en porosité, que je m’approche un peu de monsieur Nuit, le terrain du rêve est comme une petite plage qui se promène, une facette qu’on traverse dans cette mosaïque du monde.
Ce faisant, j’arrive sur mes jambes conforté, sentant un petit poids chaud et vivant dans mon sac, quelque chose à filtrer peut-être, dans le graphite de mon crayon.

2 réflexions sur “Le graphite du crayon

  1. La mer est une invitation à ne plus écrire. Qui vous aspire et vous rejette — froid, muet, sec — avec les premières vagues du jour.
    Après la marche, heureusement, le café chaud. À la fenêtre, le goût de la brioche et le ciel qui, là-bas, déjà s’ouvre. Le plaisir, tout au beurre, des mots revenus.

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  2. je sens aussi le vent froid qui vient de la mer et contre lequel il faut s’appuyer pour avancer

    très beau cette parole rapportée du père qu’on imagine accompagnée d’un petit geste du poignet, comme une touche de crayon justement, et je la prends pour mienne… 

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