Tiens, dit monsieur Nuit qui me tend une ficelle qu’il vient de retirer d’un amalgame de boue, de tissus, de ferrailles. Tiens-le bien, ne le laisse pas partir, tu vas te promener, avec lui ! c’est comme un petit chien infatigable. Je prends ce bout de laisse, il n’y a pas de chien au bout mais il m’entraîne déjà doucement, j’ai l’étrange sensation que me donne la mine du crayon au bout des doigts, comme le filet d’un ruisseau. Je dois fermer les yeux pour bien percevoir sa clarté, sa vigueur, sa finesse. Je laisse ma main l’accompagner : j’ai l’habitude d’écrire les yeux fermés. Je ne m’accorde qu’un petit regard de temps en temps, pour qu’il s’habitue à mon contrôle, comme un ruisseau dont je serais la barque, un ruisseau-cheval dont je serais le cavalier. Nous sautons des obstacles, nous découvrons l’espace entre les branches, caracolons sur le sentier, le paysage s’ouvre, monte, descend, s’emplit de bêtes et de gens, nous hennissons à leur rencontre. De temps en temps faisons une pause pour entendre le ruisseau glisser à nouveau, pour regarder la couleur des feuilles, le mouvement des insectes sur l’eau, pour savourer le passage du temps.
Je laisse là la trace du chemin parcouru. Le graphite ne s’efface pas, ni le soleil ni la pluie n’ont raison de lui. Même s’il demeure indéchiffrable, c’est souvent le cas, son dessin est là, compliqué, mêlé de rencontres oubliées, d’humeurs ou de fantasmes. N’importe, le dessin est comme la musique : une chanson. Il sera repris par d’autres mains. Monsieur Nuit m’a plongé dans l’apprentissage le plus lointain, où l’on reprend les premiers pas, où l’on repasse par l’errance des plus profonds sentiers, où l’on éprouve la grâce des tâtonnements.
.
.
Gabriele Münter, In the Garden in Murnau, 1911

le titre m’a conduite sur ce sentier en compagnie du chien, je lui ai ôté sa laisse et je l’ai perdu dans le fouillis des feuilles, un bon moyen pour « savourer le passage du temps »
(beaucoup de joie à découvrir l’illustration de Gabriele Münter)
J’aimeJ’aime