Un nouvel invité

J’ai commencé par entendre le chuchotement des portes qui s’ouvrent. C’est un texte d’Adorno qui passe à la radio. Il est tellement bien lu, et bien écrit, qu’il occupe, depuis, presque le cœur de ma vie : il reste là à battre doucement. Discrètement mais je ne peux pas le déloger. Il prend de l’ampleur, je vais le voir, comme on ouvre une porte, discrètement, je l’écoute, il afflue, il palpite, il est bien vivant, bien empli.
Ce texte m’a parlé d’abord, d’une voix douce et harmonieuse, précise, intelligente, engageante et je suis immédiatement entré en dialogue avec lui, entré chez lui, m’y suis installé même, avec mes bagages, mes souvenirs, mes meubles, mes propres portes qui s’ajoutaient, se comparaient aux siennes, et mes fenêtres — que j’aime tant — qui prenaient leur place. Nos gestes se sont côtoyés, imités, nous nous sommes fait des politesses et montré le fonctionnement des espagnolettes, des persiennes, et assis sur les chaises pliantes — tout le mobilier était léger — pour en parler. Je voyais Jacques Tati, apparaissant, mi amusé, mi parodique, disparaissant sans un mot.
Maintenant son image me revient, comme plaquée par une bourrasque devant une cloison transparente ou un écran, faisant des mimiques figées, vivantes et incongrues. Adorno continue de parler, d’une voix qui s’amenuise et s’approfondit. Il met les distances. Il mesure les choses. La maison est devenue si grande que j’entreprends de la parcourir. Je veux voir si tout le monde qui est le mien pourrait y tenir.
C’est alors que je vais jusqu’à Platon. Le monde des idées à une extrémité, l’ombre de la caverne, ou plutôt l’aveuglement et les petits gestes quotidiens à l’autre, l’enfermement, le nez collé à la tâche et tout ce qui s’ensuit, la misère et jusqu’aux guerres. Et comment l’un est le faux reflet et le faux miroir de l’autre — l’impossible dualité puisqu’on cherche à la résoudre, à la confondre.
Je retourne chez moi, je reprends mon espace et mon temps, monsieur Nuit et monsieur Temps avec qui je fais bon ménage, discrets, qui savent vivre. Avec ce nouveau locataire chez nous — ce cœur. Il est curieux, il se mêle de tout, il a son mot à dire sur tout. Comme un enfant. Au moment où on voudrait être tranquille, Et pourquoi ceci, et pourquoi cela, et pourquoi le voisin il claque toujours les portes aussi fort, il en a même cassé une, plusieurs à vrai dire, jusqu’à des trucs rigolos mais c’est une autre histoire, le voisin, un clown involontaire. Si on a le cœur à rire on a une chance de plus dans la vie, une chance de pas de côté, d’une autre porte qui s’ouvre. Monsieur Théodore Adorno, s’il n’est pas trop tard, je vous envoie un rayon de soleil.
Et ça ne s’est pas arrangé depuis que vous étiez là, dans l’après-guerre. On a la même uniformité pesante à laquelle il faut trouver des brèches. Sans grand espoir. Le pire est toujours en train d’arriver et il faut faire avec. Des brèches plutôt que des portes et des fenêtres. Mais mon invité n’est pas d’accord. Je vais le laisser s’exprimer.

Marie Hubert

Une réflexion sur “Un nouvel invité

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