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A cette heure-là monsieur Temps et monsieur Nuit dorment tous les deux.
A quelle heure ?
Au début de l’après-midi, à l’heure de la digestion.
Pourtant ils ne font pas de repas de midi, je crois ?
Non, c’est moi qui l’ai fait, et je suppose qu’ils me laissent tranquille, pour ça. Ils profitent de mes horaires pour se retirer. Je ne suis sans doute pas leur principale préoccupation. C’est moi qui ai besoin d’eux, et non l’inverse.
Je ne peux pratiquement plus jouer du piano sans monsieur Temps. Avant de le connaître c’était possible, je faisais n’importe quoi. Même au début, il n’était pas toujours là, je pianotais quand même, comme un enfant dans le bac à sable, je jouais. Mais j’ai dû grandir, avec lui. Je suis dans la cour des grands, même si je débute encore.
Mais tu joues encore avec tes jouets, quand même. Le fait est que tu nous parles, dit le petit cheval. Tu nous soûles, dit en gloussant le coq en pâte à modeler. Hihihihi hennit le grand cheval clavier.
Vous voulez que je vous mette au coffre ? je leur dis pour leur faire peur. Et tous se mettent à rire, grincer, taper de la tête et des sabots, donner des coups de cymbales. Voilà voilà Te fâche pas.
Alors je les gratifie chacun d’un petit refrain ou d’une pichenette dans leurs abattis.
Allez jouer dehors, les gamins ! Je parle avec mes voix, comme dans les livres !
Après, il faut que je me remette au piano, que je réveille monsieur Temps, ou plutôt qu’au bout d’un moment il dresse l’oreille, d’où qu’il soit. Alors, nous reprenons les choses sérieuses. Il ne faut pas que je le dérange pour rien, me dis-je en m’efforçant de mon mieux. Mais il se retire de lui-même si ça ne va pas. Aussi j’apprends à travailler tout seul. Jamais un mot, je ne connais pas le son de sa voix.
Au temps pour moi ! disait parfois monsieur Vannereau, mais visiblement, le vieux chef, même s’il m’a inspiré monsieur Temps, était un homme simple, sachant rester à la hauteur des musiciens penchés sur leurs pupitres, et ainsi les incitait à travailler attentivement.
J’aime tous ces pères qui ont structuré ma mémoire, des très grands frères pour certains, le chef, lui, était très vieux, d’un autre âge, comme un chemineau des temps anciens. Comme s’il m’apportait, tout d’une bouffée, le passé très lointain. Peut-être parce que je n’ai pas connu le père de ma mère, l’autre grand-père, ce vieillard a dû être pour moi le représentant de ce temps.
J’ai rencontré d’autres vieillards le long de la rivière. Ils m’ont insufflé, je crois, la philosophie… Et inspiré, peut-être bien, monsieur Nuit.
Lu à l’heure de la sieste. Vos illustrations sont toujours remarquables. J’y vois le combat du temps et de la nuit. J’ai les pieds froids sous la couette.
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Je vois beaucoup mieux monsieur Temps
bien plus proche que celui que mesurent les horloges atomiques et leurs petits.
Monsieur Nuit est encore flou (peut-être des textes antérieurs pourraient en donner un contour approché ?)
Peut-être se dessinera-t-il dans un prochain texte ?
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