
En me brossant les dents ce soir je me disais : Ils ont incroyablement suivi mon idée, monsieur Temps et monsieur Nuit, les voilà maintenant dans le piano, ils ont là tout leur espace, même infini, tout inconnu et mystérieux qu’il soit pour moi. Là, ils vont jouer pour moi, me conduire, m’emporter où je leur demanderai, me répondre à toutes mes questions. Ils me feront connaître les tout petits débuts de tous les univers des arts et des artistes, pas seulement des musiciens, de tous les savants. J’y serai partout comme au bord de la mer même si je ne m’enfonce pas loin dans le large, dans les profondeurs. J’y connaîtrai le goût du vent, les nuances du sombre outremer, les crêtes d’argent lointaines, les jades qui se noient aux confins invisibles. J’y serai tout près, aussi près que je pourrai, c’est-à-dire bien loin mais à portée grâce à eux. Le monde que je sentais si inaccessible, si séparé, dans ma vie d’adolescent, je le sais maintenant pleinement offert, il ne se refuse en rien, je ne suis limité que par mes propres forces. Je revois le romantisme et ses héros en redingote au bord de l’infini, cette magnificence de la faiblesse dont je n’ai cessé de me défier — ces images dominatrices, ces passions tristes dont parlait Spinoza, déjà, et qui finalement dominent le monde habité, mais sans moi — puisque je suis maintenant, inexplicablement, dans la sphère du bonheur. Et c’est grâce à ce petit travail, à ma main sur le clavier comme au bout du crayon de graphite qui court sur le papier, puisque je vais, sans cesse, de l’un à l’autre. Ce travail que je connais enfin, au soir de la vie, vérifiant l’adage de mon grand-père : si tu travailles pas poulian, tu travailleras rossian.
Mais je me suis éloigné de mon propos, je voulais dire, en me brossant les dents (car soudain une petite douleur me venait à l’estomac) : on peut faire sortir de son corps ce qu’on a avalé à tort et qui nous gêne ou nous encombre maintenant ! Le corps est resté un nourrisson : il ne sait qu’avaler, ou du moins a-t-il le plus grand mal à exister hors de soi — est-ce cela qu’il appelle le travail ?
Monsieur Nuit m’a laissé son sac sur l’estomac, dans le piano il n’en a plus besoin. D’ailleurs, en a-t-il jamais eu ou l’ai-je imaginé. Mon imagination était-elle prisonnière de mon corps ? De tous les instruments de musique (la flûte, la viole, le tambour), le piano fait-il une sortie plus significative du corps ? Est-ce un vaisseau spatial, est-ce un tapis volant ?…
Il me fait taire. Déjà je suis en route.
Collage de Marie Hubert
Dans la sphère du bonheur
peut-on y rester longtemps ?
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Je crois que se poser la question c’est déjà être en dehors…
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Et effectivement
on se trouve au dehors
s’il n’existe pas de sphère du bonheur
Le bonheur ne serait pas une étendue (lieu ou temps)
mais l’équivalent d’un point … géométrique (les pires)
analogue à
ce … qui est à la fois aujourd’hui : minuit
et demain : 0h00
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