Leçon *

Je les ai surpris tous les deux à tricoter.
Ils m’ont surpris, devrais-je dire, et même ébahi, car ils ne se cachaient pas. Ils s’étaient posés presque sous mon nez, légèrement en retrait, et ils jouaient comme deux bons vieux qui jouent aux dominos, ou à la bataille navale. Comme s’ils avaient tout le temps et toute la nuit pour eux. Et c’était le cas.
Ils passaient du tricotage au pianotage, du tissage au palissage, rien que des jeux de mains, jeux de pantins. Ils riaient dans leur barbe éclaboussée de larmes, d’étoiles, d’étincelles qui disparaissaient prestement aussitôt qu’elles étaient apparues. De leurs doigts en mouvement sur les quelques centimètres entre eux ils entrelaçaient dans l’air des motifs simples ou compliqués, petits corps éphémères qui semblaient s’amuser autant qu’eux.
Ils me donnaient une leçon. J’étais sur le piano, sérieux, trop sérieux, opiniâtre. J’avais décidé de me passer d’eux, depuis quelque temps déjà, j’avais compris que je les avais inventés pour me stimuler mais, qu’au fond, tout reposait sur moi.
Et je les voyais maintenant s’esclaffer, silencieusement pour ne pas me déranger, tout en étincelles de malice.
Monsieur Temps et monsieur Nuit, si vous êtes mes professeurs, c’est que je suis votre élève, me dis-je sagement, entrant dans la peau du personnage. Ma lassitude, qui pointait tout à l’heure son nez, avait fait demi-tour.

Kandinsky, Reiter Lyrishes, 1911

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