Je peux jouer des heures avec monsieur Nuit.
Non pas à quatre mains, mais à deux mains. Nous n’avons pas à nous partager la place, côte à côte sur le tabouret. Pendant que je me tiens en suspension dans les gestes de monsieur Temps, attentif ainsi qu’un funambule sur son fil, monsieur Nuit emplit mon corps, profond comme un puits, fluide et efficace comme la mer. Je peux ainsi flotter, naviguer, louvoyer, caboter, clapoter, plonger ou remonter, ouvrir, fermer les yeux, me perdre en immensité ou en fine pointillance.
En voyage dans la musique même si je ne suis qu’une coquille de noix, qu’un alevin.
Là où les mots et les gestes jouent à se tâtonner, à s’écouter, à se suivre et se poursuivre, comme sur le papier la mine de crayon, les lettres de la machine à écrire, sont les doigts sur les touches du piano.
Pendant ces heures-là, où nous sommes tous les trois en accord, équipage en son navire, sans capitaine, sinon le piano lui-même, qui s’est endormi avec nous, dans le même rêve avec son encolure vigoureuse, sa crinière, ses grands yeux, ses dents troussées et scintillantes, se faisant soudain charrette ou char à voile, ou montant dans le grenier, essayant au grand jour tous les instruments à musique qu’il y trouve. Nous quatre et la foule de notre théâtre rameutée, heureux, pendant des heures, et conscients que ce n’est pas un rêve, pas plus ni moins que la vie sordide et criminelle que d’autres hommes, nous sortant de notre refuge, voudraient nous faire vivre.

Peinture de André Brasilier, 1976

4 réflexions sur “

  1. Merci René!
    J’aimerais naviguer sur mon piano comme vous le faites les nuits durant.
    « Je vogue aussi sur l’océan Musique, de jour surtout et avec des destinations à deux hémisphères vers des ports où je découvrirai une belle et folle inconnue avec qui je partegerai mon logis. »
    Inspiré des paroles d’une de mes chansons: A.D.F.

    A.D.F. Avec Domicile Fixe (bis)

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