Je tombe sur le sol au lieu du la. Le cheval frémit d’un air moqueur. En plus, il faut que j’aie des yeux au bout des doigts, lui demandé-je, comme l’escargot ? C’est évident, fait-il. Et c’est tout le clavier que je sens frémir sous mes doigts. La lenteur de l’escargot est tellement inattendue et pourtant, quoi de plus lent et mollasson que mon apprentissage. Je suis un escargot, qui met lentement ses yeux au bout de ses cornes. Ils sont délicats. Il ne faut pas les oublier. Ils seront forts, avec des paupières. Il faut penser aussi aux ressorts qui poussent dans les phalanges. Penser à tout le nappage ultra-sensible qui vient les enrober, qui sait ou saura détecter les subtiles variations de température ou de pression qui font la couleur du son — ce ne sont là que d’infimes détails dans le chantier de fabrication (ou de réveil) des doigts.

Tu t’arrêtes, tu regardes ta main, les doigts en éventail, tu te dis, Ah ! je reconnais une main, là. Et elle apparaît dans toute la drôlerie de sa forme, comme on en dessinait le contour avec un crayon, enfant, sur une feuille, ou comme on la trempe dans l’argile, ou comme ces empreintes qu’on a découvertes dans les cavernes.
Comme les mains de Victor Jara, qui chantaient.

La douceur de la force, la force de la douceur dans chacune de ses mains,
la trouveras-tu ?
la retrouveras-tu ?

Ce ne sont plus des mains sur les touches de mon clavier. Ce sont peut-être des oiseaux endormis, ou engourdis dans des bandelettes de chair, ou de gras, comme ces choses au nom de petit oiseau comestible et inerte, les paupiettes, ou bien des petits manchons de baguettes de tambour, ce sont des lianes, du mycélium, des nageoires, tout veut passer dans mes sensations, toute la culture de mes mains, ces mailloches articulées qu’on transformait en mécaniques dans les usines anglaises pour tricoter à toute vitesse des chaussettes, la laine, les moutons, tout ce que j’ai vu et senti dans ma vie est peut-être inscrit, enfoui, endormi là, dans mes mains.

D’autres gestes esquissés sous les doigts hésitent, réfléchissent, très vite prennent parti, répondent au désir de la musique… ils apprennent maintenant à leur vitesse, reprennent, assagis, méthodiques. Ce qui fait sourire doucement le cheval. On dirait que tu as pris un coup de vieux, semble-t-il dire. Oui, j’ai perdu de ma spontanéité enfantine… mais, paradoxalement, je n’en suis pas fâché.

Claude dessinant, Françoise et Paloma, Picasso 1954

Une réflexion sur “

  1. Mère penchéeliseré anguleuxsur fond bleu violet…On l’imaginerait transparente,attentive à ce qui se produit

    devant ses yeuxles enfants agenouillésà même le solque la couleur isoleen vert ou en bleu

    comme dans un faisceau de lumièred’où nous parviennent cependantquelques éclats blancs.c’est que l’on imagineau-delà de la concentration

    le parcours du pinceauaprès avoir un peu hésitésur la droite du papier:à peine sa pointe posée,devançant l’ombre portée

    On ne sait pas exactementcomment cela va évoluerc’est que la créationdemande réflexion…la suite ne nous est pas montrée

    Le résultat n’est pas le plus important:il faut bien un commencement…un tracé maladroit suivrale geste de l’enfantétonné de son audace

    contemplant ses tracescomme les pas dans la neigesans autre intentionque suivre le parcours du brassur la feuille vierge….

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