C’est sans compter l’intrus, l’occupant , qui tend les nerfs, les roule en mèches, les vrille, les torsade, les exaspère, les enflamme. Il est là depuis longtemps, innommé, invisible, difficile à mesurer sur son implication dans les petites ou grandes affections du corps, le dérèglement des organes. C’est un géant, il m’assiège l’estomac, ces derniers mois, ne délaisse jamais les jambes non plus, devant lui je me rabougris, me liquéfie parfois. Je m’entoure d’oreillers, de foulards, de coussins, je me matelasse pour maintenir de ma chaleur personnelle, de ma chair, contre lui qui brandit ses lances et ses fers.

A peine rentrés de la rivière, monsieur Nuit et moi, nous avons repoussé une attaque virulente de l’ennemi intérieur. Il se dressait comme un éclair de nuit à l’intérieur de mes jambes. Il envoyait la sauce dans le pylône enflammé de ses pattes fourchues, multipliant les assauts, de plus en plus précis, affûtés.
Monsieur Nuit a glissé à mon côté. Escogriffe ! je criai, dressant la tête pour lui jeter des salves de verbe que je prenais directement de la besace de monsieur Nuit comme d’un saxophone giclant, un puits de pétrole déchaîné monsieur Nuit me montrait sa puissance de flux. L’autre marquait le pas, étonné. Les mots semblent le calmer, l’endormir peut-être à la longue, il n’aime pas la parole, il agit bouche fermée, dents serrées, je veux lui dire son fait, l’étourdir même si je dois moi-même en dégueuler, renoncer à la politesse, que j’aime tant, à la discrétion, le ficeler de verbiage, l’enduire de chiasse logorique.
Pourquoi l’attaquer de mots ? C’est visiblement parce que je n’ai pas d’autre arme. Mais peut-être bien qu’ainsi je ne le cache que davantage, que je dresse une barrière devant lui, devant moi, que je m’étouffe. Pourtant je le sens moins, je le vois moins, je respire un peu. Je reprends quelque force. Champion ! Énergumène ! Qui es-tu ? Que me veux-tu ?
Il veut me rendre service, m’aider à mourir (c’est de mon âge). Il me propose une solution à l’inévitable. Il s’interpose pour me donner l’occasion de me battre !
J’ai rajouté une couverture (autour de moi) pleine de mots. Ce sont les mots qui me tiennent le plus chaud. Monsieur Nuit combat avec moi, je jette des seaux pleins à la carcasse de l’Escogriffe, des mots boueux, mélangés, grouillants de chiasse. Je l’habille, je lui fais une gangue, je vais le rendre humain, peut-être. Puis, je lui tendrai la main. J’apprendrai à le connaître. On se tiendra proches, en regard tous les deux. Je découvrirai qui il est, d’où il vient.

Presque toujours tu me laisses des brandons, des amas de braise encore vive, des éclats de feu incrustés dans la jambe, le genou, invalidants, harcelants, prêts à déclencher un incendie. Tu es purement matière, tu te laisses nommer, décrire, approcher par le langage sans en être affecté. Comme un sourd. C’est ce qui est le plus éprouvant. Pourtant je sais que tu entends. Ta flamme lente me parle. A force de t’écouter je profite de tes moindres replis. Tu me rends docile. Je cherche à armer ma chair de ta lenteur, de ton lancinement aigu, à te répondre par le titillement, la pointe salivée, je cherche en moi la langue de feu qui touchera, et lèchera éteindra la tienne. Et quand tu t’endors en moi, je te veilles.

Jane Ansell, Toward the sea, Oil on wood, 12×15,5cm

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