Ils m’ont lâché très doucement — comme s’ils étaient mes père et mère. Incroyablement doucement, à tel point qu’ils ne m’ont pas encore lâché complètement sur cette terre, ils allègent encore mon poids, ils me laissent éprouver doucement par moi-même le contact du sol. Cela prend des jours encore. La nuit je me lève, descends du matelas, étends le drap sur le tapis et éprouves peu à peu la bonne dureté du sol, pareille bientôt à celle de la terre. Je crois sentir qu’ils ne me lâcheront jamais. Ils sont partis, d’ailleurs, ce n’est plus tout à fait eux, les parents, qui portent l’enfant dans leurs bras, ils l’ont posé délicatement — comme je le faisais quand mes enfants étaient petits — sans le réveiller, je sens sur le drap le tendre squelette du corps relâché.
Monsieur Temps et monsieur Nuit prennent soin de moi, à leur manière, d’où ils sont, comme un Miles Davis lumineux trouvant une berceuse à son goût et l’envoyant à petits coups de langue dans les étoiles, et John Coltrane faisant couler la Voie Lactée. Leur chant me porte, me pose doucement sur le sol.
La musique, écrit le crayon, constitue bientôt mon propre poids. Si le chevalpiano pouvait parler je ne sais pas (je devine déjà) quels mots sauteraient la grande barrière riante de ses dents.
Mes jambes fourmillent. Un long frisson me parcourt le dos. Tous veulent se lever, à présent, en pleine nuit. Vivre sur terre nous est encore difficile.
Les fourmis, le crayon, le cheval-piano et moi, nous marchons maintenant de long en large dans la cuisine. Le jour n’est pas levé, les oiseaux ne chantent pas, la terre ne tourne pas — ou ferme les yeux sur le mouvement qui nous emporte — elle me laisse l’obscurité pour m’habituer à l’infini du champ des possibles qui s’épanouit silencieusement, qui prépare le printemps. Les jambes ne fourmillent plus, le corps commence à danser comme pousse la plante, comme écrit le crayon, comme circule le sang dans les tissus ; et l’air des poumons tutoie le ciel, monsieur Temps, comme mon cœur l’appelle.
La trompette se fait toujours l’écho lointain d’une berceuse infinie. Ce que tu as entendu un jour — ou quelque part dans la nuit (rappelle-toi dans cette immensité des tropiques, avant le chant des coqs) — habite l’univers avec toi. Le centre est partout. Il n’y a pas de périphérie.
Je ne voyage qu’à pied, dit Jacques. Pas de voiture, pas de télévision. J’ai si peu d’argent. Des miettes de la lune.

Victor Brauner
On devrait faire comme Jacques, ne voyager qu’à pied…
Alors le centre serait partout et le rien et le tout nous appartiendraient.
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je reviens encore à ce texte ce matin et y ressens beaucoup de douceur et aussi de légèreté dans le corps, quand ce corps était petit et le squelette encore léger comme une plume
m’habituer à l’infini du champ des possibles qui s’épanouit silencieusement, qui prépare le printemps... je le ressens ce champ vaste qui nous aspire en son centre et nous donne à voir le spectacle de la saison d’un bout à l’autre si on veut bien y prêter attention
je relis encore comme une sorte de berceuse
Le centre est partout. Il n’y a pas de périphérie. merci à vous…
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