A force de renoncer, je sens revenir une plénitude : le vide, le silence, l’étendue, la grandeur et la chaleur du soleil. A force de me déposséder (ma tendance à me débarrasser des soucis matériels, des besoins superflus, ne cesse de s’accroître), je vois affluer la richesse à l’extérieur, à force de me vider je vois s’emplir le monde — vases communicants — respiration. Au soleil du printemps je réponds par ce déploiement. Ai-je en commun avec les feuilles, avec les fleurs, cette ouverture à la lumière, cette réceptivité… mais je ne grandis pas pourtant. Pourtant si, quelque chose grandit, qui m’habite : mon habitat, mon espace vital, sans doute. De là, mon regard est changé. Ma parole, mes gestes, le seront-ils ?
Comment vivre le printemps, n’est-ce pas la question que je pose? Comment naître, comment renaître (puisque c’est mon nom), puisque j’y suis parvenu une fois (j’ai raconté, déjà, comme on m’a raconté, que j’étais inanimé à ma naissance et qu’il a fallu force tapes pour me rendre à la vie). J’y suis parvenu et faut-il maintenant que je me l’explique ? C’était au printemps mais un peu plus tard, au mois de mai.
Parfois j’hésite, je me replie, je veux retourner dans mon nid. Suis-je encore dépendant de ces autres (la sage-femme, le docteur, qui m’ont frappé), ai-je une dette envers eux ? ou est-ce là la raison de ma timidité ?
Est-ce tout autre chose ? Car ma mère a une part dans l’histoire, aussi. Je suis une part de son histoire. Elle ne m’en a dit que très peu. Nous nous sommes séparés prématurément. Qu’est-ce qui nous a pris ? Était-ce une envie soudaine qu’elle a eu de cirer le parquet de la salle à manger où ils n’allaient qu’exceptionnellement… elle serait tombée sur les genoux, ai-je cru comprendre, et se demandait par la suite si cela avait provoqué ma chute… c’est un jour ou deux plus tard que le médecin appelé a crié Dépêchez-vous… elle va me le faire là, sur le plancher. Qui était pressé ? elle ? moi ? qui d’autre ? quoi d’autre ?
Je vide mon sac. Comme elle a vidé le sien, j’étais dedans. Faut-il qu’elle soit dans le mien ?
Maman. Lorette. Ce nom lui était prédestiné. Notre Dame de Lorette avait gardé la vie sauve à son père sur le terrible champ de bataille. Il la regardait, lui promettant de donner son nom à sa fille si plus tard il lui en naissait une, si plus tard existait.
Il n’a été que blessé, la mort n’est venue que plus tard, Lorette avait 17 ans, lui était encore jeune et n’avait pas recouvré la santé. C’était une famille aimante, une grande famille, unique au monde, comme tant d’autres.
Pourquoi ai-je ouvert cette fenêtre, qu’il me faut refermer déjà. Raconter c’est aussi renoncer, aux souvenirs. A l’imagination. Remettre tout à l’extérieur de soi. Être tranquille. Vidé et tranquille, car tout est bien gardé, à l’extérieur.
Partout des fenêtres s’ouvrent. Le temps d’écrire un opéra, une opérette, une comédie musicale, une tragédie s’engouffre en même temps.
La fenêtre refermée, d’autres histoires nous appartiennent — auxquelles nous appartenons — je vieillis dans un appartement — j’aime le vider, petit à petit, tandis que je me vide aussi. Je ne voudrais pas laisser ce travail aux enfants. Quoique. Il y a ces peintures que je fais — je les aime — ce sont mes nouveaux jardins — mes espaces ajoutés à l’espace.
Je marche au bord de la rivière, lève la tête pour voir le passage d’une escadrille de canards, trois ou quatre, cols verts tendus comme flèches. D’émotion j’appelle monsieur Nuit : Oh vous verriez cette beauté à l’extérieur ! vous qui ne régnez que de mots… Il ne répond pas. Je sens qu’il pense : Tu vois pour moi, comme j’écris pour toi.
