Je vois monsieur Nuit dormir sur un banc en plein soleil dans le bel après-midi de printemps. Il est assis, son sac posé à côté de lui, sa casquette juchée sur sa chevelure bouclée. Je m’assied près de lui. Presque aussitôt je suis baigné d’une étonnante chaleur — comme un cœur de bois, odorant, enserrant, embrassant de mille chemins.
Il ne se réveille pas. Ou n’en manifeste aucun signe. Je ne m’étais jamais demandé où dormait monsieur Nuit, s’il dormait. Je le considérais — bien légèrement, dans mon imaginaire encore enfantin — comme un être à-demi réel, quasi divin, dont on n’aurait pas à se soucier du confort personnel, son âge ou sa difformité même me faisaient sourire (à côté de lui j’ai maintenant la confirmation que l’enfant, derrière lequel je m’abritais, a disparu). Pourvu qu’il ne se réveille pas trop tôt. J’ai le trac de ma vie. Je ne saurai pas quoi lui dire. Mais je ne veux plus disparaître.
Tout va très vite dans la conscience. Il remue, il grommelle, comme un vieillard ordinaire — comme moi, peut-être (et si nous avions le même âge ?) Je m’endors aussi, sur le banc, devant une assiette, en écoutant la radio, ou le nez dans un livre, je me dispatche dans le temps et l’espace, suis-je si différent de monsieur Nuit ?
Comme moi il est partout, ou du moins n’importe où, se prend la manche ou le pan du manteau dans une branche, trébuche, il accuse son âge. Ce que nous savons : qu’il y a une face obscure et que nous y sommes, souvent : c’est une porte ouverte à la nuit, où tout s’inverse, s’obscurcit et se mélange.
Oui, cela est mieux que de s’accrocher à un seul côté des choses, comme on le fait quand on est jeune. Voilà ce que je vais lui dire, s’il se réveille.
Ou non, je ne lui dirai rien : j’ai fait une peinture, j’ai écrit un conte, tout cela est moi, nous avons beaucoup de choses à partager : le monde est infiniment beau. Je crois que j’ai fermé les yeux sur tout cela qui me revenait. J’ai dû m’endormir car monsieur Nuit n’est plus là.

Il m’est revenu ce conte, où l’on plonge dans la nuit :
https://contesparenethibaud.blogspot.com/2008/10/un-soir-un-petit-soir-oubli-tout-seul.html
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ce côté chagallien que j’ai souvent relevé chez vous… et puis beaucoup de plaisir aussi à retrouver le conte ancien qui commence avec
« Un soir, un petit soir oublié tout seul dans un coin d’un grenier… »
si beau, envoûtant, cette notion de « petit soir »… j’aime beaucoup !
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C’est drôle que vous parliez d’un « conte ancien » !
(pour moi, le petit soir, c’est un conte de tous les jours, aussi présent que les nuages du ciel)
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« ancien » n’était sans doute pas le bon terme ! je faisais juste référence à l’origine du texte qui vous est revenu, dites-vous, et dont vous proposez le lien qui date de 2008… rien de plus… donc pas si « ancien que ça » !
bien à vous, René
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Ce terme « ancien » m’a touché, il m’a invité à revenir sur les images qui s’attachent aux contes en général : leur origine toujours supposée lointaine… leur langage souvent riche de marques de traditions… leur évocation d’histoires dont la trace se perd dans l’intemporel… leur forme simplifiée, chantante, polie par les temps…
et aussi leur qualité intrinsèque de culture orale, c’est-à-dire sans cesse redevenant présente, se renouvelant, revivant. Alors, pour tout cela, je vous remercie.
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