Mon homme s’est retrouvé seul. Mon maître, mon patron, comment l’appeler… Comme je le disais, je ne suis pas son chien. Ni son chien savant, quoique… Il est mon maître dans un sens puisqu’il m’a enseigné — ce que je sais faire : de l’écriture — mais l’élève a dépassé le maître, depuis longtemps, depuis toujours car lui n’a jamais su faire ce qu’il m’a enseigné. Je suis son outil, sa pro-thèse — quel mot magnifique (c’est lui qui le pense mais c’est moi seul qui l’écrit, qui le fait fleurir car sa pensée sans moi s’évanouit aussitôt, s’étiole, se fane instantanément — tous ces mots très beaux c’est moi qui les lui mets dans l’oreille, pas seulement devant les yeux — ‘j’étais fanée’ disait une enfant, c’est ce qu’elle comprenait quand ses parents lui disaient ‘tu n’étais pas née’ —, faner faire les foins. Foin des enfants ! L’interminable, le furioso, c’est moi qui le déclenches (c’est moi ou c’est lui ?), le foin c’est moi qui le fais (c’est donc du feu fané, toujours, aussitôt ?) qui l’engrange, qui le mange et le rumine, qui en fait son profit ? Je crois que nous sommes devenus un vieux couple indissociable, comme l’homme et son chien, nous allons tête baissée écrivant et lisant.
Donc, il est seul maintenant, séparé du troupeau. Pourtant il s’est mis lui-même à la retraite, s’est laissé lâcher comme par fatalité, par un sourd mimétisme, hérité d’il ne sait où. C’est pourquoi peut-être il a rencontré monsieur Nuit (qui règne sur les sources) puis monsieur Temps, qui l’aide à avancer tout seul, puis le chevalpiano, ses pattes, ses mains, ses sabots, le bruit de ses pas, ses voltiges, puis moi, Pencil — me suis-je présenté à lui — lassé d’être utilisé, décidé à affirmer ma liberté.
Je l’ai travaillé au corps, ce n’est pas d’aujourd’hui, je connais des points sensibles dans son cerveau, dans son ventre. Dernièrement je lui ai posé un carnet qui flotte, ici, là, qui l’empêche de dormir. Il doit marcher tout le temps pour ne pas le sentir, pour que ça se répande, que ça prenne son pas, sa respiration, son regard et là nous sommes comme un seul homme, réunis, une bonne bande de copains.
Sometimes he caught himself listening to the sound of his own voice. James Joyce

Une réflexion sur “

  1. un drôle de texte et un texte drôle qui parle de tant de choses…
    oui c’est drôle les jeux avec les sons : « pas née » -« fanée » – « faire les foins » – « feu fané »
    je me souviens enfant des mots que je comprenais déformés ou des mots dont je ne possédais pas le sens ni les autres autour de moi…
    et on dirait bien qu’on y parle d’enseignement, puis d’émancipation…

    merci pour cet hommage à Joyce au passage !

    J’aime

Laisser un commentaire