Il descend la rue au soleil le long de la muraille, sur le trottoir de l’autre côté de la chaussée contrairement à son habitude qui le fait entrer directement dans le petit jardin aux neuf solitaires, c’est ainsi qu’il les appelle bien que ce ne soit pas, semble-t-il, le nom officiel de ces sculptures de béton en formes grossières de monolithes dressés, plus massifs et plus grands qu’une taille humaine normale, dispersés parmi les arbres mais comme isolé chacun dans son monde, chacun face à une direction qui lui est propre, diffractant ainsi l’espace du lieu comme le ferait un prisme de la lumière. En cela déjà réside leur subtilité, qui n’est pas mince, qui est aussi multiforme qu’insaisissable, qui comme les oiseaux jaillit de toutes parts, mais à l’inverse : par leur mutisme, leur immobilité, leur absence d’éclat, de fantaisie, de couleurs. Ce qu’ils répandent est pourtant aussi subtil et pénétrant qu’un parfum. C’est pourquoi il ne peut passer son chemin, une fois de plus suspendu à cette subtilité, à cette beauté, imprégné de cette irrésistible présence qui lui ôte son allant, qui l’arrête, qui l’interdit. Pour s’écouter, il fait trois pas en arrière, vient s’adosser à l’ombre de la muraille coiffée de lierre printanier, échevelé. Il ne sait pas comment commencer, interrompre, faire de ce qui le défie, de l’autre côté de la chaussée, les effigies sans visages des mannequins de béton dotent le petit jardin d’une âme, d’une effraction, d’un calme mystérieux de monastère païen contemporain. Il est sans parole, sans mouvement, sans mains pour ouvrir son sac et me saisir, moi le crayon et le papier. Il faut que je lui force le geste, que je le libère de cette rumeur de rivière qui l’habite si souvent, qui le traverse et le laisse fasciné, immobile comme sont les rives se laissant ronger impassibles. Alors je le libère, je marque le papier d’une petite faille par où son eau grise, mélangée, commence à couler. Il va s’asseoir sur un banc, parmi les blocs solitaires coupés aux genoux moulés dans leurs costards de béton brut de décoffrage entre des troncs desquels ils ont plus ou moins adopté la couleur, ou peut-être plus loin sur un autre banc libre d’où il verra couler la rivière grise mêlée de soleil, éprise de paix, pendant qu’autour d’elle se construit le monde, et que j’écris pour lui (l’homme qui me tient dans sa main) le fil de son chant discret parmi l’immensité du concert de vie.

Nicole Algan