Le peintre installe sa feuille et ses couleurs, il ne peut résister, l’attente a assez duré. Les autres se précipitent, brouillons, l’accompagnent, ils se bousculent, ils se marchent sur les pieds, mais tous ensemble d’un même bond. Le musicien, lui, ne bouge pas, garde la tête tournée, il écoute les oiseaux de l’autre côté et la voix de l’ami qui parle encore, qui le détourne de lui-même, de sa tâche qu’il sait à venir. Il a le temps. Mais ça ne les gêne pas, les autres, au contraire, ils ne peuvent pas se passer de lui. Lorsqu’il joue, il est leur peine consentie, leur récompense assurée d’avance, même modeste, même si elle les prive de combat, de victoire et surtout de l’angoisse du choix et de la perte de liberté, mais voilà, c’est avec lui, c’est en lui le musicien, qu’ils se gardent la précieuse, la paresseuse liberté. Ils ne le pressent pas, c’est un enfant, un apprenti, il n’ira pas très loin mais ils apprécient ses progrès, les miraculeux progrès de sa patience.
Le peintre a déjà posé sur la table la feuille, les pinceaux, les couleurs, tandis que je fais courir la mine sur le papier pour l’aider à phraser la lumière, à donner l’élan aux lignes, à libérer les couleurs et nous en mêler tous, concernés par l’aventure, courant derrière monsieur Temps quand il lui prend subrepticement la main. Nous quatre ou cinq dans mon fil de crayon sautant, déroulant, chevauchant car le cheval-piano libéré gambade maintenant dans nos peintures.
Il y en a un, c’est monsieur Nuit, qui ne quitte pas son immobilité, pleine et boisée. Je n’en suis pas du tout étonné. Lui, comme le musicien, a l’air d’être à l’écart, mais il n’en est rien.

Picasso, Parade, 1917

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