Le piano-cheval a bondi devant moi, bouche ouverte, aligné ses dents blanches et noires luisantes. Monsieur Temps a surgi, ils ont joué tous les deux. Je me suis aperçu que monsieur Temps avait des doigts, un nez, des bras, qu’il allait en avant, en arrière, je ne savais rien de lui encore, je n’avais rien vu ! Ils ont joué comme une grand-mère qui tricote, les doigts de monsieur Temps caressaient les dents blanches, ils m’ont invité gentiment, m’ont laissé poser mes mains, toucher les balles, les cubes, les bâtons. Il faut sans cesse que je retourne à la cour d’école. Là où je n’ai pas su, pas suffisamment, apprendre à jongler, à courir, attaquer et lancer. Toujours à la traîne sans vouloir le montrer. Travailler, être assez bon, mais jamais le premier. Sans cette ambition qui était rentrée, je sais bien où elle était rentrée (mais c’est une affaire personnelle, une banale mutilation sexuelle de l’enfant, banale pour les autres).
Là, avec la bande de copains je reviens dans le jeu. Je ne me dis plus : ce sont des trompe-la-solitude que je me suis inventés. Je tire le couvercle du piano-cheval et ils viennent. Ma vie est une grande cour d’école.
A la radio j’entends jouer un pianiste virtuose. C’est du Chopin. Il n’y a pas de solitude. Pas plus que dans mon crayon.

Amel Zmerli

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