Le peintre a pris monsieur Temps dans sa palette, il le fait virevolter, il a compris qu’il doit se remuer pour transformer sa matière en mouvement, pour faire de son esprit le corps, il veut être monsieur Temps.
Il voit le pianiste reprendre encore ses notes dans ses doigts comme des billes qu’il envoie sur l’épaule rouler, le cœur ouvert en arbre, les sèves, les fruits s’abreuvant de rivière. Un jongleur, le dos souple, les pieds tranquillement posés.
Sur la feuille, la peinture saute d’une branche à l’autre, comme un singe, attise le rouge, voit chanter le ciel, se libérer les verts.
Cette main, cette joue, cette voix qu’il entend et qui sont pour toujours imprimées contre son corps, à la surface de sa peau comme à l’intérieur dans la chaleur des mouvements, sont-elles là, couleur en train de jouer, ligne en attente d’une caresse de lumière ou lumière elle-même, ou nuit profonde veloutée, sont-elles captives du bon monsieur Nuit, gardiennes de l’univers ?
Son repos est une agitation sans fin. Son jour mêlé de nuit l’invite au jeu, ils ont une main à la peinture, deux autres au piano, les doigts d’une autre à tenir le crayon docile et précis, son corps sur le qui-vive à partir en promenade, qui désespère parfois quelques instants, qui attrape ce qui passe pour se nourrir comme les oiseaux d’insectes. Il vit sa vie, rêve encore parfois d’approcher celle des autres. Il comprend maintenant la moitié des choses, laisse les autres moitiés encore inexplorées. Souvent, cependant, il est assailli de beauté, et ce sont des milliards de questions et plus encore de milliards de réponses qui lui sont posées. Il faut qu’une folie le prenne et qu’il se jette sur la palette.

Marlene Dumas