Je lui mets une bonne ration de papier dans le râtelier. Je ne sais pas s’il aura l’appétit pour tout ça cette nuit, ou s’il en a là pour huit jours. Il n’a pas de régime régulier, il est même totalement imprévisible. Il est d’ailleurs constitué de bric et de broc, un peu de cheval, un peu d’enfant, d’adolescent, de vieillard — pour ce qui est de l’humain — et puis du rat, de l’araignée, de la fourmi, des substances végétales, racines, bourgeons, feuilles surtout, de toutes sortes, lianes, que sais-je, j’ai du mal à l’identifier, ce crayon, cette taupe, ce bout de graphite dans le porte-mine, qui n’est que le dernier manche de l’outil de tout un organisme, un monde avide et paresseux, paresseux et avide, comme un ver, comme une larve, en permanente métamorphose et passant d’une espèce à l’autre parce qu’il veut être tout, ne s’arrêter à rien, ne rien manquer, errer partout, faire sa vie de tout, il aime le papier blanc et le tracé noir à un point inconsidéré, comme son seul salut. Et près de lui je me sens bien. Je me sens rassuré quand je l’entends grignoter. Je sais qu’il n’y a pas de chemin où il ne puisse passer, pas de terrain où il ne puisse creuser sa galerie, parcourir sa vie, notre vie, en tous sens. On le voit émerger partout, refaire surface là où on ne l’attend pas — cousin, enfant, frère de la Rivière, semblable à des millions d’autres aussitôt différents — c’est la société tout entière, il m’y invite. Il me laisse tenir la poignée, furieuse, du ski nautique sur la mer, ou tout autre chose selon mon humeur, selon la nécessité qui se fera.
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Pierre Bonnard, Daphnis et Chloé, 1902
