Le cheval m’a rendu — un petit peu — à l’état sauvage. Je me laisse décider par lui, pour me lever, fermer le piano, quitter la pénombre de la maison même en plein début d’après-midi au plus fort du soleil, faire des kilomètres en longeant le peu d’ombre des trottoirs pour atteindre le ruisseau dans lequel je vais marcher, pieds nus dans l’eau bruyante, écumante ou qui glisse plus silencieuse sur le sable et la mousse. Les libellules viennent me fasciner par leurs jeux érotiques vifs et raffinés, l’une bleue l’autre dorée dessinent avec leurs deux corps filiformes arc-boutés l’un à l’autre un grand cœur décoratif comme un néon suspendu sur la perche d’une herbe, s’illuminent, s’excitent, se pompent, se séparent en deux petites flèches reprenant toute leur mobilité imprévisible dès qu’elles s’estiment dérangées. Le bois s’ouvre de toutes parts, s’emplit de présences furtives, inquiètes tout autant que de hauts manèges d’oiseaux silencieux et libres. Des éclats de musicalité. Un papillon se pose sur l’écran de la feuille blanche, échappé d’un cinéma muet aux riches couleurs, déploie ses harmonieux pétales d’ocre doré, un autre, grand vêtu de pourpre pointillée d’orangé vient se pavaner près du crayon, lui aussi adopté d’emblée dans cette vie sauvage débutante. Les grands platanes m’ont dit Tu n’as nul besoin de raconter ta vie, nous nous chargeons de tout, viens seulement offrir ta présence et tout sera montré aux yeux de tous. L’expression déborde. Je l’entends parler, en effet. Les arbres parlent arbre, disait Prévert, comme les enfants parlent enfant, et j’entends très bien le platane m’exprimer de la voix contenue de son tronc géant l’ancrage à toute épreuve qu’il tient, sous l’immense ciel qui lui donne le vent et la lumière dont il se nourrit et s’enfeuillage tout à l’envi.
Les petits hommes-piano, les petits hommes-crayon frémissent de s’inventer une place nouvelle parmi cette terre élargie.
Le cheval a eu une bonne intuition, car avant de quitter le bois je revois l’oiseau inconnu découvert hier, celui que j’étais sans me l’être dit, revenu voir. Il n’était pas près du grand frêne où je m’étais à nouveau assis mais là, près du ruisseau, sur le chemin du retour. Il n’a pas encore de nom, pour moi, mais une allure, un vol, une présence singulière que je reconnais déjà.
Gagner cette petite part sauvage, ce n’est pas devenir plus familier de la forêt, mais au contraire lui trouver davantage d’inconnu.

Alberto Giacometti

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