Il y a la vie et la mort devant nous. À toute vitesse le crayon vient de mettre ça noir sur blanc. Je le regarde faire, c’est du graphite gris qui se tortille un peu, comme un ver, sur une trajectoire étroite et aussitôt envoyé le message est posé, sec, lisible et mort déjà mais avec comme le soubresaut de la vie encore présent. On pourrait presque dire si l’on regarde bien qu’il en est ainsi de toute chose produite par l’homme, par l’animal ou la chose elle-même. Nous sommes entourés et même constitués de vie et de mort. Nous avons les mains dedans, sans cesse, qu’on le veuille ou non. Les mains, les yeux, le nez… les oreilles ? on entend la vie, mais est-ce qu’on entend la mort… oui, sans nul doute, énormément, de façon incessante. Non pas celle qui crie, qui se plaint, qui appelle au secours, celle-là c’est la vie. Mais la musique, le téléphone, tout ce qui est enregistré, à quoi nous avons tendance à fixer nos oreilles comme pour les y emprisonner comme si on n’en avait jamais assez, c’est la mort — simple constat, et non jugement.
J’aime beaucoup les natures mortes, et d’autres peintures. On ne peut pas dire que cette mort-là soit inerte, cadavérique. Elle a une sorte de vie secondaire, radoucie, parfois presque immortalisée — curieux mot, qui là peut signifier plongée dans la mort et non exclue de la mort. Le crayon a écrit tout ça, toutes ces petites lignes tortillées sur elles-mêmes et s’étageant sur une page comme elles rempliraient un ciel, de haut en bas : la preuve gris sur blanc de notre pitance d’oiseaux — ou de fourmis. Il a fait tenir la vie et la mort comme entre notre estomac, entre nos pattes. C’est là un autre aspect de son énigmatique travail.

Nicole Algan