Quant à monsieur Temps, je le retrouve au concert. On joue en création mondiale une œuvre d’Yvonne Loriod écrite en 1945 et restée depuis en dormance dans sa partition conservée à la Bibliothèque nationale avec le fonds Olivier Messiaen jusqu’à cette création de septembre 2026 à Berlin qui la met enfin au monde. Monsieur Temps est là, Kent Nagano le déploie comme un drap au soleil, Sarah Aristidou le file sur le rouet débridé de sa voix de soprano, Nathalie Forget et Imsu Choi se le jettent l’une à l’autre de leur planche de trapèze, Wendy Vo Cong Tri l’enroule sur sa langue d’où il se laisse tomber en chute libre pour remonter aspiré par l’élastique qui l’avale à nouveau et il prend la nage du dauphin pour parcourir la houle du plus céleste bleu qu’il coud à la mer, rejaillissant aussitôt en gerbes de fleurs sauvages au-dessus des steppes, dorées à l’infini, quand aux antipodes il roule, il sombre dans l’envoûtement au fond du lit d’une mer souterraine et à l’est et à l’ouest surgissent en même temps les écailles de la harpe, irisées, ralenties, suspendues dans leur miroitement qu’il guide du bout des doigts dans les sables, d’un bord à l’autre, et se déploie le lent moutonnement d’une canopée de laquelle il tombe vertigineusement en gouttes de pluie que recueillent les bras d’une rivière. Il déserte les espaces rassemblés en un seul étale silence, puis il se démène comme un Shiva, tous ses bras en soleil, pour porter la nouvelle de son cœur amoureux. Un grand lancinement commence alors à le porter en triomphe jusqu’à la blancheur du drap où ils le couchent, soufflant doucement sur lui des nuages gris clairs et soyeux.

Afifa Aleiby

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