Quelqu’un le faisait remarquer, chez moi le piano est à l’écurie, d’ailleurs ce n’est pas un piano mais une bourrique. Elle ne sort plus, elle ne demande rien à manger ni à boire, elle ne fait pas de saletés. Elle est entrée au paradis, déjà.
Monsieur Temps et monsieur Nuit entrent comme ils veulent dans mon écurie. Ils discutent avec le piano, ils jouent aux cartes. Ils se cachent à l’intérieur de cette cabane à trois dos pour de longues parties de tric-trac. Après ces parties je retrouve le piano majestueux, savant, l’envergure de ses ailes noires et blanches alignées devant moi.
Et lorsque je monte sur leur dos je suis à la fois léger, docile, patient, impressionné et je dois être téméraire, car ils sont trois, trois grands coursiers comme un seul à me soulever de terre. Il faut que je sois à la hauteur, que mes doigts soient prêts à gambader sur les touches du grand rire chevalin qui s’offre à eux, que je saute les petits obstacles, redresse le nez, emporte mes jambes dans les leurs.
Sans compter que mon paquetage sur le dos est énorme, je redescends toutes les deux secondes, j’exagère à peine ; il y a avec moi mon amie Isabelle, son écriture se love, se fouille, se déploie en moi comme une eau indispensable, ses ailes de papillon devant garder toujours la fraîcheur humide pour guerroyer dans les sèves, dans les parfums de vie ; il y a le grand mélancolique de Dario dont le cheval est en pension maintenant et qui le pleure littéralement, tous les deux sont trop vieux ils ne peuvent plus bouger ni l’un ni l’autre, eux qui allaient toujours ensemble ; il y a tous ceux et celles que je ne peux pas nommer, selles de cheval, harnachements de tous ordres, cliquetis, œilletons, bridons, freins, régalades, réglisses noirs, tous ces attachements, ces empêchements qui sont aussi des feuilles qui se déploient, des ciels qui s’ouvrent et offrent à la vue tout un paysage et transforment tout en tout comme si tous nous donnions soudain la main dans une farandole.

Peinture Afifa Aleiby, Angel, 2009

Je fais une petite caresse sur le rabat qui couvre le clavier de mon cheval, en signe de reconnaissance et d’affection. Je n’ai pas repiqué aux séances de vélo d’appartement, une seule m’a guéri. Le cheval prend soin de moi beaucoup mieux, comme je prends soin de lui, même s’il est complètement artificiel, sans une vraie corde métallique en lui, ni un seul marteau, juste avec du bois d’apparat, mais très beau, noir luisant, tiède et presque soyeux comme je le sens sous la tape caressante de ma main.
J’ai baissé ce matin le curseur de son potentiomètre de décibels si bien qu’il chantonnait plus à l’aise le Jésus que ma joie demeure, reprenait patiemment à chacune de mes demandes et nous ne gênions pas les voisins. Fenêtres ouvertes, les cris des martinets nous ont accompagnés.
Les liens sensoriels, affectifs, coopératifs et de tous ordres, qui nous attachent l’un à l’autre, les uns aux autres devrais-je dire, donnent à tout cet ensemble (piano, martinets, voisins, habitants occasionnels qui me rendent visite, celles et ceux qui m’écoutent ou me parlent à la faveur des ondes, des pages internet, des livres, du flot de la rue comme de celui de la rivière) une véritable proximité bienveillante. Il n’y a aucune solitude possible dans le travail, pas plus que dans la vie, il y a de l’entraide avant tout — ou, devrait-on dire, de la présence sécurisante. Ce sont là les conditions de la vie.
La guerre existe. Parlez de moi, dit-elle en entrouvrant la porte de cette maison de mots. Mais personne ne lui répond.

Ce piano, c’est mon vélo d’appartement.
J’insère entre les yeux et le nez la carte mémoire et je m’exerce sur cette partition jusqu’à perdre le souffle. Je suis tellement concentré que je suis en apnée.
Après cette séance de kiné je dois sortir impérativement, marcher pour retrouver la souplesse de mon corps.
Cette capacité à m’imposer une discipline me vient avec l’âge. Elle a tendance à se déporter même vers mon écriture (jusqu’ici très libre), pour me mettre en main le crayon, me faire parcourir ou froisser le papier. Toute cette mécanique est une inquiétante évolution vers les lointaines (pour moi) civilisations de l’autorité et de la dictature.
J’avais sans doute un vœu caché de connaître le monde en l’éprouvant — comme une dette envers mes semblables emprisonnés bien avant moi.
La liberté n’a pas la même place dans toutes les vies. Se peut-il qu’elle ne soit, dans de nombreux cas, qu’une vue de l’esprit ?
La planète n’est pas uniforme. L’humanité est un déchirement.

Peinture de Pramod Prakash :
Surrender, 2 feet by 2 feet (24 by 24 inches), Oil on canvas

Mon cheval.
Ce n’est pas tout à fait un cheval, encore, mais l’encolure frémit, le poil brun sombre luit de soleil et je sens son odeur.
Il me regarde de toutes ses dents. Il est prêt.
Je ne suis encore qu’à le caresser par petites touches du bout des doigts, me tenant assis à distance comme un enfant sur le tabouret qui n’est que le petit cheval de bois qui l’accompagne.
Il m’a fallu, d’abord, des semaines pour apprendre cette courte chanson du cowboy, puis des jours, puis des heures, et je vois maintenant qu’elle ne prend que quelques secondes à être jouée.
Entre mes pieds ses pédales en métal chromé sont des étriers qui attendent. Son clavier en enfilade de sabots noirs et blancs s’apprête à la chevauchée. Il ne s’élancera pourtant pas avant de sentir le poids sûr du cavalier sur son dos.
Mon piano est de plus en plus chevalin, de plus en plus présent et sûr de son corps face à la porte ouverte, entre deux fenêtres de mon appartement. Il se tait. Simple et droit. Noir et blanc comme la mer et comme la forêt. Il est l’œuvre de tous les artistes qui ont existé, il les met entre nos mains et nous laisse aller vers nos horizons nouveaux.
Toute cette mise en scène (ce jeu ?) n’est-il destiné qu’à rassurer l’enfant… déjà les nuages sur le tapis aux motifs floraux gris clair sur gris très clair sur lequel est posé le piano le réinstalle dans un ciel enfantin… il se bâtit une cabane avec des bouts de musique, un cheval de bois… il apprend sur la méthode de Lang Lang… mais quel enfant demande encore sa place au vieux chemineau ?

Peinture de Pramod Prakash

Les gammes

Les doigts ne se réveillent pas si facilement sur le clavier, ne retrouvent pas leur pas si vite que le poulain tombé du ventre de sa mère trouve ses quatre bâtons qu’il articule immédiatement. Mes dix doigts au bout de deux mains tenues depuis tant de décennies comme des fleurs, un bouquet empoté, lentes à se dégourdir, à s’organiser dans l’espace. Car l’espace lui aussi est là, déjà, il n’a pas attendu pour se ranger, s’aligner, se répartir les places, tu le découvres en tâtonnant. Tu n’as rien de l’enfant, qui est une boule intelligente qui change de couleur, de forme, de vitesse, qui change de sens, de direction, qui jongle, qui se retourne, qui se construit à toute allure des neurones à la surface, à l’interface, en araignée, courant, cousant de fil blanc, effaçant tout. Les enfants n’ont pas de corps, ils n’ont que de l’espace qui agit, qui s’agrandit, s’approfondit, bondit, crie, survit, on ne peut pas les suivre. Et maintenant je réapprends petit à petit. J’apprends, comme je dis. J’ai conscience d’apprendre. On a voulu leur donner de la conscience, on le prétend, alors qu’on leur a extrait la conscience, pour la mettre à part. On a tout analysé pour tout refaire ce qui était. En moins bien. En plus maîtrisé par quelques uns, au mépris de tous les autres. De ceux qui ont la véritable maîtrise : les ouvriers. Ceux dont on a extrait la conscience. Pour la leur redonner petit à petit, à mesure, en contrôlant la dose. Alors je suis en train de refaire le monde, comme un idiot, sur mon piano, et je n’arriverai jamais qu’au plus bas niveau de l’apprentissage.

Marlene Dumas au Musée d’Art Cycladique, Athènes, 2025

Une fois sur terre vous avez explosé, comme fait la sensitive si on la touche l’été quand elle est mûre.
Vous avez projeté des milliers de petites graines comme des billes d’énergie pure allant chercher leur place, partout dans les corps.
Bientôt j’ai senti, dans le mien, que vous envisagiez où, comment, vous pourriez vous loger, qu’est-ce qu’il vous faudrait avaler comme place, celle de l’estomac sûrement, trop avide, trop gourmand, qui ne sait attendre, qui se maltraite et vous alliez l’aider, en même temps que vous m’aideriez.
Mais je crois aussi que vous serez partout comme chez vous, sur cette terre, pour donner à quiconque son meilleur rythme.
Déjà, mon exercice de ce fameux extrait de la cantate BWV 147 s’approche d’une tâtonnante prière, me laisse deviner la musique, l’espace radieux où demeure la joie.
Monsieur Temps, vous semblez en bonne compagnie parmi les particules du corps, poursuivant votre exploration, étendant autour de vous une douce ivresse. Cela met des petites légèretés de papillons dans mes doigts, que je n’aurais jamais pu imaginer. Je me découvre aussi des fleurs dans les bras, des lianes, de cette lenteur végétale qui avance à pas précis, dont la beauté est fragile. Tous ces détails que vous ne pouviez pas encore me signifier lorsque vous vous teniez debout derrière moi.

Et l’architecture, qui est encore autre chose que la mathématique, me prévient-il, est bien là, pour bientôt, au programme. Jusque dans les nuages, pour faire tomber la pluie. Tu joueras, mais tu ne seras pas même un insecte, car tu t’es voulu touche-à-tout. Tu seras un peu de tout. Un peu de la petite araignée, un peu de l’ours qui bouscule la cabane.

Photographie de Thami Benkirane, Meymac, Corrèze, le dimanche 6 juillet 2025

Monsieur Temps m’a annoncé qu’il allait apprendre à sauter en parachute. Il a remonté sa veste au-dessus de sa tête, bras tendus, pliant un peu les genoux, plissant à peine les yeux avec l’air de regarder dans le vague défiler le ciel devant lui. J’ai aussitôt compris. Vous allez sauter en parachute ? je lui demande. Je vais apprendre, ce sera pour moi l’ouverture d’une nouvelle vie. Nous dialoguons parfaitement bien par l’échange de nos pensées ; et je n’ai aucune inquiétude, cela pourra continuer. Je ne le retiens pas, et comment le pourrais-je ? Il peut partir faire ses premiers pas sur la terre ferme. Nous ne nous perdrons pas, nous sommes ensemble pour l’éternité.
Je m’inquiète tout autant de monsieur Nuit. Lui aussi doit bien avoir quelque projet.

Le dos de la mer pour monsieur Nuit. Tout comme le dos de la rivière.
Je prends le papier que je pose sur le tapis sombre. Cette petite épaisseur de feuilles c’est ma planche de salut. Je reste allongé sur elle, sur le dos de la mer, sur le dos de la rivière. Il m’aide à m’endormir, il m’aide à me réveiller. Je prends le crayon comme une perche, comme une godille. C’est presque l’image de monsieur Nuit que je viens d’avoir dans mon rêve : il avait une longue perche, il triait des ballots sur l’eau de la mer, les poussait, les tirait de la profondeur, de la surface de la nuit ; il les assemblait, les dissociait, les rapprochait, me les tendait, c’est ce qui faisait mon lot, mon terrain, mon chemin.
Je me raccroche peu à peu à la surface, qui s’est affermie brusquement au réveil. Je ne titube plus. Je suis moi-même le dos d’un lourd crapaud mais je peux me mettre debout ; je fais en quelques secondes le parcours de toute l’évolution des espèces pour me mettre debout. Le jour n’est plus hostile. Ou du moins je ne suis plus sans armes.
Mais qui parle de guerre ?

Collage de Marie Hubert