Ostinato

Le voilà mâle à présent. Cigalon dans sa tendre carapace contre l’écorce de l’arbre. Il s’accroche des pattes. Laisse aller son ventre. Un bruit infernal s’en échappe. Il entre dans le rythme, il scie le son craquelant l’espace ; cela lui rappelle le train qu’il prenait dans son enfance, le ciel bleu et l’odeur des pins craquelés sous le soleil écrasant. Il va sur le piano. Sur les touches il se met à faire du métier à tisser ; enfonce l’une, relâche l’autre ; des couleurs montent, se répartissent, le cigalon s’active, pour lui ce n’est pas une musique uniforme, c’est toute la forêt qui remue, de loin en loin, qui parle, balbutie, appelle. Il reprend langue avec ses compagnons d’enfance, les merles, les oies, le coucou, les hiboux. Il enfonce les pédales, il pastanclaque il exprime l’orgue, presse l’orage, souffle l’harmonium, joue le jazz entendu à la radio. Il peut s’exprimer, il apprend. Il monte au grenier des journées entières. Toute la journée les cigales jouent, travaillent, agacent, écrasent la chaleur des pins. On joue à la balle, au chemin, aux bras, aux jambes, à la mer, au soleil, à la danse, on passe une adolescence entre filles et garçons, on fait sa première surprise-partie, son premier baiser. Voilà tout ce qu’il met maintenant à son piano.
Monsieur Temps l’écoute du coin de l’œil, monsieur Nuit l’observe patauger. Il se tient longtemps à son clavier, active ses doigts gourds de vieille araignée, sautant sur ses jambes, arpentant le plancher, prenant son crayon pour écrire, ou parfois noter les doigtés sur la partition. Il a repris sa forêt en mains. Il ne pense plus aux guerres qui le travaillent. Il ne pense plus aux guerriers fous qu’il voue à l’enfer, momentanément caché dans l’écorce d’un arbre. Il sait l’incendie volontaire attisé par les forts, les soi-disant forts.

Collage de Marie Hubert

René

Je tombe sur des journées très chaudes et leurs nuits peu propices au sommeil pour inaugurer ma présence dans l’œuvre. Qui suis-je ? cette question flotte tranquillement dans la clarté de la nuit — je suis bien toujours moi-même dans mon tout nouveau statut de personnage, mais je le suis autrement. Autrement éclairé : de l’extérieur par cet espace, non pas fictif mais architecturé, esthétisé, qui me dessine avec plus de précision ; et de l’intérieur par une sorte de simplification, d’éclaircissement.
Me voici tout nu sur le bord du divan, assis dans la semi-clarté de la nuit, un corps encore jeune, presque adolescent, oubliant les atteintes de la vieillesse. Vu du dessus, mon ventre mince se termine par une pointe d’ombre comme un ventre de fille — ce qu’il m’arrivait d’envier, plus jeune… non pas de désirer, d’envier. Je glisse mes doigts sur cette toison d’ombre, la touche délicatement. Il n’y a rien qui la prolonge, plus bas, la forme est vraiment celle du triangle qui s’enfonce dessous, s’en retourne derrière. Je ne sais quoi faire. Le temps d’adolescent est le mien. Tout va m’arriver, je ne suis pas pressé, quoiqu’impatient, mais tout est déjà là, si dense et foisonnant.
La verge est déjà là, plus bas, elle me surprend par sa force et sa longueur, son point sensible, qui appelle le toucher, le mouiller, le glissé, qui pointe son plaisir aigu, appelant, irrésistible oiseau au chant enivrant le corps tout entier. Je me laisse faire.
Après le chant, la salve giclée de jouissance, je me sens enchanté, enjoui. Je pense au printemps de toute une vie, comme le fil d’une rivière, tout frais, alors que tant de parcours, de méandres, de chutes, de remous compliqués ont roulé ma vie jusque là.
Mais c’est quelque part une renaissance, comme m’a dit quelqu’un, devenir personnage.

Sculptures Nicole Algan, Romans, photo r.t

Le nouveau personnage

Ils sont venus me chercher — pour aller à une fête. Pour aller à une fête ? monsieur Temps et monsieur Nuit ? Je n’y crois pas. Et pourquoi pas Olga, et grand-père, et le petit soir, et l’Ogre, la petite fille, la grand-mère, le Vent ? tous avec leur force de caractère, leur pouvoir de persuasion. Sans compter ceux — et celles ! — qui sont venus en précipitation ces derniers jours ou plutôt me trouvant sur leur chemin, m’obligeant — je ne vois qu’une issue, je vais me réfugier dans le sommeil, dans l’absence, je m’engourdis déjà. J’attends que le crayon trouve un signe, un point, un tiret, qui mette fin à cette panique qui a failli s’emparer de moi. Oui j’ai des amis, des personnages, nombreux, bien réels maintenant. Ils me disent même que je suis l’un des leurs à présent. Mais Bon Dieu je résiste. Je vais me faire un chariot, une chaise roulante pour me traîner hors d’atteinte de leur fête, pour méditer, ruminer mes progrès de conscience.

Marie Hubert

Le rêve *

Je rouvre les yeux. Le rêve est en train de disparaître. Je ne vois qu’un grand soleil éblouissant en train de reculer. Juste avant j’étais contenu à l’intérieur, il était plein de vies auxquelles je participais. Comment ? je ne sais plus, cela recule maintenant loin à l’intérieur de moi.
Mes yeux sont en train de se rouvrir et j’essaie de discerner ce qui s’en va : ce soleil, ces vies, ce bien-être, qui recule si loin dans le temps que je vois avant, avant d’être entré dans ce rêve quand mes propres yeux s’étaient fermés, sans que j’en prenne conscience, sur une photo d’un jeune homme les yeux fermés.
Le photographe l’avait mise en rapport — il y a cinq ans, dit le post — avec ce poème que je venais de lire. Derrière les yeux fermés il y a le rêve, ai-je peut-être pensé.

Derrière les yeux fermés il y avait le rêve, sans que je l’aie demandé, sans que je l’aie appelé il était là.

Le rêve est un accomplissement de désir, avait dit Freud. Le rêve, le désir, d’où viennent-ils,
à qui appartiennent-ils ?

Photo de Thami Benkirane, Fès ville nouvelle, le 9 juin 2020

Olga

Elle était là, avec Grand-père.

J’avais rendez-vous avec lui, je ne savais pas encore où ni quand. Je le cherchais, je l’avais entrevu, nous nous laissions deviner, nous étions en route, peut-être sur de longs chemins, avant de nous rejoindre pour combler notre attente, pour prolonger notre histoire incomplète, peut-être pour simplement fraterniser car nous avons maintenant le même âge et pour tous les moments de notre vie nous pouvons nous entendre.

Elle parle à la jeune femme en salopette de chantier qui accompagne mon grand-père — j’ai un doute : et si c’était elle ! Blonde, les cheveux bouclés, assez grande, très souriante, en salopette de chantier ! Elle parle avec Grand-père. Ils ne sont pas seuls, c’est un restaurant, ou un Café, (à l’époque il y avait beaucoup de cafés-restaurants), Le Café des Platanes. C’est une matinée radieuse, ils prennent le petit-déjeuner à une table de jardin. Il ne faut pas oublier cette matinée-là, c’est ce qu’il lui dit — ce qu’il a envie de lui dire mais qu’il se dit à lui-même seulement. Tout à l’heure il a failli oublier quelque chose d’important. Ah oui, cette nuit tourmentée qu’il a passée en sueur après avoir avalé la Galette chez cette horrible sorcière. Comment un homme peut-il traverser l’enfer et se retrouver en paradis ! Mais c’est toujours cette même vieille histoire d’Eurydice et d’Orphée, ou de Béatrice… Je ne suis qu’un débutant, se dit Grand-père, cette histoire, j’ai failli ne pas la reconnaître et me laisser prendre comme un étourdi, heureusement je n’ai pas hésité, je suis allé de l’avant. Ah ! la leçon de monsieur Temps est si précieuse, j’ai avancé sans me retourner. Oublions cela, il faut vivre ! c’est elle qui parle. Elle croque dans la tartine, il voit son sourire qui déborde dans son cœur. Il faut manger pour vivre, les gens adoraient graver des maximes comme ça, tu te rends compte ! Mais elle était émue, elle ne voulait plus parler, elle lui prit le visage dans ses mains et l’embrassa. Pour la première fois.
Je ne t’ai pas demandé ton nom, dit Grand-père quand ils retrouvèrent l’un de l’autre le visage ébouriffé comme une pivoine. Olga, dit-elle.

Je quitte le rendez-vous, satisfait, son nom s’associe immédiatement à un portrait d’Olga dans un fauteuil, peint par Picasso. Olga, la mienne, si nouvellement entrée chez moi et qui est déjà comme chez elle en costume de chantier, en robe fleurie, en jean, allant d’un étage à l’autre, d’une époque, qu’elle emporte, à une autre, d’une ville, qu’elle déconstruit, à la nouvelle qu’elle fabrique déjà, ou brode, en couleurs qu’elle échange avec le vent…

Continuo

Je vois grand-père dans les branches d’un acacia. Son regard est devenu vert, son corps brun foncé semble avoir adopté la couleur de l’écorce. Je ne lui fais pas de grands signes, je ne lui montre pas ma surprise de le voir. Je lui envoie une pensée et quelques mots pour la forme sans me préoccuper qu’il les entende. Il ne peut que connaître et partager ma tendresse. Il suit le mouvement de sa vie, peut-être qu’il bouge imperceptiblement avec le soleil ou l’ombre, fait le tour du tronc, passe d’une branche à l’autre ou d’un arbre à l’autre. En l’observant, je continue à apprendre des mystères du monde, de la physique des corps, de la complexité des rythmes dans lesquels nous jouons ou sommes joués. J’avais besoin de le voir pour ne pas me décrocher du piano, pour ne pas renoncer à ce passage trop difficile. Je reste arboricole. C’est ce qu’il me dit.

Alexandre Hollan, fusain

Le rêve

Avant que nous n’ayons ces corps conscients, que nous les traînions souvent péniblement, quand nous étions encore enfants, transparents à nos vies — c’est de là que vient monsieur Temps, pur cristal — l’expérience nous est tellement indispensable encore,

Ces expériences que nous évitons (fuyons) dans la vie consciente, tant elles sont subversives — pour nous-mêmes, pour quiconque nous verrait, nous entendrait — nous y retrouvons tout simplement la force de vivre.
Nos corps sont près de hurler de douleur quand ils en sont à ce point de peur de dislocation, ce point de fuite, d’abandon de toute illusion de bien-être, quand vient le temps de la fatale défaite — la défaite des liens, des architectures, des ressources individuelles et sociales, des stratégies de toutes sortes pour intégrer, pour concilier tous les désirs, tous les besoins, tous les fantasmes, monsieur Temps monsieur Nuit eux-mêmes en déroute,
le rêve vient, nous plonge profondément dans la jouvence, peut-être quelques instants, mais les regards qui s’évitaient viennent de se croiser, de se prouver à jamais le pouvoir du désir amoureux,
la vie reprend, la foule des personnages, les stratégies illusoires affluent de nouveau, les joies, les luttes.

Picasso, 1932