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Ils ne font pas le travail, qu’étais-je allé m’imaginer ! Non, ils jouent avec moi, ils font le doigt léger, ils s’esquivent, ils se cachent, reviennent comme une fleur, ils me font rire… ils m’apprennent à danser, c’est à moi de faire le travail ! Ce sont mes doigts qu’ils chatouillent, ils les stimulent, il faut les réveiller, le matin, que croyais-tu, eux aussi veulent jouer, ce n’est pas à nous, ce n’est pas à toi de faire tout à leur place !
Alors je vais jusqu’à sentir mes doigts du matin, à toucher le rose de l’aurore, un instant… je devine ce que font les pianistes, je devine ce que disent les poètes, le temps d’un rire qui éclabousse par surprise.
Je retourne écrire, je retourne jouer, je fais quelques pas. Comment vis-tu, me demandent mes amis : j’écris, je lis, je pianote, je marche. C’est à peu près tout ! Une vie bien remplie, je manque leur dire… mais non, je ne la remplis pas, loin de là, je pense au soleil, c’est lui qui passe partout, qui comble la place, tous les recoins, à l’ombre, dans les couleurs, jusque dans l’eau, jusque dans la nuit qu’il contourne, enveloppe d’un cache-nez, je comprends le dessin d’enfant maintenant. Les doigts s’oublient, les doigts s’éparpillent. Ils retournent au ruisseau, ils replongent tous ensemble dans le creux de rivière. Je rêve du bleu, de tout à la fois, la couleur, la nuit, la note. Je comprends mon drame, mon éclectisme, ma gourmandise, mon désir indompté, incontrôlé. Je retrouve le scandale originel que j’avais ressenti adolescent quand la prof de physique ou de biologie avait dit : l’homme dans sa vie ne réalisera pas tous ses potentiels (ou tous ses désirs, ou tous ses rêves, je ne sais plus ce que j’avais entendu exactement, mais ce fut l’effondrement pour moi.)
Je me ramasse aujourd’hui, petite fourmi, de tous mes doigts, et de la pointe du crayon qui court malgré tout tranquille, comme un lombric sur le papier.





