Je n’aurai jamais imaginé que monsieur Nuit puisse être amoureux.
Monsieur Nuit m’interpelle :
Toi, celui qui écrit ! Mêle-toi de ce qui te regarde.
C’est bien à vous de me dire ça ! qui mélangez toutes les pensées, tous les mots de quiconque.
Moi je n’écris pas !
Qu’est-ce qui me le prouve ?
Je suis trop vieux pour ça.
Je me suis tu. J’ai pris conscience de ma puérilité.
C’était inespéré. Il fallait me mettre les points sur les i. Celui qui écrit est comme l’enfant d’Héraclite. Il joue à la vie comme l’autre joue au temps.

Monsieur Nuit est complètement métamorphosé, il est taureau, ou peut-être colibri, ou même le jeune homme méconnaissable qu’il a dû être, il se précipite sur celle que son cœur a subitement désirée parce qu’elle est passée près de lui à l’instant du rut, à l’heure du désir. Et celui qui écrit doit partir, loin de ce qui ne le concerne plus.
Après, il y a des voyeurs qui cherchent à voir. Oui, avec leurs gros yeux, comme les mouches. Je les laisse à leur affaire.

Peinture de Marc Chagall

Un matin frais d’automne.
Les doigts :
Pendant que tu penses à te réchauffer le cœur et les pensées, si tu te laissais glisser jusqu’à nous, qui ne sommes pas que des petits outils à ton service, si tu pensais que nous avons froid aussi, que nous sommes engourdis et maussades, donne-nous un petit BWV pour nous réveiller, une petite série de triolets ‘sol-la si-ré-do do-mi-ré ré-sol-fa# sol-ré-si sol-la-si, tu connais ? Tu vois, pour nous c’est comme un petit verre d’alcool doux qui réchauffe nos veines, qui nous fait doucement rebondir et tu sentiras affluer dans ton cœur nos petits globules roses. C’est un peu tôt le matin, tu penses aux voisins, c’est ce qui te retient, c’est pourquoi tu tournes en rond, mais non ! écoute, il y a déjà des camions dans la rue… et puis nous restons piano, ils n’entendront rien.

Afifa Aleiby, Finishing Touch, Oil on canvas 80x60cm, 2008

Un doigt voulait se poser, juste comme il faut, sur le bon temps, entraîner les autres, eux aussi, bien en mesure, mais voilà qu’il reste en suspens et me dit :
Tu veux être trop nombreux sur le piano, monsieur Temps, monsieur Nuit, le cheval et toi !
Je soupire.
Ah… (Je vois l’image d’un colporteur avec un échafaudage de meubles et de pantins sur son dos, qui tenterait de prendre appui sur lui, le doigt, cette image m’amuse et fait fuir mon doute)
Je crois qu’il va falloir t’y faire. Oui, ce n’est pas gagné, mais je ne peux pas me séparer d’eux, ils me collent à la peau maintenant, ils m’emplissent, je serais vide sans eux, une peau vide sans rien dedans, comment voudrais-tu que je joue, que je bouge seulement !
Le doigt semble consterné.
Nous sommes, nous les doigts, sensibles au moindre courant d’air, le moindre souffle de pensée nous arrête, nous détourne de notre élan.
Ça va peut-être s’arranger. Je suis content que vous m’adressiez la parole, je suis flatté. Je me sens presque comme La Fontaine.


J’ai senti sous mes doigts une note qui rougissait — qui devenait heureuse, vivante. Et puis d’autres qui la suivent, chaudes, qui osent ressentir leur bien-être. Et celles qui restent silencieuses, celles que j’ignore, que je passe sans les voir, le doigt levé aussitôt enfoncées. J’ai senti tout ça. J’ai tout recommencé.
Je sens de la vie partout dans les notes, ce qui m’intimide. J’ai les mains dans des petites vies, serrées là comme dans des nids… Et mes yeux doivent en même temps regarder ailleurs : surveiller la partition, et quelle découverte ! (je m’en doutais) bien sûr la vie était déjà inscrite là, dans les notes, le petit corps tranquille des noires ne va pas sautiller comme les croches qui l’entourent, et ne bronche pas non plus aux bourrades des doubles-croches. A chacune elles font le rythme, le corps du lézard, qui ses pattes, de droite ou de gauche, qui sa tête ou a queue, sans quoi il refuse de vivre, de bondir. Ils sont une petite bande de lézards dans ce ragtime, se poursuivant, se séparant, « gaiement et rythmé », comme indiqué ! Et je sens dans mon cerveau des petits lézards qui se réveillent, émoustillés.

Une rafale de grosses gouttes se jette contre la fenêtre. Dans l’éclat lumineux qu’elle projette je vois monsieur Temps entouré de nymphes et de jeunes mâles cascadant comme dans une vague de surf. Il a son costume gris impeccable, elles et eux sont vêtus de leur peau ruisselante de lumière et d’eau. J’entends leurs rires dans une fouettée de vent qui tout emporte hors de la fenêtre.

L’intérieur est maintenant empli d’une chaleur palpable et savoureuse. J’ai l’impression que le soleil est entré.
J’écoute — non, je baigne, je n’ai jamais baigné ainsi dans la saveur d’une musique — un fruit, un fruit juteux de violons et violoncelles, les souvenirs de Florence de Tchaïkovski.

Hélène Duclos

Monsieur Temps est comme le feu : c’est de brûler qu’il vit.
Mais il éclaire, aussi. Il rafraîchit, comme le jour qui se lève rafraîchit les couleurs, ou les avive.
Cela dépend de la distance. Il a les joues en feu, ainsi que j’imagine Héraclite, le si audacieux, qui a toutes les couleurs. Mais il n’y a qu’une fournaise. Si tu pouvais ajuster tes yeux, tu y verrais les petits endroits bleus et dedans, les fleuves, les falaises blanches où vient claquer la mer. Monsieur Temps n’a pas qu’un costume gris, comme tu le crois. Certains soirs il le met sur une chaise avant d’aller dormir, d’autres fois il entre dans le corps d’un taureau noir, ou blanc.
Mais à quoi bon voir ce que tes yeux ne voient pas. Le spectacle est pour d’autres, le spectacle est infini. Il n’y en a pas que pour toi, disait ma mère, laisse-en pour les autres. Tu sais que les autres sont toi. Vous êtes des mots dans le sac de monsieur Nuit. Comme des pions. Des petits pions de bois taillés dans le buis. Est-ce que tu connais cette sensation, dit monsieur Nuit quand je cahote sur son dos.

Dario m’a dit que des sangliers sont venus l’autre nuit dévaster sa chênaie. Il dormait. Il s’endort au chant du hibou. Je joue encore quelques enfilades de mesures que je reprends cinq ou six fois, peut-être dix, jusqu’à sentir que je suis entré dans le temps et que je vais dériver à sa guise, m’endormir, laissant la place à des envahisseurs dont je ne saurai pas reconnaître les traces. Je retournerai à mon cheval, à celui qui maintenant connaît tous mes gestes, mes limites, mes erreurs répétées qui sont ma marque qui se creuse sur son dos — de plus en plus légère car son poil dru et luisant pousse, comble et envahit et je sens bientôt la musique dont il me nourrit.

Fatma Haddad, Femme Robe Bleue Cheveux Rouges, 1947

Assetate, Camille.
Et sa sœur, frotte ses mains sur son tablier, vient mettre un petit verre devant lui sur la table — la sœur de Louis.
A la tienne, dit Louis en levant son petit verre, aussi. A la tienne, Lili. Sa sœur est repartie aux fourneaux ou ailleurs. Il faudrait qu’on vendange plus tôt, dit Camille — en patois. La conversation se poursuit lentement. Ils se mettent d’accord en peu de mots, même s’ils vont prendre leur temps ensuite pour s’organiser, chacun, et avec les autres de Chantabot.
On passe par un rideau de perles (l’été, interdit aux mouches) et on se retrouve dans la cour. La source coule dans le bassin, sous l’ombre du tilleul. Le parfum du tilleul, la fraîcheur sombre du miroir de l’eau dans le bassin moussu, les tuiles rouges, chaudes et rêches des toits, le défilé de voix cassantes des oies — clarinette, basson — leur déhanchement, tons clairs, blancs et bistres, les persiennes, tu peux jouer tout ça, dis-je au piano.
Moi je peux, mais toi, le peux-tu ? m’a-t-il répondu.
Nous allons prendre notre temps. Il en sortira quelque chose.
Ici on écrit. On filme. Sur le dos du cheval on entend le pianotement des notes. Je sens la grosse masse d’un animal qui me porte. Un bateau sur la rivière.

Hélène Duclos

Des éclats de ma voix surgissent — comme une fente soudaine, une lézarde, un lézard qui fuit peut-être, ou bien un cri qui se libère, un appel au secours — la nuit n’est pas lisse. Le jour non plus, ni le présent, ni le passé. Nous sommes infiniment lézardés, et surgissant. Et c’est ainsi que fut construit le piano — cordes tendues, râteau de touches, et marteaux.

Le cheval est venu (vient) se frotter contre moi, presque imperceptiblement, m’appelant à un partage — encore inconnu de moi. Peut-être un simple échange d’ions (positifs ou négatifs), comme quand un chat frôle vos jambes (pour prolonger son territoire ?) quand un poète répète une incantation — j’ai tant rêvé de toi —, un musicien une phrase, un mot, comme une goutte qui tombe, ou un marteau, ou une cloche. Comme mon crayon se frotte au papier, lui laisse une trace, bien vivante malgré les apparences (elle se tait seulement) — ce silence qu’on dit contenir (encore) toute la musique (ou déjà ?) Je fais appel à monsieur Temps. Au temps pour moi, ça commence quand Je commence !
Je suis prêt, dis-je au cheval. Et il m’embarque sur son dos. Cette sensation d’être un bagage… c’est extraordinaire. Je me suis acheté un sac à dos il y a quelques jours, alors que j’en avais déjà un (mais trop petit), et un autre (mais trop grand), c’était ma façon de me frotter à monsieur Nuit — je le comprends : j’attendais un signe de lui — un signe d’amitié.

un collage de Marie Hubert