Lire

Pierre Boncompain

C’est un vertige qui me prend quand j’entre dans ce livre, tant les mondes y affluent, s’y remplacent et superposent, s’y contredisent, s’y éliminent, s’y menacent, tant le vrai est multiple, tant le beau peut s’effondrer et s’enflammer.

Tu ne peux pas m’entendre. Je ne peux pas te parler. Mais tu écris, tu t’échappes, tu parles Tu. Tu m’as trouvé sans me connaître, moi, ton lecteur. Je sais que tu ne m’entends pas mais je voudrais te demander si tu as eu conscience que ton prénom était une chaîne incontournable, qu’il te suffisait de te présenter, Hannah, pour que tu te sois livrée, pieds et poings liés par d’autres que toi. Cela je l’invente, les lettres d’un mot n’ont pas d’autorité, ce n’est que le hasard qui me fait trouver dans leur agencement une porte d’entrée ou de sortie vers la lecture ou l’écriture. Il me faut aller vite, je te parle moi aussi sans masque. Entre nous il n’y a rien, que la continuité du Tu qui nous verse l’un à l’autre. Mais nous sommes dans les chaînes du totalitarisme. A moins que nous en perdions la conscience. Qu’il n’y ait à nouveau plus que la circulation de vie entre nous. Plus aucun nombre qui nous surplombe, alors tout se relie, comme horizontalement, tout et tous, un à un, de proche en proche.
C’est ainsi que je te lis. Tu t’évertues à montrer les chaînes. Tellement qu’elles te dominent — qui crois-tu qui va nous en défaire — définitivement ?

Si l’on commence à regarder depuis la loi des nombres — la loi des objets, la loi des Cela à la place du Je-Tu — on ne peut qu’en explorer l’empire, car il tient la totalité. Mais lorsque tu m’écris — sans me connaître — je ne prends pas « ce » que tu m’écris, mais que « tu » écris. Ce que tu montres — le totalitarisme, son histoire sous toutes ses formes, — tu le désécris. Tu te défais de ton nom même, de tout ce que tu es. Alors, je te lis.

Nous nageons dans les mêmes eaux, nous sommes chahutés par les remous, malmenés par les courants contraires, nous luttons, nous abandonnons. Je ne t’entends plus. Je t’attends, je te précède, tu me donnes raison. Tu me ramènes à toi. Nous avons bien assez de cette vie dans laquelle nous sommes immergés, rien n’y manque.
Surtout pas le discours des nombres, de la société totalitaire. Où est-elle ? A-t-elle jamais connu la rivière ? Est-elle autre chose qu’une fabrique de poisson sec ?
Nous avons mal à la gorge, les branchies ouvertes assèchent notre lecture. Pourquoi continuer à en passer par là… Parlons-nous directement. Voilà ce que je te dis, voilà ce que j’implore. Repose-toi contre mon flanc. Je m’appelle Hannah m’a dit ma voisine l’autre jour, qui venait emménager. Elle est réfugiée ukrainienne. C’était une autre toi. Tu reviendras toujours. Tant qu’il y aura des humains. Tu seras un poisson desséché sur le drap. J’en serai un autre.

Jardin de nuit

En me défaisant de mes vêtements ce soir, j’ai vu sortir d’une poche une petite forme ronde, une sorte de grenouille qui a sauté mollement devant mes yeux devenant une belle flaque noire comme un lac.
Ce noir était d’une telle beauté, un mat velouté, le plus plein et intense ai-je pensé.
J’ai attrapé ce message déployé de monsieur Nuit qui me disait que je l’avais toujours avec moi dans la poche.
Il y avait un tel tournoiement à ce moment dans ma tête, d’époques, de lieux, de pensées prononcées et devinées qui se rassemblaient, se mettaient en ordre de flux, ce qui me venait de ma lecture d’Hannah Arendt, du pas des notes sur le clavier du piano, de la courbe du vol d’un oiseau qui accompagnait la parole d’une amie, de la porte qui s’ouvrait sur une rue où je rejoignais la foule, du jardin où s’épanouissaient les fruits, de la forêt où se cachaient les sangliers, pendant que tout cela se répondait, s’interpellait, je me laissai gagner à écouter, je renonçai à écrire, je m’endormis.
Et je fis un très long rêve sans me réveiller jusqu’au matin. Je sus que je l’avais bien nommé : monsieur Nuit.

Franz Kline

Sortilège

Marlene Dumas, The painter, 1994

Auprès de monsieur Temps on vit dans l’étonnement permanent. Je marche près de lui — nous nous sommes rencontrés sans rendez-vous — il marche près de moi, sans nous parler, sans nous regarder, sans même nous voir. Tout est là par le plus grand des hasards. Cet arbre, cette chose, cette personne, pourrait aussi bien n’y être pas. Ces couleurs ! Cette définition de forme ! Nous sommes à l’intérieur d’une œuvre d’art. Mouvante, vivante. Pas seulement belle, la douleur y est aussi, si on voit une bouche ouverte qui crie. On y souffre, on y meurt peut-être même. Je ne suis pas épargné. Je suis dans le tableau. Comme tout le reste, comme tous les autres. Et je ne vois pas tout. Quand la souffrance m’envahit trop je ferme les yeux. Comment la beauté se concilie-t-elle avec la souffrance. Demander à Delacroix. Avec l’horreur. Demander à Goya. Ont-ils réussi… Vais-je réussir dans l’écriture à concilier ce que je vis, ce que je vois, ce qui arrache le bonheur, la joie, de la beauté… ce qui ronge la toile… Heureusement monsieur Temps glisse à travers tout ça. Je veux fuir, je veux me transformer — la douleur en ruisseau, l’eau en nuage, en air bleu — mais rien de faux, rien d’inventé, rien d’absent pour protéger son absence. Tout est là. Avec monsieur Temps tout est présent. Le livre de Hannah raconte précisément tout cela, lui aussi. Il fait partie du tableau. Je peux reprendre ma lecture. Mais le livre parle comme de l’extérieur et fabrique un passé — il parle comme si le langage ne faisait pas partie du présent. Et il essaie précisément d’expliquer cela : Pourquoi le langage maintenant s’est substitué au réel — il situe cela à la création de la polis. Mais le livre se condamne ainsi à la fiction. Ce qu’il dit n’existe pas dans le tableau. Heureusement, ce qu’il dit est montré dans le tableau. Dans l’épaisseur du tableau il y a aussi Hannah — il y a maintenant la place pour sa douleur non dite à elle, aussi. Elle résonne avec la mienne. Le tableau résonne de lui-même, le ruisseau coule.
Des petites formes colorées de bois découpé en oiseau, insecte ou poisson bougent imperceptiblement dans l’air, offrent à monsieur Temps une incarnation passagère, un support poétique propre à un conte d’enfant.
Un soir monsieur Temps s’était arrêté dans une chambre d’enfant. Tout y était préparé pour la venue d’un nouveau-né, le berceau d’osier recouvert de dentelle, les rideaux fins aux fenêtres, le mobile de bois coloré aux formes de poissons, d’insectes et d’oiseaux qui bougeaient doucement dans l’air léger. Soudain il entendit des voix et tout un cortège de froufroutement qui s’approchait, il se cacha aussitôt dans le mobile suspendu et l’enfant endormi fut déposé sous ses yeux dans le berceau par la famille émerveillée, parents, grands-parents, oncles et tantes, jeunes enfants. Puis on sortit sur la pointe des pieds. Les couleurs du soir baignaient la chambre et caressaient le petit corps mystérieux emmailloté dans le berceau. Un rideau bougea à la fenêtre. Des fées entrèrent l’une après l’autre, impatientes de doter l’enfant de dons, de protections et de petites faiblesses qui font le sel de la vie. L’enfant eut la musique, le secret des cachettes, et la curiosité. Les fées à peine sorties, monsieur Temps sentit qu’il ne partirait pas sans laisser lui aussi quelque chose à l’enfant : il lui donna la discrétion.
Et le bébé grandit. C’était une fille. Elle entra ce jour-là dans ma vie, grâce à monsieur Temps.
A présent elle devient femme.

Un différend

Le soir je cherche mon lit. Dans quelle immensité je me trouve ! Fenêtres, corde, lianes de la forêt… je ne ferai pas la description de tout ce que contient l’univers — qui contient tout — pour dire où je me trouve. Seul le hasard me donne à voir, et à penser.
Ou sauter sans attendre dans la première pirogue qui voudra bien d’un passager.
Quand ce ne sont pas les serpents qui me prennent aux jambes et me font courir. Monde ! tu es grand et impitoyable, t’habiter ne se discute pas.

Elle, le dos collé à un arbre.
Un différend, dit-elle.
Un plan de cinéma. Elle assise jambes repliées, le dos contre le tronc de l’arbre, ses genoux presque à hauteur de la poitrine. Pas de poitrine. Elle ressemble à un garçon, c’est ce que je lui dis tout en pensant le contraire, car à la fois je l’ai sentie fille dès que je l’ai vue, de loin, et je la vois garçon, me montrant séduit par son look androgyne, cheveux courts, jean déchiré, baskets délacés, corps escamoté comme un poisson qui referme promptement ses ouïes, gardant en elle tout de la fille, ses parfums, ses couleurs, mais n’en laissant rien voir ni sentir. Moi, recherchant sa complicité plus que sa séduction — de mon côté, je cache le garçon. Marivaudages d’adolescents. Son devenir-fille, comme mon devenir-garçon, s’ils ont lieu pourront prendre du temps. Elle n’est pas assise sur le trottoir à l’arrêt du bus, nous nous trouvons sur un chemin forestier. Les musiques dans ma tête sont plutôt Haydn ou Mozart que rap, métal ou chansons que j’ignore complètement.
Le scherzo, ou la rengaine, ainsi clos, le mouvement suivant se doit de reprendre les thèmes sérieux, serioso, que j’avais en tête avant de me laisser distraire. Mais ils m’apparaissent maintenant véritablement solitaires sous leur drapé d’universel. Pourtant, ce qui préoccupe mon crayon sur le papier c’est mon chemin d’argile de poussière d’étoile. Tout le reste n’est qu’imagination.

J’ai retrouvé mon costume de rat dans un coin. A peine le temps d’y penser je suis dedans à nouveau. Il me va des pieds à la tête comme un gant. Je me tais. Je m’endors dedans. Je sais qu’un rien me réveillera. J’irai partout, furtivement. Je suis partout chez moi. Je suis noir, je suis blanc, je suis transparent. Je suis mimétique comme un caméléon. Je suis avide de mon environnement, des phrases autant que des lieux. La musique me subjugue, celle que je fais autant que celle que je suis. Mais le joueur de flûte est mon maître redoutable, je le suis aveuglément. Au dernier moment il faut que je saute hors de mon costume pour me sauver.
Avec une robe ou un parapluie.
Nous nous mettons d’accord sur le titre, elle et moi.
Et je la quitte pour l’écrivain, dont le prénom se trouve être un palindrome, en six lettres (trois différentes : ABCCBA). C’est un livre de philosophie politique. Le dialogue, avec tout ça, s’est établi. Peu importe que je n’aie pas trouvé mon lit.

Effraction, de Marie Hubert

Prélude

Nous habitons occasionnellement ces barrios, ces poulaillers à flanc de colline.
Je déchiffre des grandes lettres qui s’affichent sur un écran de brume devant moi, bâtonnets, symboles, idéogrammes peut-être. Ce message disparaît, comme un sous-titre, remplacé par d’autres signes. Ce que j’entends s’interpose dans le rythme des signes, ce sont des notes détachées, des glissades de souffle, des rebonds de notes, et mathématiques et chant de coq. Qu’est-ce que nous sommes en train d’apprendre ?
Bouches bées, étagés, dispersés dans les ombres profondes, appliqués à la tâche.
Tout à la fois change, le corps et la vision, l’écoute, et au bout d’un moment j’ai de nouvelles sensations, de nouvelles envies. Les nouveaux gestes apportent des fruits, des sons, un nouvel espace, un nouvel habitat. Je suis comme entre rêve et sommeil en train de m’éveiller sans rien vouloir perdre, à pouvoir changer, me métamorphoser, me libérer d’anciennes contraintes, de cadres compliqués emboîtés, sortir. Laisser du matériel inutile comme si le corps allait suffire, un corps qui bouge, qui voit, qui va.
Le corps se déleste, se rend comme dans la tête il se voyait, dans l’imagination il se sentait. Un peu oiseau.
Il pèse encore par moments, il souffre même dans ses jambes de l’ancienne condition, il va devoir être, assumer les deux, le corps ancien et le corps nouveau qui vient, un corps enfantin, très maladroit.
Mais tous les désirs reviennent. Tous les désirs présents au matin, prêts à s’investir !
Bonjour ! Bonjour, on me répond aux fenêtres du quartier. Les martinets en passant crient.
J’ai éteint la lumière. Le matin filtre à travers les persiennes.

Peinture de Pierre Boncompain

Fenêtre

Un myosotis à ma fenêtre me plaît plus que toute la métaphysique des livres.
Monsieur Nuit se débarbouille à l’eau transparente du ruisseau qu’il a trouvé dans la montagne. J’aime la mousse claire du savon d’Alep, qu’ils faisaient dans des grandes mares avec la cendre de salicorne. Peuvent-ils en faire à nouveau ?
Le myosotis sourit. La toute petite fleur, d’un bleu absolument unique, surnaturel — peut-on dire, depuis Philippe Descola (avant sa mise au point sur le « naturalisme » qui est notre façon de soumettre à notre visée dominatrice tout ce qui sort de la Terre, autre que nous, l’appelant « la nature », on n’aurait pas pu le dire, sauf à passer pour mystique). Cette petite fleur rondelette aux pétales bleus à cols ronds autour d’une minuscule étoile de feu blanc (ou jaune), elle comme ses sœurs en collerettes bleues comme autant de livres ouverts, sont la plus grande bibliothèque à ciel ouvert, là sur ma fenêtre.
J’éteins la radio où de gigantesques encyclopédies (musicales, philosophiques, scientifiques de tous ordres) étaient tour à tour en train de m’embarquer dans les ondes de leurs navires trop chargés, trop rapides, trop nombreux dans l’instant mais plus tard j’irai au port m’embarquer sur l’un ou l’autre. Quand vient la belle saison je ne sais plus où donner de la tête. Toutes les beautés se précipitent à mes oreilles, devant mes yeux, à la pointe du crayon. Dans la tête le maestro du grand orchestre de tous ses bras jubile dans cet immense bouquet. C’est lui, monsieur Vannereau, il a deux bras dans son manteau qu’il ne quitte pas et de ses poumons fragiles respire cette femme qu’il a connue, qui lui a tourné le cœur, Ninon Vallin ; c’est lui, monsieur Temps, léger, costume gris ; eux, les trombones, les claves de bois, toute la musique est là, bien réelle.
Je me tiens debout dans le soleil. Je pourrais dire que je ne suis pas plus qu’un brin d’herbe, je sens l’immense prairie qui m’entoure et au-delà puisque ville, ciel et univers sont de plain-pied à ma fenêtre. Et comme un petit ver de terre dans la jardinière la pointe du crayon raconte tout ça sans prévenir.

Le café

Le café bien noir, même un peu épais, plaît à monsieur Nuit. Il s’embarque dans une série de rots et de pets se tordant doucement comme un linge sorti de lessive, exhalant sa vapeur, perdant toute forme humaine. Je ne regrette pas de l’avoir invité à monter avec moi jusque dans ma cuisine. C’est toujours moi qui descends jusqu’à lui, qui me mets à sa hauteur en quelque sorte, qui condescends.
J’ai laissé aux hirondelles planantes la vaste rivière vue du pont pour leurs slaloms rejaillissants, toutes ailes écartées jetées, piquent et tournent, trampolinent dans le grand frais du matin, monsieur Nuit sur le dos, dans mon sac, et je l’ai monté jusqu’ici.
A table en face de moi, je le sens au fond plus proche de moi que lorsque nous pataugeons ensemble au bord de l’eau. Face à face, corps à corps, nous nous ressemblons par l’âge, par les tripes. Je n’ai plus la grosse tête d’un gamin trop grand, disproportionné, penché au-dessus d’un petit vieillard rabougri. Monsieur Nuit est bien corporellement plus proche de moi, sans que je puisse me l’expliquer pour le moment mais je sens une force compatible qui s’exerce de l’intérieur. Je me mets à me tordre. Je réalise que je bois trop de café, que je mange trop. Pour deux ?
Je crois que j’ai logé monsieur Nuit dans ma peau, pour me faire trouver les mots, les travailler, les expulser. Que nous sommes en rivalité. J’ai soudain peur de ce qu’il va arriver. Il faut que je mette tout ça en ordre.
Donne-moi une feuille de papier, grommelle-t-il.
Je lui apporte une grande feuille blanche de cahier. Il l’attrape de ses courtes mains, se la froisse sur la trogne, contre sa poitrine et son ventre, entre ses fesses, il se torche et la jette sur le sol.
On y va, redonne-moi le sac.

Georges Braque