Le petit n’est pas resté en paradis, il s’est mis dans mes reins pour me rappeler ma trahison (avec les verres de vin). Tous les professeurs, d’ailleurs, ont rappelé qu’ils payaient pour la guerre. Le prix fort. Prisonniers. Plusieurs tués. Et que, oui, ils formaient des petits guerriers aussi. En même temps qu’ils leur donnaient le poison ils leur donnaient toutes les notices du remède. Et leur laissaient le soin d’essayer de le combattre (ce poison), sachant qu’ils auraient toujours des longueurs de retard, voire des siècles. Quant à moi, mon retard se compte certainement en millénaires, si je songe à l’art des hommes des cavernes. Retard… avance… comment dire cet émiettement en regard des étoiles ?
Comme ces fleurs légères tout entiers fruits qu’on appelle amour-en-cage ou paradis, ou ni fleur ni fruit, mais simple ouvrage de beauté suspendue inutile, ce moment dans la nuit, petit et moi en douceur serrée des bras entre épaule et cage thoracique je m’endors, et au bout de quelque temps me réveille pour retrouver intact cet oiseau-sensation de corps en espace continu, contenu. Le petit dans l’immense et moi cage, suspendu et inutile, simplement là, sans dieu ni diable.
Métaphysique. Ce mot posé comme un jalon dans la nuit.
Le chat de Schrödinger : pertinent commentaire qui m’était arrivé par voie privée il y a quelques jours lorsqu’un chat s’était trouvé présent dans mon texte. Mais présente c’est la guerre. Tous ses aspects sont partout où ils ne sont pas censés être. Ma façon d’écrire est révélatrice elle aussi : je suis en train de dormir et soudain (à tous moments) j’allume la lumière et je suis en train d’écrire. Ce qui n’était que dans le noir est manifestement là. C’est toute l’écriture qui est ainsi : comme si elle n’avait pas d’autre objet que cette révélation. J’éteins à nouveau dès que le noir a disparu. Mais l’expérience portait sur un chat, je ne l’oublie pas : nous ne sommes pas les seuls, humains, à être concernés. Les autres qu’humains, gardons-nous de les disqualifier et de leur faire une guerre fratricide sans merci. Monsieur Nuit pourrait dire Je suis venu parmi vous pour vous donner une chance de vous sauver. Ou : Je me suis révélé à toi pour que tu ouvres les yeux. Ou le savant peut le dire — celui qui fait des équations sur le tableau noir, celui qui regarde dans son microscope, son télescope et ses giga-outils. Mais le professeur Nimbus a toujours été ridiculisé. Aujourd’hui c’est le professeur tout court qui l’est. Seuls les enfants l’aiment et le suivent. Pour le moment la guerre est dans les journaux, les télés, les Tshirts, dans les assiettes, les usines, les conseils de ministres, sur toute la croûte terrestre et dans les mers.
Je pose le papier et le crayon sur le piano et je retrouve ma maladresse intacte. Aucune petite souris ne sort de la mine de crayon. Je devine sa méfiance ou sa timidité. Peut-être fallait-il que je la dessine. Je sens que je nous complique la vie. Raconter des histoires est bon pour les enfants. Les souris et les hommes… c’est beaucoup plus sérieux. Je ne suis pas convaincu mais je me remets seul à ma tâche. Tandis que mes doigts trottinent je vois qu’elle n’est pas venue pour rien. Il y a une petite rondeur dans mon cerveau, et jusqu’un petit fluide au bout des doigts. Le papier et le crayon se sont curieusement endormis, évanouis. Je voudrais bien comprendre comment elle saute de l’un à l’autre, comme par dessus un gouffre. Tout à fait comme je fais lorsque je bondis du piano jusqu’à la table pour écrire.
Trois profs, mes ex-collègues, passent par là. Je leur offre un verre de vin. Je ne comprends pas tout de suite qu’ils sont envoyés par le principal. Ils sont là pour me sonder. Mais je bois verre sur verre et je commence à délirer. Je démissionne — bien sûr que c’est vrai — c’est la quatrième fois que je démissionne dans ma vie. Que je fuis mes responsabilités. Ils s’en vont finalement et je prends le chemin de la rivière. Je me roule dans les pierres et là je vois la petite souris : un dos noir parmi les galets blancs. Elle ne se sauve pas. Je la reconnais. A ses moustaches, à ses tout petits yeux. Elle est de mon écriture. Proche du sol, comme le crayon gratte le papier. J’entends même sa musique. Je reste près d’elle. Elle sait des choses que je ne sais pas savoir.
Je suis complètement gouverné. Le crayon lui-même le sait, mais je ne peux déchiffrer ses mouvements désordonnés et incertains. Je pourrais lui prendre la main, parler à sa place, combler cet inconnu qui m’appartient par quelque chose de mon invention à quoi j’irai me soumettre, que je reconnaîtrai comme mien, qui compensera l’égarement dans lequel je suis au milieu de l’immensité des forces que j’ignore. Je triche avec le crayon en le maintenant en main, en le guidant, c’est un cheval lui aussi que je tiens par le mors alors que je voudrais qu’il m’emmène au-delà de mon sentier connu, hors de mon équilibre, qu’il me relie à des orbes plus vastes, qu’il m’invite à danser hors de mon corps enfermé. Il faudrait qu’il soit musique ! lui aussi. Qu’il abandonne les mots pour n’en garder que le fluide, qu’il abandonne la trace pour ne garder que le mouvement, le désir et sa réalisation. Mais un crayon ne chante pas… si ! je l’entends chanter, doucement, grattouiller. Comme un vers qui grignote, une petite souris… saura-t-elle un jour jouer du piano ? Peut-être, lorsque nous monterons tous deux sur le cheval. Elle sera là, conquise par le grand rire de mon ami, elle jouera de ses pattes fines, de son museau, de ses moustaches. Je dois la garder près de moi, j’ai bien vu à quel point je suis désespérément maladroit depuis que je ne raconte plus l’histoire du cheval-piano. Je vais te présenter, petite souris, je vais te faire adopter, nous irons tous trois courtiser la musique.
Le crayon a retrouvé sa feuille de papier habituelle, mais il a fort envie de s’émanciper. Écrire des mots les uns à la suite des autres, attendre que monsieur Nuit les disloque, les digère et leur permette de doucement descendre, se sédimenter, ou partir dans la danse de la rivière à n’en plus finir. Le crayon veut aller plus vite et le crayon s’invente un nouveau langage lui aussi, comme le pinceau. Il sait qu’il parlera tout autant en dessinant le labyrinthe de ses oreilles, que toute voix est bonne pour qui cherche à entendre, et que le monde n’a pas d’entrée ou de sortie où quelqu’un puisse parvenir en se criant vainqueur. Qu’emporte-t-il le crayon dans sa course, de tout ce qu’il accepte ou choisit de prendre de mon désir informe, à quelle rive, à quel voleur va-t-il le céder ? Ce joueur de monsieur Nuit va-t-il me laisser entrevoir de ces temps fabuleux, de ces métamorphoses… Le journal de la rivière n’a jamais été aussi près de ma main. Pourtant ma main l’a écrit, et dessiné même, tant de fois, par-dessus la rumeur de la vie quotidienne. Nous sommes la nef des fous flottant sur l’eau, traversant les ponts, nous grouillons sur la terre sans parvenir à nous entendre. Je n’ai trouvé que ce recours à monsieur Nuit et monsieur Temps.
L’histoire du cheval-piano racontée, ça ne nous empêche pas de nous retrouver, lui et moi, pour de petites balades tâtonnantes, attentifs l’un à l’autre, l’oreille et le museau pleins de gourmandise. En dehors de ce temps je ne sais pas ce qu’il fait, où il va, ni même qui il est. Mon imagination aussi s’en va de son côté, sans souci de se confier au papier. Le papier lui-même se sent plus libre. D’ailleurs il a migré ce soir vers les grands feuilles de dessin où je me suis mis à faire une peinture. Une peinture libre comme jamais, elle aussi. Et maintenant je la regarde, satisfait, elle est gaie, indépendante, ne se sent plus aucune obligation à mon égard. Je sens que j’ai su la libérer, non pas comme la chèvre de Monsieur Seguin pour la donner au loup, car moi-même je me suis détaché en même temps et nous allons chacun où bon nous semble. Les couleurs de l’imagination s’y posent, s’y glissent, s’y composent, s’y heurtent, les voisinages, les rencontres à découvert, les fluides du corps sous-entendus, un langage sans parole, disert et éclatant, tout vient s’y montrer.
Je l’entends qui se réveille dans mon sac à dos. Tu peux laisser tomber le mot rêve, me dit monsieur Nuit, (il me voit étonné), ou le jeter si tu veux. Pas d’inquiétude, il remontera à la surface, il se hissera sur la rive… Je le regarde, toujours étonné. Tu m’as posé la question. Sans le savoir. Nous continuons la promenade, devisant.
C’est sans compter l’intrus, l’occupant , qui tend les nerfs, les roule en mèches, les vrille, les torsade, les exaspère, les enflamme. Il est là depuis longtemps, innommé, invisible, difficile à mesurer sur son implication dans les petites ou grandes affections du corps, le dérèglement des organes. C’est un géant, il m’assiège l’estomac, ces derniers mois, ne délaisse jamais les jambes non plus, devant lui je me rabougris, me liquéfie parfois. Je m’entoure d’oreillers, de foulards, de coussins, je me matelasse pour maintenir de ma chaleur personnelle, de ma chair, contre lui qui brandit ses lances et ses fers.
A peine rentrés de la rivière, monsieur Nuit et moi, nous avons repoussé une attaque virulente de l’ennemi intérieur. Il se dressait comme un éclair de nuit à l’intérieur de mes jambes. Il envoyait la sauce dans le pylône enflammé de ses pattes fourchues, multipliant les assauts, de plus en plus précis, affûtés. Monsieur Nuit a glissé à mon côté. Escogriffe ! je criai, dressant la tête pour lui jeter des salves de verbe que je prenais directement de la besace de monsieur Nuit comme d’un saxophone giclant, un puits de pétrole déchaîné monsieur Nuit me montrait sa puissance de flux. L’autre marquait le pas, étonné. Les mots semblent le calmer, l’endormir peut-être à la longue, il n’aime pas la parole, il agit bouche fermée, dents serrées, je veux lui dire son fait, l’étourdir même si je dois moi-même en dégueuler, renoncer à la politesse, que j’aime tant, à la discrétion, le ficeler de verbiage, l’enduire de chiasse logorique. Pourquoi l’attaquer de mots ? C’est visiblement parce que je n’ai pas d’autre arme. Mais peut-être bien qu’ainsi je ne le cache que davantage, que je dresse une barrière devant lui, devant moi, que je m’étouffe. Pourtant je le sens moins, je le vois moins, je respire un peu. Je reprends quelque force. Champion ! Énergumène ! Qui es-tu ? Que me veux-tu ? Il veut me rendre service, m’aider à mourir (c’est de mon âge). Il me propose une solution à l’inévitable. Il s’interpose pour me donner l’occasion de me battre ! J’ai rajouté une couverture (autour de moi) pleine de mots. Ce sont les mots qui me tiennent le plus chaud. Monsieur Nuit combat avec moi, je jette des seaux pleins à la carcasse de l’Escogriffe, des mots boueux, mélangés, grouillants de chiasse. Je l’habille, je lui fais une gangue, je vais le rendre humain, peut-être. Puis, je lui tendrai la main. J’apprendrai à le connaître. On se tiendra proches, en regard tous les deux. Je découvrirai qui il est, d’où il vient.
Presque toujours tu me laisses des brandons, des amas de braise encore vive, des éclats de feu incrustés dans la jambe, le genou, invalidants, harcelants, prêts à déclencher un incendie. Tu es purement matière, tu te laisses nommer, décrire, approcher par le langage sans en être affecté. Comme un sourd. C’est ce qui est le plus éprouvant. Pourtant je sais que tu entends. Ta flamme lente me parle. A force de t’écouter je profite de tes moindres replis. Tu me rends docile. Je cherche à armer ma chair de ta lenteur, de ton lancinement aigu, à te répondre par le titillement, la pointe salivée, je cherche en moi la langue de feu qui touchera, et lèchera éteindra la tienne. Et quand tu t’endors en moi, je te veilles.
Jane Ansell, Toward the sea, Oil on wood, 12×15,5cm