Les micocouliers coulent littéralement leurs grappes de frondaisons dans la lumière solaire — un Gloria de Vivaldi, lent et mordoré, installé dans leur ciel par les musiciens de l’ensemble de Saint-Martin-in-The-Fields un beau jour dans les années soixante-dix et presque pour toujours — toutes ces feuilles pour oreilles prêtées à discrétion aux spectateurs des concerts, chaque année renouvelées, fraîches, main dans la main avec les musiciens.
De la méthode il ne manquait pas à ces musiciens-là, ni à ceux d’aujourd’hui qui sont la génération de leurs enfants et celle de leurs petits-enfants. Tout au long de l’enfance, de l’adolescence et de l’âge adulte ils apprennent et jouent avec méthode. Ils grandissent et vieillissent et leur talent atteint des perfections. Il n’est pas, jusqu’à mon cheval-piano trop d’admiration au monde pour les aimer, se laisser toucher par leur grâce, se sentir pousser des ailes de Pégase et vouloir voler dans leur sillage.
De concert avec les feuilles des micocouliers, toute la diversité des arbres et tout l’art savamment et méticuleusement élaboré, et l’infinie variété des oiseaux sont là, jouent dans le Paradis de l’émerveillement sans limites, sans commune mesure avec le petit Eden de l’origine d’où furent chassés les humains comme ensuite les animaux de toute espèce. C’est dans cette liberté reconquise, surabondante, que nous vivons aujourd’hui, découvrant son étendue jour après jour. Mais le diable est dans les détails, dit-on, qui fourmille. Faut-il le croire ?

un collage de Marie Hubert

Mes rêves et moi. C’est un bon titre. J’ai dû refouiller en arrière pour le retrouver, car tout cela va vite, les transformations sont incessantes, les arrivées affluent en lieux, personnes, événements. Il y a un chemin qui se présente le matin et il s’agit de le remplir, peut-être de choisir, si possible, ce qui va y prendre place ou plutôt y passer, car rien ne s’arrête… à l’arrière tout disparaît ou se défait et, devant, cela part aussi en fumée, lumineuse, et finalement ce que je réussis à capter c’est cette femme, j’y tiens, elle est belle mais je ne peux définir rien d’elle, tout en elle commence, les femmes sont des guides et des modèles, les mots glissent à leurs pieds si l’on veut les décrire. Allongés presque l’un contre l’autre le temps de nous entendre je peux presque poser de petits baisers sur sa taille, presque des petits mots tendres lui confier mais c’est vers de plus grandes choses qu’elle va, où je tenterai d’être… je tiens aussi à la garder parce qu’elle représente toutes celles qui viennent de disparaître avec la marée forêt retirée, me laissant juste fraîcheur d’oubli qu’elles possèdent en leur temps la source et le brasier d’amour. Je voudrais garder aussi ou rattraper un petit chat en écorce d’arbre découpé mystérieux emblématique tombé dans un autre rêve où je le perds. Le rythme est extrêmement rapide — des arrivées, des départs qui convergent — sur ce chemin dès qu’il s’est dessiné pour sortir au nouveau jour. J’ai envie de l’appeler la conférence de rédaction, mais déjà vient y passer un véhicule dont le bruit brinquebalant grossit sous ma fenêtre : le service de propreté. Je sais maintenant, et de manière définitive, que ce jour comme les autres est empli des rêves qui se sont précipités hors de la nuit car ils ne peuvent quitter le monde présent, ils le constituent, se mêlant aux apports nouveaux du jour, sans cesser d’être à notre portée, car nous les mangeons, les consommons sous toutes leurs formes, même si nous ne savons pas les voir.

Marie Hubert

Seize mille six cent-quatre-vingt-douze, c’est le nombre de pas que nous avons fait aujourd’hui, me dit Macha. J’ai envie de lui demander combien de battements de cœur, je ne le fais pas. Combien de morts, assassinés, écrasés, torturés. Ça ne se fait pas, on ne demande pas, on n’en parle pas. Dans la société des nombres, dans la dictature des nombres, on ne veut plus rien savoir. Il n’y a plus d’histoire. Les histoires se sont arrêtées. On fait les comptes, comme on fait les mots fléchés, atteint chacun d’une flèche, arrêté en plein vol. autrefois, nos rendez-vous avec Macha, c’était pour faire l’amour. Il y a un temps pour les histoires vivantes et il y a un temps pour autre chose de moins vivant, la mort des autres, la folie, l’enfer, ou le n’importe-quoi. On passe d’un temps à l’autre sans le savoir. On voulait pourtant tout savoir. Mais ça nous a conduits là.
J’allume l’électricité pour capturer quelque chose d’une vie vécue qui continue, mais dont le cours principal s’est perdu, transformé en d’autres choses, chiffres, dictatures, enfer, indifférence. Macha tentait de voir le cours de l’eau qui semblait immobile mais il fallait regarder plus près de la rive pour voir les feuilles qui s’en allaient ou les rides de l’eau qui tremblaient. La folie, ou la raison, ce serait de tout voir à la fois, d’être là et pas là. Mais on n’est ni l’un ni l’autre, ni en train de comprendre. Emportés par le cours, nous aussi. Je ne compte plus l’électricité. Je vais prendre une douche en pleine nuit parce que c’est la seule façon de faire disparaître une angoisse qui n’est pas la mienne et qui s’est prise dans mes jambes. Comme des forêts qui ne renoncent pas à pousser, et comme l’eau qui réapparaît, les rivières qui resurgissent, les histoires oubliées ou à demi oubliées veulent encore se raconter, sous forme d’arbres ou de rivière dans la ville où nous marchons à seize mille pas par jour, avec des quantités de battements de cœur en sourdine, des pertes, des disparitions, des naufrages, des migrations de populations, des exils, des naissances, les événements de la réalité mêlés à ceux des rêves, des cauchemars. Le corps du petit enfant boit l’angoisse de sa mère qui attend le père, tard le soir, et bien plus tard, peut-être cent millions de pas d’années-lumière électrique, il croit la découvrir qui se cache encore dans ses jambes.
Marche toujours. Tes pas ne t’amèneront à rien. Mais rien ne sera pas rien, il sera récupéré par d’autres, dans le grand jeu des chiffres.

Sculpture Nicole Algan, photo r.t

Monsieur Nuit est sorti des mains de ma petite-fille. C’est plus extraordinaire que ça n’en a l’air.
Si on me disait : Quel jeu joues-tu ? alors que je suis en train d’aller banalement chercher mon pain, poster une lettre ou vider la poubelle, je n’en serais pas plus étonné. Il y a des choses qui se passent complètement invisibles, indécelables sur le dos des autres (choses), dans leurs poches, comme l’ombre portée passe devant, derrière, sur le côté lorsque vous marchez. Il circule en plein jour, à l’air libre, non pas des fantômes, des lutins, des personnages inventés de bandes dessinées, mais ce… [quoi ? ] tout d’un coup entre les mains de ma petite-fille c’est un monsieur Nuit en argile rouge dans un tout petit pot de terre avec des feuilles vertes et dorées plantées dans la tête et des yeux d’un bleu d’azur profond et malicieux, un cadeau qu’elle me fait le plus naturellement du monde, fabriqué par ses soins où, quand, comment ? comme ça, comme tout ce que l’on fait, aller à la boulangerie, arroser le pied de romarin. On a des pensées qui nous échappent, à tout moment, d’autres qui nous arrivent, et monsieur Nuit dont on espérait vaguement des nouvelles est dans votre main, sourire en coin. Tu es vraiment mignon, je ne lui dis pas, mais il l’a entendu. Pose-moi là au milieu de la table ! Pour qu’on puisse le voir, de face et de profil, de dos, roulant des joues, papillotant des yeux. Vous êtes plus beau que laid, plus parfait que raté. Je te chanterai bien une chanson, écoute ! A Paris sur un cheval gris ! A Nevers sur un cheval vert ! A la Bastille tu m’apportes des pastilles… Je suis enrhumé cache ton nez dans tes fesses… ça dégénère toujours avec monsieur Nuit.
Il y a une cloche qui passe, quatre petits coups un peu fêlés, c’est le bus, plein de collégiens. En même temps c’est la corneille criarde. Je glisserai ça si je peux à l’oreille de mon cheval, ou le laissera-t-il rouler aux pieds de son poulain ? De bon matin, j’ai rencontré le train, chantonne monsieur Nuit.

Photo personnelle, r.t

Jean Dubuffet, 1944

Le ragtime me suit dans la rue. C’est une attention particulière du cheval que j’apprécie. Il me délègue un petit poulain pour me tenir compagnie, jouer avec moi et du même coup m’exercer dans mon apprentissage.
Les jambes ne sont pas tellement plus assurées que les mains. Mais le corps se cache. Le poulain s’en aperçoit, il ne le brusque pas, le laisse apprendre par la force de l’habitude, comme on apprivoise. Toutes les personnes âgées marchent avec des petits pas craintifs. Il n’en est pas là (le corps). Mais il s’observe malgré lui, furtivement. Son approche des autres est devenue timide, forcée, presque insistante parfois. Il faut une observation attentive pour se rendre compte de tous ces manques qu’il essaie de contenir et de cacher. Il a perdu la grande partie de sa vie « active » et ses relations sont devenues aléatoires. C’est un nouveau corps que ce corps, greffé sur l’ancien disparu. Un corps plus frêle dont il sent maintenant les limites, et aussi le désir.
De retour au Château — il y a tellement de soleil dans l’appartement que je peux l’appeler ainsi, à cause de toutes les couleurs de fin d’été, chaudes et nuancées, qui en font le tour, qui l’isolent dans sa hauteur, comme le château d’un navire — installé à la table à quelques mètres de la croupe du cheval, je fais le plein de chaleur solaire, le carburant du bonheur. Le poulain, qui a repris sa place de tabouret, me regarde très sagement immobile, aligné dans le sens du passage, au bas du cheval, comme dans une peinture de Vélasquez ou de Jean Dubuffet. Le Château garde quelque chose d’aristocratique (sinon ce ne serait plus un château, dit monsieur Nuit qui distribue les cartes : le cheval, le Soleil, le ménestrel qui est en même temps le peintre de cour.
L’art est, comme la rue, un lieu de métamorphose, il faut y être un peu fou pour connaître quelque raison.

Je ne peux pas dormir. J’allume. Je m’assois. Je pose à côté de moi le livre, le papier, le crayon. Comme souvent, presque toutes les nuits. J’attends, tranquillement.
Et le monde, qui m’embarrassait — c’est peu dire, qui me faisait guerre — commence à se défaire, glisse comme l’eau d’une rivière parmi des territoires plus matériels, plus denses, qui me prennent entre leurs couches de courants. Comme lorsque j’étais perdu dans la forêt à l’aube, mes sens me donnent à percevoir des profondeurs, des distances.
Ma voix crie deux syllabes familières, dans un sursaut. J’entends soudain les deux coups brefs, boisés et rauques, de cet oiseau, toujours le même, qu’une fois ou deux j’ai vu s’envoler, l’ayant dans l’oreille depuis des années, le guettant quand par hasard il chantait dans la journée entre deux cèdres. Une vieille corneille, comme on dit, corneille criarde, corbeau, qu’on dote d’un nom approximatif, le son, lui, bien distinct, découpé, au timbre inoubliable même s’il varie un peu, rouillé, graillé d’un pavillon d’instrument ancien en bois dur cromorne ou clarinette.
Il y a du monde, une lande, une nuit, une dispute, des cris violents presque désespérés, une échappatoire, une femme accueillante, étrangère, un troupeau d’enfants endormis ou défaisant des branches, des feuilles, des ouvrages de boue. J’ai à portée de vue une rue en surface, ensoleillée, ouverte à mon épaule et je repense aux syllabes familières que je prononce, pa ! pa !, d’une proximité future ou peut-être passée, avec l’oiseau. Comme lui je fais mine d’appeler quelqu’un dont le nom ne signifie plus rien de certain.
Le monde intérieur est si solide maintenant que peut venir le temps de dormir. L’odeur du repas — que dis-je, des agapes — de la nuit vaste et habitée revient flotter. Puis j’éteins et tout s’endort.

photo personnelle. r.t

Vais-je devoir me résoudre à l’écriture d’un livre… la réalité qui vient se faire jour cette nuit dans un demi-rêve ne m’offre guère d’autre solution. La ville dans laquelle je vis est devenue une sorte de meilleur.2 des mondes — une ville qui s’étend d’ailleurs probablement au-delà de toute limite. Mon apparition dans la rue est cocasse, tragi-comique, c’est un début qui s’impose pour un livre très correct : Je suis en train de ramasser ma merde par terre avec ma main gantée d’un sac de papier. Je suis dans le quartier canin, c’est-à-dire autorisé à notre caste, nouvellement créée par décret, qui nous laisse déambuler pour prendre l’air et faire nos besoins de cette manière simple et économique pour la société. Je ne m’attarde pas dehors, il n’y a rien à voir ni à faire d’autre. Je vais remonter chez moi mais ce n’est plus ce que c’était, c’est un lieu fonctionnel pour manger, écrire (je suis reconnu écrivant), se divertir (sur écran), dormir.
Une certaine production de livres se maintient provisoirement, sa disparition spontanée est prévue à court terme. Écrire une page par jour pour justifier de mon appartenance à la société, je n’ai pas d’autre choix, la liberté n’existe plus, pour personne. Des différentes castes, la mienne est, je crois, la plus tranquille. De toutes façons nous recevons les substances chimiques nécessaires pour nous sentir adaptés à notre condition.
C’est ainsi que le rêve du livre vient de s’achever.

Georges Braque, La mandoline bleue, 1930