Un taureau, sorti des doigts de ma petite-fille, me fait face sur la cheminée. Il a quelques centimètres de haut, fait de deux pinces à dessin, agrémentées de petites attaches fil de fer plastifié pour les cornes et les sabots. Il est parfait dans sa nature taurine brute et stylisée. Ma petite-fille (je ne le lui dis pas) est la réincarnation de mon grand-père imaginaire, le remailleur d’histoires, en plus rapide, plus radical, plus neuf.
Qu’est-ce qu’il me dit cet animal aux deux triangles inversés qui se rejoignent au point crucial du cou… quelle place dans mon espace, dans mon esprit… devant mes yeux… Comment regarde-t-il le cheval-piano sur la droite, généreusement allongé dans l’écurie ouverte ?
Le taureau ne dira rien, détenteur immobile de ses lignes de force, il lui suffit de figurer, tel le signe de la puissance impassible et rassurante, la simple expression de l’écriture et du dessin, de la sculpture, de la danse. Il m’en fait comprendre assez. Je suis tout ébahi, comme le piano ouvert sans honte de toute sa mâchoire défaite, ses bras ballants, son tabouret vide. Nous sommes des gambadeurs, des chanteurs, me dit-il, nous ne tenons pas en place, trop sensibles et trop jouisseurs. Pourtant nous aspirons aussi à l’austérité et au plein du silence, lui dis-je, il nous faut tout, nous avons le même besoin d’exhaustivité… mais nous le faisons dans la durée, me rassure-t-il. Et je sens monsieur Temps qui l’approuve et me conforte. Monsieur Temps ressemble à un taureau stylé, doté en plus d’un cœur sensible, et dansant.
Je pense que je vais pouvoir inviter le taureau sur le clavier. Il fera quelques pas, il ne sera pas plus gauche que moi. Il ne sera pas sourd.

Picasso, décor et costumes pour Parade, d’Erik Satie

Je suis toujours sur ce ragtime qui ne ressemblait à rien au début, me paraissait impossible à articuler, dégingandé par la nature même de son titre, et l’indication « gaiement et rythmé » n’arrangeait rien.
Comme je déchiffre la plupart du temps des partitions dont je n’ai jamais entendu la musique, c’est franchement laborieux.
Au bout de trois semaines je commence à le mettre sur ses pattes, mais non sans m’épuiser facilement, et me décourager, disons-le. Je tourne le dos au piano comme si, inconsciemment, je ne voulais plus le voir. Je pense que je finirai peut-être plus vite que je ne le croyais par donner ce piano à ma petite-fille, je n’ai plus l’énergie de tout mener de front, après tout, je ne suis pas doué pour le piano malgré mon désir, ou plutôt je suis irrémédiablement ralenti par l’âge.

Mais quelque chose dans ma chair prend ombrage, frissonne… j’abandonnerais lâchement mon cheval ?
Je vais marcher. Certes je vieillis mais j’ai encore un compagnon. Je suis contraint de marcher à pied mais lui, reste à la maison. Il me faut maintenir au moins la situation.

Je le retrouve noir et luisant comme un poulain. Et nous repartons au petit trot fantasque du ragtime. Les grands arbres vus dans ma promenade se libèrent de moi et lui volent dans l’encolure. Ce n’est pas du travail, ça non ! Je crois que le mot vient d’être banni pour toujours !

Hélène Duclos, Codages perceptifs #1- 2021 – huile sur toile – 46×55 cm

La rivière ce matin — et je comprends maintenant pourquoi depuis tant d’années — me surprend, arrête net mes pensées. Elle n’a pas de mouvement, elle n’a pas de couleur qui porte un nom. Elle serait comme une plaque, sans reflet, d’un métal jaune d’œuf si cela pouvait tomber du ciel sans prévenir sans bruit sans précédent mais être là subitement et refuser toute familiarité. Et non pas étrangère car c’est elle l’habitante. Comme si vous faisiez irruption en ses lieux. Souveraine sur tout ce qui paraît à la vue. Elle ne vous chasse pas, vous vous chassez, honteux, impatient de finir de traverser le pont sans avoir perdu la raison, perdu la tentative d’arraisonner la déesse reine barbare avec des mots que l’on cherche encore un bout de temps sur le chemin parmi les passants ou les klaxons et la petite détresse toute nue de soi qui n’a pas de nom, pas davantage qu’elle.
L’étrange côtoiement que cette rencontre que tant de pas, tant de ponts de pierre, de bois, de fer, tant de mots n’entament jamais.
Après le passage des deux — sans nom — un mélange d’eau et de ciel s’est doucement étalé dans l’appartement, le cheval piano tabouret partitions se sont rapidement constitués en un radeau surmonté du ciel étoilé. J’ai trouvé sur le parquet ces sortes de traces que l’on devine figurer des personnages ou des marques que l’on apprivoise et croit comprendre et pouvoir suivre. Ce sont elles, ces marques, ces figures, que l’on entend encore murmurer des noms, vous redonner l’envie de l’aventure.

Hélène Duclos, aquatinte rehaussée à la gouache sur BFK Rives – 13×18

Le père Vannereau. Je n’aurais jamais osé prononcer ce terme, sinon avec ma sœur car nous étions deux enfants, et ne nous privions pas de nous moquer de lui qui était vieux, c’est vrai, avait des mimiques de bouche tout à fait ridicules, des vêtements surannés pour ne pas dire loqueteux, une addiction maniaque au sirop des Vosges Cazé, et son expression « Au temps pour moi », très aristocratique, jamais entendue par personne d’autre, qui ne venait que rarement et sans doute à bon escient, lorsqu’il nous faisait brusquement reprendre un passage en répétition. Nous, les enfants, avant d’avoir des instruments nous suivions sur notre partition pour apprendre le solfège. C’était monsieur Vannereau.
Mais les noms ne restent pas indemnes, ils sont pris dans le tourbillon de la vie et plus tard emportés dans ceux des autres vies, et c’est une chance car ils sont bientôt tout ce qui reste de la personne qu’ils furent.
Les noms, comme tous les mots à l’approche de la nuit, si je leur donne une feuille de papier, s’en vont allègrement bien au-delà des bords comme des fourmis qui s’éparpillent, ils escaladent ce qu’ils trouvent à leur portée, sautent les uns sur les autres et nous donnent une image bien différente de ce que nous croyions être la réalité. Et, surtout, ils nous entraînent avec eux dans cette image. Nous rêvons. Nous sommes dans la voie royale, dans l’allée d’honneur de quelque château. Je ramène alors quelques malotrus de ces insectes sur la feuille de papier et les force à s’aligner, à se ranger en phrases correctes et présentables. C’est ainsi que monsieur Vannereau est devenu le père Vannereau, hier soir, alors qu’il s’était déjà, ici même, en présence du cheval-piano, et par bienveillance à mon égard, métamorphosé en monsieur Temps.
Les frères Quatrecôte, traînés sur la feuille de papier eux aussi, ont avoué le vide de leur histoire et, du même coup, les bienfaits de l’oubli et la possible amitié. Tous ces mots, tenus là sur le papier pendant que j’écrivais, je les ai vus se dédoubler, se défaire de leurs liens, grimper les uns sur les autres en pyramides, en tours de Babel, en animaux fantastiques. Je me promets de les relâcher dès le point final posé et de les suivre dans leurs jeux.

Adèle Nègre

J’ai besoin de rassurer mes deux amis.
Vous étiez là déjà lorsque j’étais enfant, dans le village où je suis né on vous appelait les messieurs Quatrecôte, ma mère vous a montrés de loin une fois ou deux, ou bien votre maison. Sinon vous ne seriez pas revenus.
Je m’endors. J’entends encore le piano jouer la phrase où je me suis arrêté. Le cheval ne s’est pas couché. Il a mis la sourdine et continue avec nos deux amis à évoquer des souvenirs mais je n’entends que par intervalles et ne peux pas suivre de façon continue la conversation — si c’en est une — car le cheval joue (mon morceau en cours, le ragtime, comme à son habitude pour m’aider à l’apprendre dans mon sommeil) et les deux amis se déplacent à pas réguliers, se croisent, s’écartent, se rejoignent comme dans une danse. C’est d’ailleurs bien une danse, elle est destinée à accompagner le retour des souvenirs, du moins selon ce qui m’importe, car eux ne sont pas sensibles aux souvenirs, ils font autre chose, qui me reste mystérieux.
Moi, je suis allé dans un rêve beaucoup plus profond que d’habitude, et j’en reviens sans rien. Tout juste si j’ai pu sauver ma peau. Je tire à moi des grands papiers déchirés, semblables à une affiche, sur laquelle je marche encore, essayant de voir le dessin, la signature, tout en me relevant. Mais au sol des panneaux beaucoup plus lourds, rigides (les cloisons, les murs ?) refusent de bouger. Serais-je tombé, évanoui, me dis-je, entraînant les murs dans ma chute ? J’entends des voisins ou des visiteurs dans l’escalier, qui parlent, nombreux, déjà sur le palier, je veux être prêt pour leur arrivée. J’ai beau ouvrir les yeux ils ne parviennent pas à voir.
Je suis remonté les mains vides, j’ai pris ma place dans la déambulation des deux amis (que je vois maintenant dans la pénombre), mes pas se sont déliés, mes bras surtout ont grandi, peuvent monter, tirer mon corps beaucoup plus haut, plus large aussi, je touche facilement les murs, et je descends, genoux pliés, buste droit, jusqu’au sol. Je suis très bien. Je ne veux plus rêver. Je tire une jambe loin derrière pour atteindre le sol, où je suis déjà. Ma douleur de la hanche a disparu et je peux prendre appui sur les poignets. Les silhouettes des deux amis se sont évanouies dans la brume du petit matin. Je renonce à me souvenir. Je laisse se perdre la maison où ils étaient censés habiter dans mon enfance, le quartier des jardins, les hommes aux noms étranges, à barbe noire, Manouk, l’un d’eux qui jouait du saxophone aux répétitions avec le père Vannereau. Je comprends que chacun a une vie. J’ai mon cheval, mon crayon et ma feuille de papier.

Victor Brauner, huile sur bois, Paysage ensoleillé

Victor Brauner, 1945

Je quitte le piano brusquement, mu par une force qui me soulève. Une phrase plonge aussitôt sur le papier que je lui donne comme la mer où nager. Je vais de l’un à l’autre sans pouvoir en décider. J’ai deux milieux de vie comme une grenouille amphibie. J’ai besoin de cette contradiction.
Les frères Quatrecôte apparaissent soudain. Je les vois d’en haut, ces personnages de l’ombre tâtonnant leur chemin comme des grandes fourmis. Ils ont l’air de prendre des mesures ou vérifier des directions. Je les regarde peut-être trop intensément, il me semble que je me suis mis à l’instant dans leur champ de vision, qu’ils ont braqué sur moi leur goniomètre. Je descends et leur ouvre la porte.
Nous montons à l’écurie, ce qui les étonne, une écurie à l’étage, avec un piano au râtelier et une foison de partitions débordant devant lui. Je leur montre les toits par les fenêtres.
Vous êtes musicien ? demande l’un. Non, c’est le cheval, je suis son apprenti.
Les oiseaux sont aux premières loges, me dit l’autre. Ainsi j’ai su que j’avais des amis.
Ce n’est pas notre nom, ce sont les gens d’ici qui nous l’ont donné sans nous connaître.
Nous venons d’un pays étranger, très loin d’ici. Nous ne sommes pas frères — ou peut-être, si.
Nous n’en savons rien, personne n’en sait rien.
Seul le piano compte maintenant.
Il arrive toujours ce moment où le papier avec les mots qu’il porte sont lettre morte, ils ne sont plus source, ils pourront suivre un cours d’eau, s’accrocher à quelque tas de feuilles, de branches et de mousse et il nous faut faire confiance à nos forces d’apprendre, de jouer toujours un peu plus délié, un peu plus juste, un peu plus vite, un peu plus beau, à faire passer par nous-mêmes la musique, comme on marche, comme on danse.

Je crains de me servir du piano comme d’un cheval de guerre. C’est lui qui m’emporte sur le champ de bataille d’où je vais sortir par les mots. C’est son incroyable courage, sa folle confiance en la musique, que j’utilise, c’est l’énergie même de son corps, son sol et son horizon. Je monte sur son dos pour me faire porter, non pas pour aller avec lui dans la musique, elle est bien trop grande et même effrayante, mais juste pour qu’elle m’élance et me fasse chavirer, de là les mots viennent me sauver, je m’en saisis à la volée, je me raccroche à leurs branches qui grandissent, me font des phrases que je ne lâche plus. Mon piano trotte et se met au pas, je ne l’entends plus bientôt. Mais je me souviens de sa force et de son dévouement, de son énergie qui m’a soulevé du sol, empli de chaleur, donné une vie intérieure, car c’est lui que je porte à mon tour, son rythme, ses rebondissements, son hennissement. Son énergie qui a satisfait mon estomac.

J’entends de la musique. C’est peut-être un concerto de Beethoven, il y en a de merveilleux. C’est peut-être une autre musique, il y en a tant de merveilleuses. La musique est un rêve. Mais c’est un rêve en liberté, il n’est enfermé dans aucune tête. Il a ses bras, ses jambes, ses yeux, ses oreilles, il se promène devant vous. C’est la musique.
Alors je fais silence devant elle.
Je fais silence pour qu’elle existe.
Je lui passe le relais. Il fallait que je vienne jusque là, avec le cheval, pour la rencontrer. Pour me taire, que le cheval s’écroule sous moi avec tout son harnachement, son râtelier de notes, ses jambes solides, son encolure frémissante, nous sommes venus ensemble et nous sommes écroulés quand nous l’avons reconnue.

Entretemps les frères Quatrecôte sont passés, tout a continué dans la contradiction, les complications sans lesquelles nous n’aurions pas pu avancer d’un pouce. Mon métabolisme incontrôlable a plié, sombré, roulé au fond de la nuit, m’a fait proférer des mots inconnus, des mots noirs, ensoleillés.