Le cheval dort profondément. Un papillon volette autour de ses paupières closes, dispatchant le rouge et le bleu de ses ailes sur son long front peigné. Il rêve : cela laisse à penser que le cheval rêve ; que le papillon joue dans la musique du rêve. Monsieur Temps s’approche. Je sens le souffle de l’air sur moi.
Je ferme à mon tour les yeux. Je ne m’éloigne pas. Les ocelles du papillon m’ont pris dans leur boucle. Monsieur Temps est toujours là. Ses gestes presque invisibles, comme de longues pattes d’araignées, balancent doucement. J’entends maintenant les frottements des feuilles, les notes perlées, répétitives d’une tourterelle qui rebondissent, s’interrompent, reprennent. Chacun compose sa musique. J’ouvre une porte vers une salle de répétition où les cuivres et les percussions éclatent. Je referme. Des voix s’esclaffent soudain quelque part, comme des paniers de fruits débordants. Plus loin la grande salle de concert, religieusement attentive, s’embarque, s’envole, s’irradie. J’écoute la rumeur qui cimente l’édifice de tous ces bruits. Je cherche une sortie. Mais cela s’enrichit encore, de klaxons, de rugissements, de conversations, de lointains rires. J’enjambe l’escalier, je descend dans la rue. Il est midi, Arthur Rimbaud. Non, monsieur Nuit ne dort pas, c’est le feu pour lui.

Peinture de Paul Klee, 1925

Dans la petite rivière, il ne pouvait pas ne pas y vivre des poissons. Ils ne pouvaient pas, maintenant dans la tiédeur de la nuit, se réfugier ailleurs que dans le corps nu, agité, qui remuait sur mon lit, puis roulait sur le tapis, et rampait, se tordait en soubresauts le long des murs, s’agrippait à une fenêtre pour happer un peu d’air humide qui se rassemblait dans le noir. L’air sentait la sardine en boîte que j’avais achetée le soir pour satisfaire la voracité que je sentais me gagner le ventre.
Mes bras, mes jambes avaient maintenant des battements de poisson et c’est ainsi que je comprends le mouvement de voyage dans lequel je suis entré. J’ai cherché la lune décroissante et paresseuse que je guettais ces derniers soirs, à l’est, de plus en plus tard. Elle ne perce pas cette sorte de toison bleu noir uniforme.
Que j’aie renoncé à manger du poisson, des animaux quels qu’ils soient, des œufs, ne me guérit pas de l’emportement dans le fleuve des corps, m’apaise seulement, régularise le cours du transport. J’apprends là que ce n’est plus un voyage. Les frères Quatrecôte m’avaient prévenu. Et quelque part est la Voie Lactée — qui mange du lait, et m’attirera dans ses filets.
La Grande Ourse en tête des constellations ne m’a pas invité en vain ces derniers soirs, puisque je viens de me retrouver dans les jambes d’un immense pantalon en train de se découdre et me donner une longueur rêvée de tissu dans lequel je pourrai allonger mon pas de géant si nécessaire.

Paul Klee, Women in their Sunday best, 1928

Mes blessures du poignet et de la hanche se résolvent en de simples gênes intermittentes. Mais le cheval a dû rester trois semaines à l’écurie, ou juste devant, sur le pré. Ce n’est pas l’envie de jouer qui nous manquait, à l’un ni à l’autre, mais j’apprends à poser des limites — comme les hommes ont toujours fait avec les animaux —, je n’ai pas ses capacités physiques, mais je compte avant tout.

Elle était au fond du jardin, qu’elle longeait en contrebas sur toute sa largeur, séparée de lui par un petit mur sombre percé d’une porte de bois en son milieu. Il fallait ouvrir cette porte pour voir la petite rivière qui s’appelait comme ma sœur : le Suzon. Mais elle et moi, enfants, nous n’avions pas le droit de nous approcher de cette porte — ce que nous faisions malgré tout parfois quand il faisait beau, l’été, pour l’entendre chanter, en pleine liberté, suivant son cours d’un côté de l’inconnu à l’autre, loin des jardins. Certaines saisons, l’hiver, l’automne, le printemps, elle pouvait être redoutable, déborder, inonder les caves, les maisons parfois.

Ma petite-fille est venue, nous avons fait du skateboard, c’est de son âge, un petit peu moins du mien mais je me débrouille pas mal. Je n’avais encore jamais fait de chute, mais cette semaine-là fut l’occasion. Rien de bien grave. Nous sommes en train de passer des caps. Elle, la puberté, moi, la vieillesse. Nous venons l’un et l’autre à la rencontre de notre temps qui passe, de nous-mêmes autrement dit, comme la petite rivière qui surprend ses limites.
Elle reste longtemps au piano. Pour elle ce n’est pas un cheval, c’est un piano — entre nous, du moins — mais elle, c’est Mozart. J’exagère, mais elle apprend en quelques jours comme moi en une année ; et nous pouvons nous retrouver sur le chemin. Elle aime l’équitation mieux que le skate, me dit-elle. En vérité, nous avons chacun une vie pleine d’accrocs. Nous raccommodons.

Du jour au lendemain je n’ai plus existé, m’avait-elle dit, il y a un an déjà. Je connaissais ce drame : la naissance du petit frère. Elle n’avait plus de prénom, elle n’avait plus d’existence, elle n’était plus que « la grande sœur », elle n’était plus que son ombre dans l’ombre du bébé, qui grandissait à toute allure. Ce fut — c’est encore — difficile pour elle de se refaire une chair, de revenir à la lumière. Le cheval aide peut-être plus que le skate. L’ombre est encore souvent présente, et peut-être le sera-t-elle toujours d’une certaine manière, comme dans la petite rivière au fond du jardin, qui recueille toutes les eaux, qui piaffe, éclabousse et parfois se tait. Tout comme un piano.

Adèle Nègre, Mesurer, mars 2016

À l’atelier. J’écris dans la demi-obscurité. Je sors le cheval par la bride, saute sur son dos, fais avec lui quelques pas, amorce un petit trot, redescends pour le nourrir au crayon de papier.
Je n’ai que des larmes sèches qui n’atteignent pas ma feuille. Mes mains se sont prises dans ma tête et mon visage dresse une porte là où voudrait passer le sourire propiciateur de la musique. Il faut que le mal se partage comme le bien, dis-je au cheval-piano pour le garder en jambes. Dehors sur la part effondrée de l’atelier il attend dans la liberté reconquise de l’enfance, cheval de bois qui apprend à rouler sur le skateboard, à lever le pied, valser, marcher l’amble.
Ici nous savons nous retrouver, autour de lui ou nous jucher sur son dos, monsieur Nuit, monsieur Temps et moi. Prudemment, sans trop de casse, je suis finalement descendu du train de l’existence qui déroulait ses paysages artificialisés et apocalyptiques. Tout se remet à vivre pleinement. Monsieur Nuit vient me déverser généreusement l’eau noire des mots de son sac, où ne se distinguent plus ni bien ni mal, ni la proie ou le prédateur, mais tu saisis dans le courant de quoi former tes gestes, tu apprends le mal à la main gauche, le bien à la droite, puis à l’inverse, tu attrapes à la gorge la petite voix qui vient, caresse celle qui va, elles s’écoutent enfin, elles se tiennent la main comme des enfants.

Adèle Nègre, Les ateliers 12

Je peux jouer des heures avec monsieur Nuit.
Non pas à quatre mains, mais à deux mains. Nous n’avons pas à nous partager la place, côte à côte sur le tabouret. Pendant que je me tiens en suspension dans les gestes de monsieur Temps, attentif ainsi qu’un funambule sur son fil, monsieur Nuit emplit mon corps, profond comme un puits, fluide et efficace comme la mer. Je peux ainsi flotter, naviguer, louvoyer, caboter, clapoter, plonger ou remonter, ouvrir, fermer les yeux, me perdre en immensité ou en fine pointillance.
En voyage dans la musique même si je ne suis qu’une coquille de noix, qu’un alevin.
Là où les mots et les gestes jouent à se tâtonner, à s’écouter, à se suivre et se poursuivre, comme sur le papier la mine de crayon, les lettres de la machine à écrire, sont les doigts sur les touches du piano.
Pendant ces heures-là, où nous sommes tous les trois en accord, équipage en son navire, sans capitaine, sinon le piano lui-même, qui s’est endormi avec nous, dans le même rêve avec son encolure vigoureuse, sa crinière, ses grands yeux, ses dents troussées et scintillantes, se faisant soudain charrette ou char à voile, ou montant dans le grenier, essayant au grand jour tous les instruments à musique qu’il y trouve. Nous quatre et la foule de notre théâtre rameutée, heureux, pendant des heures, et conscients que ce n’est pas un rêve, pas plus ni moins que la vie sordide et criminelle que d’autres hommes, nous sortant de notre refuge, voudraient nous faire vivre.

Peinture de André Brasilier, 1976

J’imagine qu’ils font partie d’une société secrète d’envergure, à l’échelle planétaire.
Dire qu’ils sont en contact avec quelque huit milliards d’humains et qu’ils assurent la maintenance de quelque chose (comme une machinerie ?) qu’ils auraient en commun, serait-il utile ?… Visiblement oui, mon corps s’est apaisé, endormi même, sur cette idée.

Émergeant, en train de demander (à un proche, frère ?) On peut faire du feu ? Une voix artificielle me répond : la planète se rapproche du soleil.
Je suis réveillé, je vais ouvrir les volets, la lumière presse derrière. Voilà, nous sommes au soleil.

Dehors des milliards de feuilles d’arbres, un nombre invraisemblable, dans l’orbe d’une clairière que la maison regarde, depuis la base de la géante coquille de verdure qui lui fait face avec ses gigantesques arbres. Milliards de feuilles d’arbres remuant selon leurs rythmes, leurs danses, leurs jeux de lumière, les unes scintillant, d’autres frémissant, s’endormant, se balançant, ruisselant, selon leur espèce, selon leur humeur, répondant à la brise ou aux petits élans du vent, dessinant du rêve. Comme si toute cette forêt, qui vient lécher ici l’espace devant la maison, contenait les possibles de l’humanité.

Victor Brauner

Victor Brauner

Les frères Quatrecôte — si j’avais entendu mes parents mentionner ces messieurs à de rares occasions, lorsqu’ils sortaient, pour des raisons restées occultes à nous les enfants, je sais qu’ils ne tiennent pas à ce qu’on dise les messieurs Quatrecôte, ils ne tiennent simplement pas à être vus ni mentionnés — ont bâti un empire dont ils assurent la pérennité selon leurs très pointilleux et secrets principes. Je ne suis pas, pour ma part, curieux de les connaître, ces principes, ni eux-mêmes, les frères Quatrecôte. J’aimerais mieux m’en tenir avec eux à une relation sur le mode du rite, se respecter à distance, m’organiser pour ne pas les voir, ne pas les déranger et provoquer ainsi des réactions imprévisibles de leur part et forcément préjudiciables pour moi. Je crois qu’ils veulent être ignorés, qu’ils sont l’énigme, peut-être la source de toute énigme. Seuls monsieur Nuit, monsieur Temps, seraient, ou sont, habilités au commerce avec eux. Non, cela ne simplifie pas ma tâche.

Je n’aime pas les rituels ni les bondieuseries. Que l’ignorance me tienne lieu de savoir, et le savoir d’ignorance, inch allah… merci pour tout, gracias a la vida.