C’est compliqué, une vie.

Je les rencontre de plus en plus souvent, mais ils m’ignorent et rentrent dans l’ombre des murs si je les croise, on les dit comptables ou intendants, ce sont de très discrets bourgeois, ces messieurs Quatrecôte.
Ils s’interposent, de temps en temps, ils semblent les gestionnaires d’une énorme maison, d’un palais de justice, qui nous concerne tous, l’espace public. Quand ils se mettent en avant, toujours muets, sobrement (et sombrement) vêtus, on est en alerte. Il y a peut-être quelque chose de préjudiciable à notre encontre. Ils mettent les lieux en travaux. Ils peuvent vous requérir. Il faut changer ses habitudes, les éviter, les contourner. Mais ils allument les feux, ils vous font sentir l’odeur de la braise. J’ai vu les messieurs Quatrecôte, dit-on. Où ça ? Mon père et ma mère adoptaient des voix qui n’étaient pas les leurs, pour en parler, toujours brièvement.
Grièvement, un mot que je ne connaissais pas, ou que je ne voulais pas connaître. Grièvement blessé.
Voilà ce qu’ils nous apportaient, les messieurs Quatrecôte, si on les voyait de trop près. Les angles auxquels on se cogne — ou on se blesse. Alors on gère ces petites ou vives douleurs en sachant que les messieurs Quatrecôte sont là-derrière.
Ce matin je suis allé dans la nature, dans une vaste clairière. J’ai tenté de laisser pénétrer le soleil jusqu’à eux. J’ai parlé au premier petit oiseau du matin, haut perché, aux arbres. Ils m’ont offert d’entrer un peu plus avant chez eux. Intimidé, j’ai partagé le soleil qui baignait le front de leur domaine.

Peinture de Victor Brauner

Bengt Lindström, gouache, 1969

Suite de mon anthropologie personnelle.
Ma douce mère, cette femme délicate, c’est encore elle qui me l’a chantée, ma chanson préférée — celle à laquelle j’ai pensé après la résolution de l’étrange énigme, « mange, tu sais pas qui te mangera », mais l’avais-je bien entièrement résolue, nous verrons. Dans ma chanson préférée il y avait une bergère (maman, bien sûr…), elle fit un fromage, et ron et ron, petit patapon (à qui nous adressons-nous vraiment, quand on parle à nos bébés… pas tout à fait des hommes, pas tout à fait des chats, on leur parle en langage bébé, comme aux choux, comme aux chats, mon poulet, mon lapin). Elle fit un fromage du lait de ses moutons. (Comme toutes les bergères, elle aimait ses moutons, pour les compter, le soir, les sauter, à la récréation, je crois que c’étaient aussi les choses que les femmes ont entre les cuisses). Elle n’aimait pas trop les chats, ma mère, ils abîmaient ses parterres de fleurs. Le chat qui la regarde, et ron et ron, petit patapon, le chat qui la regarde d’un petit air fripon. Si tu y mets la patte, et ron et ron, petit patapon, si tu y mets la patte, tu auras du bâton, ron, ron, tu auras du bâton. (Et revoilà cette violence, si inattendue pour moi, et qui semble un vrai motif de réjouissance féminine, ou de vengeance !) Il n’y mit pas la patte, et ron et ron, petit patapon, il n’y mit pas la patte, il y mit le menton, ron, ron, il y mit le menton.
La bergère en colère (et ron et ron…), la bergère en colère tua le p’tit chaton.
Cette petite chanson est vraiment ma préférée. Je l’aime comme un fripon. Et c’est maman qui me l’a chantée. Quelle ambiguïté revenue !
Je dédie ce saute-mouton à Charles Stépanoff, et je passe à mon histoire préférée. Aucun doute (il fallait une chèvre, depuis tout petit je les adore autant que je m’en méfie) : c’est la chèvre de monsieur Seguin !
Alors, homme ou loup, qui est prédateur empathique ?

Victor Brauner

Je traînais le nez sur mon assiette, je n’avais pas très bon appétit. Mais il fallait manger ! maman me stimulait souvent… c’était les années d’après-guerre… « Mange, tu sais pas qui te mangera ! » disait-elle. Cette expression me faisait dresser l’oreille, m’amusait, m’inquiétait, m’étonnait surtout venant de la bouche de ma mère, une femme polie et délicate.
Peut-être cela me donnait-il un petit élan conquérant, je crois, pour entrer dans le jeu un instant, le temps d’une bouchée. Cette étrangeté de l’expression m’est toujours restée, même après avoir vécu, compris ou imaginé les détours de la question à la faveur des contes — d’ogres et d’ogresses —, en avoir moi-même écrits, interprétés, avoir fouillé parmi la littérature, les mythologies, l’anthropologie, pour bien me baigner dans ce mystère réjouissant, dans cette mer lourde et profonde, fraîche de vie où se renouvelle chaque jour mon plaisir et mon étonnement. J’ai souvent repensé à cette expression non seulement parce qu’elle est belle comme une formule de conte, mais parce qu’elle m’était transmise par la voix si familière, comme le lait qui nourrit l’enfant. Et les deux (le colimaçon secret de l’enfance et la vastitude du savoir) faisaient un mélange détonnant, une étrangeté indélébile.
Mais ce matin, assis sur un banc public à l’ombre de l’été (mon soixante-dix-septième été), lisant un livre d’anthropologue, je sentis se dénouer le nœud, s’allonger le fil d’enfance jusqu’à l’instant présent, tout lisse. Se nourrir. L’étrangeté inquiète était devenue une évidence pleine et consentie.

Un extrait de ce livre :

 Chez les brebis, dès qu’un agneau s’approche pour téter, la mère vérifie son odeur à son postérieur. Le petit remue gentiment la queue quand il tète, diffusant ainsi sa signature olfactive permettant à sa mère de le reconnaître. Si un agneau étranger s’approche, il est brutalement repoussé à coups de tête par la brebis. Il arrive que la mère n’adopte pas son propre agneau à la naissance et le rejette. Vous verrez alors ce frêle animal bêler plusieurs jours au milieu du troupeau sur ses pattes tremblantes, cherchant désespérément une mère qui ne vient pas. Pour un humain, ce spectacle pince le cœur et la plupart des éleveurs tentent de sauver de tels nouveaux-nés en les biberonnant au prix de grands efforts. Il est frappant de voir l’indifférence de la mère et des autres brebis qui broutent paisiblement sans accorder un regard à ce petit mourant qu’elles pourraient sauver en le laissant téter. Comment se fait-il que nous éprouvions pour lui de l’empathie alors que les brebis n’en manifestent aucune ?

Charles Stépanoff, Attachements, un extrait, voir la suite sur « butin » https://butinrenethibaud.blogspot.com/

Tais-toi !

J’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs je me urs je m eurs je meurs je meurs j’ai faim

Ça se complique. Entre monsieur Temps et monsieur Nuit il va falloir choisir, je me redis quelquefois — quand au piano je peine dès le matin et qu’en écriture je dois bien constater mon intermittence de hauts et de bas —, alors le temps d’un soupir — un gros soupir — je rêve d’une activité unique et continue et qui mène quelque part. Une seconde après je réintègre mon corps — que je n’ai pas quitté — comme un boomerang trop lourd pour moi, entre un poignet, demi-foulé, et une hanche, trois-quart luxée, je me rends à l’évidence : il y a un troisième larron. Le corps.
Je suis comme un dompteur de cirque avec mes personnages.
Essayant d’en atteler un, me mettre dans la peau d’un autre, dans l’esprit du troisième. Non, je ne rêve plus : Je suis bien équipé ! Tous les trois au milieu de la piste, nous sommes quatre mousquetaires désarmés. Et je tiens le chapiteau au-dessus de nos têtes, pour ne pas dire au-dessus du monde, car, oui, nous sommes en public, cette fois je le sens bien, j’ai grandi tout d’un coup depuis que j’ai pris le poids (la mesure) de l’enfant — que j’étais, que je porte maintenant —, nous y sommes en plein milieu.
Mes enfants, mes enfants ! tous ceux que j’ai vraiment eus, et laissé échapper pour de bon, ici maintenant dans le public, vous riez du clown, enfin ! Et ça me fait rire.
Alors, je me remets au clavier, m’harnachant, m’activant, pataugeant dans la boue et me maintenant — comme le dit ma petite-fille qui m’a rejoint en piste toute une semaine — la tête dans les étoiles.

Photographie de Adèle Nègre

Le livre que je suis en train d’écrire me surprend — depuis plusieurs jours que je le cherchais.
Je le sens me sillonner l’intérieur du corps comme une piste de motocross.
Puis il disparaît, il s’enfonce je ne sais où, il doit y avoir une forêt profonde ou est-ce l’océan qu’il a rejoint. Il y règne un silence lourd, une obscurité à laquelle on s’habitue et qui se perd à son tour dans une transparence qui fait qu’à nouveau c’est la maison qui occupe l’espace, avec le piano resté ouvert qui nous regarde de toutes ses dents, serrées, comme un long reproche muet, impassible, parmi des murs, des fenêtres, des meubles impassibles. Une volée de feuilles plantées dans un bac resplendit de verts dans toutes les langues, se tendant en nuances sombres ou claires, lissant, tirant le jaune, l’argent, les orbes filetés du bleu, du noir. Vert en reflet, en regain, une polyphonie s’épanouit, danse, se pourlèche au ralenti, presque immobile, long adagio d’un chœur planté sur tiges fines, délicats échassiers déployant leurs ailes les unes aux autres mêlées dans une étreinte savourée, aérienne, terrienne où des traces de ciel bleu glissent, où des vagues outremer s’allongent, se courbent en tombées gracieuses. Le livre est là qui s’attarde, se montre toutes lignes ouvertes, s’allongeant en flammes vertes paisibles, dardant leur matière profonde en déplis de salive lumineuse. Le temps est vaincu, le temps est allié, rien ne s’arrête plus, les langues d’un autre âge affleurent ainsi que font les étoiles rejoignant un nouvel univers. Il faudra écrire, jeter les mots comme une manne à ce bouquet posé, à ces oiseaux venus partager l’enchantement.

Photographie de Adèle Nègre

Le chagrin ne veut pas m’en dire plus. La guerre voudrait m’en dire plus. Mais elle attend. Elle ne dit rien. Je ne sais pas ce qu’elle attend. Je comprends qu’elle ne veuille rien dire. Elle veut encore tout sauver. Alors que tout est déjà perdu. Mais je survis — c’est presque comme si je n’avais pas commencé à vivre.

C’est la nuit. La nuit est très calme. Le début de la nuit. Le ciel est injecté de noir et lavé de lait bleu clair à l’horizon parcouru de mèches d’encre. Le modelé un peu rosé de la masse de nuit disparaît et c’est un ballot noir compact d’une hauteur considérable qui pèse de tout son poids sur le filet de ciel bleu gris qui s’assombrit. Elle ne parlera pas. Elle est exténuée. Elle est en-delà de toute force — non encore envisageable, non encore revenue… Le monde est encore mort-né. Il n’y a pas eu de parole, encore. Les éléments s’éteignent, sombrent, se bouleversent, s’enflamment sans nous. Nous sommes encore des nébuleuses. Les humains ne sont pas pour demain, ici, dans le ciel.

Il faut laisser le temps aux galaxies. Regarder en l’air. La réponse va prendre son temps à venir. En attendant, efforçons-nous de vivre sans. Sans nous croire adoubés par les puissances de l’univers. Nous sommes juste des observateurs. Nous avons cette place inédite de pouvoir observer et tenter de comprendre le mystère.

C’est comme si elle avait déjà tout dit, c’est pour ça qu’elle ne dit rien. Elle : oui, c’est une femme, c’est une mère. Elle sait ce que c’est de laisser partir son fils à la boucherie. Elle en est devenue muette. Elle s’est arraché la langue. Elle a jeté au feu le voile, le hijab, le sac de pénitence. Elle a osé être regardée.

Ils continuent de parler comme si elle n’était pas là, de raconter leurs exploits, comme s’ils ne l’avaient pas jusque dans leur corps, à les agacer, à les turlupiner. Elle est redescendue dans le sac de monsieur Nuit.

De ma fenêtre je vois les falaises du Vercors. Des carbonates de micro-plancton. Je ne sais pas si tu te rends compte de ce que ça fait en millénaires, des carbonates de micro-plancton déposés au fond de la mer. Et voilà la mer retirée, les montagnes érigées, cassées, les humains tombés de la dernière pluie, assez intelligents pour comprendre.

Tu es vivant, je suis morte. Tu me gardes dans ta mémoire et ton imaginaire. Je suis vivante, tu es mort. Mais qu’as-tu compris, au juste ?

La guerre, de Henri Rousseau