Les gammes

Les doigts ne se réveillent pas si facilement sur le clavier, ne retrouvent pas leur pas si vite que le poulain tombé du ventre de sa mère trouve ses quatre bâtons qu’il articule immédiatement. Mes dix doigts au bout de deux mains tenues depuis tant de décennies comme des fleurs, un bouquet empoté, lentes à se dégourdir, à s’organiser dans l’espace. Car l’espace lui aussi est là, déjà, il n’a pas attendu pour se ranger, s’aligner, se répartir les places, tu le découvres en tâtonnant. Tu n’as rien de l’enfant, qui est une boule intelligente qui change de couleur, de forme, de vitesse, qui change de sens, de direction, qui jongle, qui se retourne, qui se construit à toute allure des neurones à la surface, à l’interface, en araignée, courant, cousant de fil blanc, effaçant tout. Les enfants n’ont pas de corps, ils n’ont que de l’espace qui agit, qui s’agrandit, s’approfondit, bondit, crie, survit, on ne peut pas les suivre. Et maintenant je réapprends petit à petit. J’apprends, comme je dis. J’ai conscience d’apprendre. On a voulu leur donner de la conscience, on le prétend, alors qu’on leur a extrait la conscience, pour la mettre à part. On a tout analysé pour tout refaire ce qui était. En moins bien. En plus maîtrisé par quelques uns, au mépris de tous les autres. De ceux qui ont la véritable maîtrise : les ouvriers. Ceux dont on a extrait la conscience. Pour la leur redonner petit à petit, à mesure, en contrôlant la dose. Alors je suis en train de refaire le monde, comme un idiot, sur mon piano, et je n’arriverai jamais qu’au plus bas niveau de l’apprentissage.

Marlene Dumas au Musée d’Art Cycladique, Athènes, 2025

Une fois sur terre vous avez explosé, comme fait la sensitive si on la touche l’été quand elle est mûre.
Vous avez projeté des milliers de petites graines comme des billes d’énergie pure allant chercher leur place, partout dans les corps.
Bientôt j’ai senti, dans le mien, que vous envisagiez où, comment, vous pourriez vous loger, qu’est-ce qu’il vous faudrait avaler comme place, celle de l’estomac sûrement, trop avide, trop gourmand, qui ne sait attendre, qui se maltraite et vous alliez l’aider, en même temps que vous m’aideriez.
Mais je crois aussi que vous serez partout comme chez vous, sur cette terre, pour donner à quiconque son meilleur rythme.
Déjà, mon exercice de ce fameux extrait de la cantate BWV 147 s’approche d’une tâtonnante prière, me laisse deviner la musique, l’espace radieux où demeure la joie.
Monsieur Temps, vous semblez en bonne compagnie parmi les particules du corps, poursuivant votre exploration, étendant autour de vous une douce ivresse. Cela met des petites légèretés de papillons dans mes doigts, que je n’aurais jamais pu imaginer. Je me découvre aussi des fleurs dans les bras, des lianes, de cette lenteur végétale qui avance à pas précis, dont la beauté est fragile. Tous ces détails que vous ne pouviez pas encore me signifier lorsque vous vous teniez debout derrière moi.

Et l’architecture, qui est encore autre chose que la mathématique, me prévient-il, est bien là, pour bientôt, au programme. Jusque dans les nuages, pour faire tomber la pluie. Tu joueras, mais tu ne seras pas même un insecte, car tu t’es voulu touche-à-tout. Tu seras un peu de tout. Un peu de la petite araignée, un peu de l’ours qui bouscule la cabane.

Photographie de Thami Benkirane, Meymac, Corrèze, le dimanche 6 juillet 2025

Monsieur Temps m’a annoncé qu’il allait apprendre à sauter en parachute. Il a remonté sa veste au-dessus de sa tête, bras tendus, pliant un peu les genoux, plissant à peine les yeux avec l’air de regarder dans le vague défiler le ciel devant lui. J’ai aussitôt compris. Vous allez sauter en parachute ? je lui demande. Je vais apprendre, ce sera pour moi l’ouverture d’une nouvelle vie. Nous dialoguons parfaitement bien par l’échange de nos pensées ; et je n’ai aucune inquiétude, cela pourra continuer. Je ne le retiens pas, et comment le pourrais-je ? Il peut partir faire ses premiers pas sur la terre ferme. Nous ne nous perdrons pas, nous sommes ensemble pour l’éternité.
Je m’inquiète tout autant de monsieur Nuit. Lui aussi doit bien avoir quelque projet.

Le dos de la mer pour monsieur Nuit. Tout comme le dos de la rivière.
Je prends le papier que je pose sur le tapis sombre. Cette petite épaisseur de feuilles c’est ma planche de salut. Je reste allongé sur elle, sur le dos de la mer, sur le dos de la rivière. Il m’aide à m’endormir, il m’aide à me réveiller. Je prends le crayon comme une perche, comme une godille. C’est presque l’image de monsieur Nuit que je viens d’avoir dans mon rêve : il avait une longue perche, il triait des ballots sur l’eau de la mer, les poussait, les tirait de la profondeur, de la surface de la nuit ; il les assemblait, les dissociait, les rapprochait, me les tendait, c’est ce qui faisait mon lot, mon terrain, mon chemin.
Je me raccroche peu à peu à la surface, qui s’est affermie brusquement au réveil. Je ne titube plus. Je suis moi-même le dos d’un lourd crapaud mais je peux me mettre debout ; je fais en quelques secondes le parcours de toute l’évolution des espèces pour me mettre debout. Le jour n’est plus hostile. Ou du moins je ne suis plus sans armes.
Mais qui parle de guerre ?

Collage de Marie Hubert

Leçon **

Faisons un peu de mathématique.
Monsieur Nuit appartient à la nuit. Monsieur Temps appartient au jour. Il est dans la transparence du jour. Comme Nuit est dans l’épaisseur de la nuit.
Cela vient, remonte peu à peu pendant mon va-et-vient au piano — du piano au piano. Avec une musique particulière, celle de Jean-Sébastien Bach. Je ne prétends pas jouer du Bach, je travaille quelques mesures. Je fais quelques pas. Et lorsque j’arrive au papier et crayon, voilà ce mot mathématique qui se trouve là sans être appelé (nous n’avons pas d’accointances). Mais c’est une bonne chose. Je pensais à mes oncles, à la simplification du cours des choses, qui m’a ramené à eux. Il y a surtout ce moment, que j’ai raconté souvent, quand j’ai suivi l’un d’eux (un des hommes que je prenais pour un oncle) lorsqu’un soir je m’étais aventuré sur le chemin (la petite route) qui allait du côté où le soleil se couche (en plein bois, en plein marais, loin toujours, à l’horizon), cet homme y allait avec sa charrette et il m’a fait monter avec lui. C’était un beau voyage, je me souviens des fleurs géantes de la nuit, entre lesquelles j’ai dû m’endormir. Il m’a ramené à la maison, je crois que je me suis fait gronder, j’étais tout petit.
Au bout de ce chemin on trouve le jour et la nuit. C’est le chemin du piano. Mon corps crayon va, et vient, des doigts sur le clavier.
Comme la nuit va et vient du jour et de la nuit. Il faut que j’entende dans les touches le son des jours passer dans la nuit, les sons de la nuit passer dans le jour — et y rester.
J’y reviens. Tant de fois, mais jamais autant que ne le font le jour et la nuit. C’est pourquoi je ne joue pas bien la musique. Pas encore. Mais elle est là, je peux la percevoir, parfois. Quelle immensité ! Elle est la nuit, où se mêlent les jours. Agencée par J. S. Bach.
Je reprends encore un peu ces quelques mesures, et je vois monsieur Nuit et monsieur Temps qui s’affairent pour m’aider.

Collage de Marie Hubert

Mes oncles

Ce sont mes oncles. Pour le dire au plus juste, j’ai l’impression que ce sont mes oncles. Comme nous avons peu d’imagination ! moi, du moins. Car tout se passe toujours de la même manière, les choses, à mesure, se resserrent autour de mon enfance, de ma petite enfance.
J’avais des oncles, deux, trois, quatre, cinq, six, même plus, tous des Hautes-Alpes, du même côté de la famille, autour du même village (ou qui en sont partis, en aventuriers). Je sais maintenant que ce n’étaient pas tous des oncles, certains grands-oncles, ou cousins ou parents plus éloignés, peut-être même sans lien familial, tout petit je ne les connaissais pas vraiment, je les découvrais. Ils me surprenaient et m’attiraient, c’étaient les êtres les plus mystérieux et les plus chargés de rêves qu’il se puisse concevoir. Je les suivais sur les chemins. J’étais bercé par le son de leurs voix. Innombrables sont les histoires qui couvent encore dans ce nid où les garde ma mémoire. C’est là le creuset de mon imagination. Le parcours de ma vie en même temps file vers la vieillesse et remonte lentement le cours, en profondeur, par portes successives qui s’ouvrent et me découvrent, à rebours, mon univers personnel, enfantin, ma simple constitution proprement mienne. Ainsi monsieur Temps et monsieur Nuit dont j’avais cru qu’ils étaient d’abord des personnages, des amis, puis peut-être des dieux, des pères ou un père, puis des maîtres, des bœufs de mon grand-père, voilà qu’ils sont probablement, au fond, des oncles. Ceux qui me font rêver.
Rêver, désirer, apprendre, tout cela qui est indispensable à la vie.

Maurice Denis, Coucher de soleil à Pittsburgh, Huile sur carton, 1927

Sans partage

Tu passes en gare. L’accueil est poli et agréable au guichet. Tu renouvelles ta carte Avantage. Tu es dans le train, accueilli par des annonces en plusieurs langues, des bruits feutrés, pneumatiques, ronronnement modéré, propreté, ombres et reflets de soleil mouvant au sol devant toi font l’effet d’un voyage en mer.
J’arrive, non pas à Gaza mais dans une ville de France, très affairée au shopping, au loisir, à son urbanité quotidienne et déjà estivale avec un grand tournoi de pétanque. Le rassemblement de protestation contre l’horreur de la guerre sans merci au peuple palestinien se fraye malgré tout une place, avec ses drapeaux, ses appels courageux, ses témoignages, ses discours argumentés enflammés et généreux, que l’ordinaire des gens affairés autour ne semble ni voir ni entendre.
De l’intérieur la manifestation a quelque chose d’involontairement théâtral — plus proche d’une répétition que d’un spectacle — pourtant tout le jeu, le factice, se trouve à l’extérieur, dans la foule prise par son rêve.
L’avenue est comme un torrent en rage, qui épuise la voix de la sono, ce n’est pas une armée, seulement une disparate famille de peurs et de malheurs, d’envies, de paresse et de joies. La guerre n’est pas dans ces mains subalternes. La couleuvre de la vie revient s’y écraser, déborder sur les trottoirs, dans les ruelles, les magasins, rejoindre les solitudes et amitiés familières, les rêves du quotidien.
Rêve et réalité, pourtant, les deux mondes s’imbriquent, vivent ou meurent l’un de l’autre sans partage. Quelqu’un… quelque force dominatrice… bloque leur passage fin l’un dans l’autre.
Non loin il y a un vaste parc. Des arbres très hauts touchent le lointain ciel d’été, leurs pieds plongent dans la lourde terre. C’est sous cette ombre claire qu’un espace unifiant invite à écrire.

Les Saintes-Maries-de-la-Mer, 1948, Jean Dieuzaide

Patience

Il faut savoir se noyer.
L’un et l’autre sont d’accord là-dessus. Ils me le disent ce matin. Monsieur Temps se noie dans le temps, monsieur Nuit se noie dans la nuit. Ils considèrent cela comme leur plus grand art — ou comme le moindre de l’art, je dirais, car ils sont modestes.
Avant ma noyade il me reste beaucoup de choses à apprendre.
Le tanpura, la basse continue, l’ostinato, la répétition de la figure rythmique comme dans le boléro de Ravel, celle beaucoup plus aquatique, colorée, profonde que les deux mains du musicien chevauchaient hier soir dans le concert où nous étions, tous les trois, car une idée nouvelle qui surgit ne vient pas de nulle part sans préparation, sans écho, sans attaches. Il y a des mers, il y a des ports, des bateaux, au monde des idées.
Aussi j’apprends quelques notes, à la main gauche, que je conserve, je crée un rythme, je crée un mode que j’installe et mes deux mains apprennent à tricoter ou à jongler comme ils me l’ont montré hier. Ce n’est pas demain que j’irai sur la mer, ou plutôt dans la rivière, me noyer.


photo r.t