Chagrin…
En chemin des mots pâles, timides, en s’excusant, remontent à la surface, se laissent porter, sourient, soulagent, affluent. Jouent, s’organisent, s’empressent. Je les recueille avant qu’ils disparaissent.
Je me jette au milieu d’eux, dans leur caresse flottante. Petit poisson deviendra grand, pourvu que Dieu lui prête vie. Ma mère disait. Il y a souvent un de ces dictons façonnés de très loin qui est ainsi remis à l’eau.

Je commence toujours à rêver le jour, pour continuer la nuit. Le jour c’est souvent la musique qui me donne des petits paquets à transporter sur l’eau, ou me laisser porter par eux. C’est ainsi que la musique passe, je passe avec elle, d’un monde à l’autre. Et ce sont aussi les images, les choses, les histoires, contenues dans ces paquets. C’est mon environnement que je touche.

Et les mots à leur tour brinquebalent dans ma tête comme des musiques.
Finalement, le chemin pourvoit au bagage.

Le soleil du matin, très doux, caresse les toits. Deux choucas sur une cheminée se tiennent tout proches, se becquettent très discrètement : Autour d’eux le ciel est un immense ballet de martinets récréatif et silencieux.
A mesure que le soleil mûrit ils se suractivent et laissent échapper leurs premiers petits cris.

Fenêtres et volets fermés, dans la maison cachée, les mots retardataires tapotent silencieusement,
araignée du matin, chagrin.

Raoul Dufy, Grand arbre à Sainte-Maxime

J’ai besoin de savoir ce qu’il fait quand je le referme.
A quoi il pense, à quoi il joue, est-ce qu’il dort.
Est-ce qu’il part en voyage, se détachant de lui-même comme nous faisons dans les rêves.
Devient-il une nature morte? Entre-t-il dans un tableau avec le mur, le tapis, le tableau qui est au-dessus de lui, avec qui j’aime tant entrer en contact, me laissant fasciner par ses volutes sensuelles lorsque j’essaie de jouer, entrer dans un son, pénétrer un rythme, enfiler une phrase.
Le tableau vit, tous les jours, avec une fraîcheur de tous les instants.
Et toi, le piano, tout noir, fermé, comment ressens-tu les choses, le temps ?
Avec quelle noblesse, avec quel silence tu attends…
Je peux dire que tu me combles de confiance, de désir patient. Tes grandes lignes, ta masse équilibrée, ton monument de beauté veille. Un Soulages pourrait te peindre, dire tous tes noirs, qui vont du bleu à l’or. Tu portes sur ton pupitre un petit paquet de partitions, comme un panier de fruits, comme des caravanes de voyageurs en route sur le dos des nuages, se baignant dans l’eau des sources.

Peinture
Raoul Dufy, Claudine, de dos, 1906

Une grenouille a sauté pour dire J’existe !
Et tout le monde aussitôt l’a cherchée partout. Mais la porte de la maison de l’eau s’est refermée. Tout le monde dans le jardin sait maintenant qu’elle existe. Les peaux sont frémissantes, les joues rosées, les regards vifs, les cœurs chauds, certains se caressent, d’autres s’observent ou prennent le sentier, solitaires, chacun et tous s’affairent dans la maison qui grandit beaucoup ces jours-ci.
J’arpège pour faire chanter le piano, retrouver les tons que nous avons déjà aimés ensemble. Le temps s’amuse à faire des boucles, composer des petits bouquets et les rejeter sur l’eau. Isabelle a fait une épître pour Léa (de l’anc. franç. epistle, du lat. epistola, de έπιστολή, longue lettre, dit Littré). Écrit pendant toute une année, la nuit, le texte est devenu (au montage, comme disent les cinéastes), une seule nuit, que l’on voit s’éclairer peu à peu jusqu’au matin, une nuit pendant laquelle une femme écrit à une femme. Le monde entier à bout de bras.
Mon grand-père, quand il fabriquait un automate ou une marionnette, ou même une petite poule de toile cirée, ou une simple histoire, après un travail patient, tressautant, lâché, repris, voyait le personnage se mettre à vivre son propre temps, sans les atermoiements du temps d’un autre. Tu ne le sais pas au début, et même jusqu’à la fin, tu ignores que cet être émergeant, fait de toutes pièces, est en train de se doter d’un cœur, d’une circulation sanguine ou de tout autre chose qui lui convient pour vivre, une âme, des branchies, que sais-je, des branches, des feuilles… le voilà vivant, d’une vie peut-être éphémère comme toutes les vies, peut-être plus durable, selon son support matériel — car nous en avons tous un —, si c’est un livre, il peut mourir très jeune par les flammes ou les eaux, ou peut s’éterniser de copie en copie, s’altérant, se modifiant peu ou prou en se frottant au monde.
Le petit être qui prend vie pioche dans nos becs les petits trésors de nourriture qui lui conviennent, il devient aussi notre trésor.
En plein vol, les petits pourpoints blancs coupés en delta s’ajustent à la ventrée de ciel bleu que sont en train de s’envoyer les toutes jeunes hirondelles, vives comme des étincelles, s’abandonnant comme des voiles au vent.

André Derain, Portrait de Vlaminck

Quelqu’un le faisait remarquer, chez moi le piano est à l’écurie, d’ailleurs ce n’est pas un piano mais une bourrique. Elle ne sort plus, elle ne demande rien à manger ni à boire, elle ne fait pas de saletés. Elle est entrée au paradis, déjà.
Monsieur Temps et monsieur Nuit entrent comme ils veulent dans mon écurie. Ils discutent avec le piano, ils jouent aux cartes. Ils se cachent à l’intérieur de cette cabane à trois dos pour de longues parties de tric-trac. Après ces parties je retrouve le piano majestueux, savant, l’envergure de ses ailes noires et blanches alignées devant moi.
Et lorsque je monte sur leur dos je suis à la fois léger, docile, patient, impressionné et je dois être téméraire, car ils sont trois, trois grands coursiers comme un seul à me soulever de terre. Il faut que je sois à la hauteur, que mes doigts soient prêts à gambader sur les touches du grand rire chevalin qui s’offre à eux, que je saute les petits obstacles, redresse le nez, emporte mes jambes dans les leurs.
Sans compter que mon paquetage sur le dos est énorme, je redescends toutes les deux secondes, j’exagère à peine ; il y a avec moi mon amie Isabelle, son écriture se love, se fouille, se déploie en moi comme une eau indispensable, ses ailes de papillon devant garder toujours la fraîcheur humide pour guerroyer dans les sèves, dans les parfums de vie ; il y a le grand mélancolique de Dario dont le cheval est en pension maintenant et qui le pleure littéralement, tous les deux sont trop vieux ils ne peuvent plus bouger ni l’un ni l’autre, eux qui allaient toujours ensemble ; il y a tous ceux et celles que je ne peux pas nommer, selles de cheval, harnachements de tous ordres, cliquetis, œilletons, bridons, freins, régalades, réglisses noirs, tous ces attachements, ces empêchements qui sont aussi des feuilles qui se déploient, des ciels qui s’ouvrent et offrent à la vue tout un paysage et transforment tout en tout comme si tous nous donnions soudain la main dans une farandole.

Peinture Afifa Aleiby, Angel, 2009

Je fais une petite caresse sur le rabat qui couvre le clavier de mon cheval, en signe de reconnaissance et d’affection. Je n’ai pas repiqué aux séances de vélo d’appartement, une seule m’a guéri. Le cheval prend soin de moi beaucoup mieux, comme je prends soin de lui, même s’il est complètement artificiel, sans une vraie corde métallique en lui, ni un seul marteau, juste avec du bois d’apparat, mais très beau, noir luisant, tiède et presque soyeux comme je le sens sous la tape caressante de ma main.
J’ai baissé ce matin le curseur de son potentiomètre de décibels si bien qu’il chantonnait plus à l’aise le Jésus que ma joie demeure, reprenait patiemment à chacune de mes demandes et nous ne gênions pas les voisins. Fenêtres ouvertes, les cris des martinets nous ont accompagnés.
Les liens sensoriels, affectifs, coopératifs et de tous ordres, qui nous attachent l’un à l’autre, les uns aux autres devrais-je dire, donnent à tout cet ensemble (piano, martinets, voisins, habitants occasionnels qui me rendent visite, celles et ceux qui m’écoutent ou me parlent à la faveur des ondes, des pages internet, des livres, du flot de la rue comme de celui de la rivière) une véritable proximité bienveillante. Il n’y a aucune solitude possible dans le travail, pas plus que dans la vie, il y a de l’entraide avant tout — ou, devrait-on dire, de la présence sécurisante. Ce sont là les conditions de la vie.
La guerre existe. Parlez de moi, dit-elle en entrouvrant la porte de cette maison de mots. Mais personne ne lui répond.

Ce piano, c’est mon vélo d’appartement.
J’insère entre les yeux et le nez la carte mémoire et je m’exerce sur cette partition jusqu’à perdre le souffle. Je suis tellement concentré que je suis en apnée.
Après cette séance de kiné je dois sortir impérativement, marcher pour retrouver la souplesse de mon corps.
Cette capacité à m’imposer une discipline me vient avec l’âge. Elle a tendance à se déporter même vers mon écriture (jusqu’ici très libre), pour me mettre en main le crayon, me faire parcourir ou froisser le papier. Toute cette mécanique est une inquiétante évolution vers les lointaines (pour moi) civilisations de l’autorité et de la dictature.
J’avais sans doute un vœu caché de connaître le monde en l’éprouvant — comme une dette envers mes semblables emprisonnés bien avant moi.
La liberté n’a pas la même place dans toutes les vies. Se peut-il qu’elle ne soit, dans de nombreux cas, qu’une vue de l’esprit ?
La planète n’est pas uniforme. L’humanité est un déchirement.

Peinture de Pramod Prakash :
Surrender, 2 feet by 2 feet (24 by 24 inches), Oil on canvas

Mon cheval.
Ce n’est pas tout à fait un cheval, encore, mais l’encolure frémit, le poil brun sombre luit de soleil et je sens son odeur.
Il me regarde de toutes ses dents. Il est prêt.
Je ne suis encore qu’à le caresser par petites touches du bout des doigts, me tenant assis à distance comme un enfant sur le tabouret qui n’est que le petit cheval de bois qui l’accompagne.
Il m’a fallu, d’abord, des semaines pour apprendre cette courte chanson du cowboy, puis des jours, puis des heures, et je vois maintenant qu’elle ne prend que quelques secondes à être jouée.
Entre mes pieds ses pédales en métal chromé sont des étriers qui attendent. Son clavier en enfilade de sabots noirs et blancs s’apprête à la chevauchée. Il ne s’élancera pourtant pas avant de sentir le poids sûr du cavalier sur son dos.
Mon piano est de plus en plus chevalin, de plus en plus présent et sûr de son corps face à la porte ouverte, entre deux fenêtres de mon appartement. Il se tait. Simple et droit. Noir et blanc comme la mer et comme la forêt. Il est l’œuvre de tous les artistes qui ont existé, il les met entre nos mains et nous laisse aller vers nos horizons nouveaux.
Toute cette mise en scène (ce jeu ?) n’est-il destiné qu’à rassurer l’enfant… déjà les nuages sur le tapis aux motifs floraux gris clair sur gris très clair sur lequel est posé le piano le réinstalle dans un ciel enfantin… il se bâtit une cabane avec des bouts de musique, un cheval de bois… il apprend sur la méthode de Lang Lang… mais quel enfant demande encore sa place au vieux chemineau ?

Peinture de Pramod Prakash