Les loups

Il a l’impression que sa jambe a été écrasée ou coincée sous un arbre. Il ne peut pas dormir dans cette forêt sans repos où la lune a déjà tourné plusieurs fois autour des cimes, les soldats violé plusieurs quartiers, plusieurs villages pillés, non sans bavures, meurtres. Je me suis souvenu. Puis les prisonniers ont eux-mêmes enduré les sévices de l’autre armée, les autres violeurs rentrés, les autres tortures perpétrées, les charniers recouverts, découverts. Elle me raconte son viol sur la table de la cuisine remplie de soldats, son bébé qu’elle a poussé sous la table implorant détruite qu’il ne bouge pas, ne crie pas. Les autres revenus, l’autre armée, les autres violeurs, tueurs, incendiaires. Certains ne savent plus parler, aucun ne sait plus vivre. Son jeune marié resté figé contre un arbre sans rentrer dans la maison. Sauvé, à moitié. Je fais les mêmes chemins plusieurs fois sans me reconnaître, entre les souches, sans savoir ce qui n’est pas dit. Où vont les souffrances tues, cachées pour la sauvegarde des enfants, des femmes, des hommes, de ce qui reste d’elles et eux. Une nuit à parcourir la forêt et comprendre qu’il n’y a pas de paix possible, jamais, seulement dans les rêves.
Nous sommes le rêve, revenant comme le matin, surgissant comme le ruisseau, dans nos corps de mémoire et de nuit. Le jour ne veut pas se lever, pense-t-il, impatient, après une nouvelle chute dans le sommeil. Je sais que chaque nouvelle armée reconstituée est plus aveugle et brutale. Il reste peu de place pour les esprits de la forêt. Je doute que ce soit eux qui me rongent les jambes, pourtant le crayon qui les poursuit les apaise. Je voudrais croire aux loups, écrit-il.

Alexandre Hollan, Le Grand Chêne du Val Perdu

Forêt *

J’ai maintenant une forêt au pied de la maison. Et qui s’élève beaucoup plus haut. Les immeubles peuvent grandir, je peux être à New York, la forêt montera sa canopée très haut au-dessus de la ville, s’étendra bien loin de chaque côté par-delà les horizons.
Je l’appelais hier la forêt générative. C’est là d’où je viens, disait le Petit Prince en montrant le ciel étoilé. La forêt s’y dresse maintenant. C’est la forêt étoilée. Elle mêle sa nuit à celle de l’univers.

Sur chaque branche de chaque arbre il y a un ou plusieurs hommes-corbeaux perchés sur deux pattes et les bras dans le dos pour se donner l’allure de notaires et si on les secoue ils tombent, on voit alors que ce n’étaient que des tissus sans âge qui attendaient d’être libérés de leur passé. La forêt entière finit par tomber, une civilisation, peut-être plusieurs, à la fois. Le sol monte, les bactéries humaines, animales, végétales construisent leur habitat, à l’abri d’une nouvelle forêt qui s’élève déjà, plus verte, découverte par la chute de la précédente. Hannah fouille, reconnaît le processus du patriarcat de vie et de mort qui toujours domine, par familles ou groupé en tribus. Elle repère la naissance de la philosophie, qui dans la polis revendique la parole comme puissance des hommes, entre eux, toujours. Leurs forêts s’abattent les unes les autres, celle des familles et celle des philosophes — de la parole dominante, insidieuse — jusqu’à nos jours, mais celle du patriarcat des familles n’a pas dit son dernier mot et les deux branches s’emboîtent, s’hybrident, se répandent dans le social où nous sommes les rats, les insectes, les humains sans autre existence bien certaine que celle des séries, des romans.
Je repousse les pages où vient de s’épancher le crayon. La forêt se replie. Je disparais, comme me l’a montré monsieur Nuit.

Pierre Boncompain, Washington square

Forêt

Forêt générationnelle, qui hier m’a accueilli, les bras ouverts — nombre de bras aux modulations sans limites — , adopté, enfant et corps vieillissant, pourvu des veines, du sang, de l’air respirant dans la multiplicité des mouvements des feuilles.
Forêt générative, je la cherche dans la nuit. Elle est un total éparpillement. Elle est dans des graines. Dans une graine. Le vent, l’oiseau, l’ont emportée.

Du haut de ma fenêtre je la recherche dans la rue. Je la scrute, je l’attends entre les carrosseries, le goudron, comme on fait l’affût d’une bête. Je suis déjà dans la forêt, même si je ne la vois pas encore.
Voilà une dame qui passe, assez vieille, posant avec régularité et précaution des pattes d’échassier sur le trottoir, de bleu-gris vêtue comme un petit héron, le corps balançant calme cintré entre deux coques fuselées d’une élégance sobre, la tête plutôt petite, des cheveux blancs, scrutant elle aussi, avec patience et conviction, son avenir, son présent, les miens peut-être ou ceux d’un autre, au gré de ses pas mesurés, laissant percevoir une légèreté sans pareille.
Le décor de la rue s’emplit à nouveau de bruits, sur la chaussée longs lourds massifs véhicules, hirondelles et martinets dans le ciel du matin, d’autres passants sur le trottoir, que je pourrais connaître aussi, d’autres habitants de la forêt. Nous nous faisons signe pour traverser la rue. Les voitures ralentissent, attendent. Les lycéens chahutent, maltraitent le panneau de signalisation du bus. Le soleil sèche les traces noires d’humidité sur le trottoir. Il y a le partage de beauté des corps humains. Sur des hanches féminines, le moulé de fesses sur le jean, je perçois de haut la trace de mes yeux, de mes mains. Dans les sauts des enfants, dans la danse des groupes qui passent, portés par une même musique inécoutée, silencieuse, inapparente, dans les jeux bagarreurs des adolescents, dans la démarche tranquille et fatiguée d’un vieux cerf, broussaille blanche sur la tête, sans corne ni bois mais toupet blanc autour du menton, partout dans la rue où je marche maintenant, descendu de mon château, réduit à ma taille d’insecte ou de lézard, je sens mon appartenance, je suis en forêt.

Hélène Duclos

Lire

Pierre Boncompain

C’est un vertige qui me prend quand j’entre dans ce livre, tant les mondes y affluent, s’y remplacent et superposent, s’y contredisent, s’y éliminent, s’y menacent, tant le vrai est multiple, tant le beau peut s’effondrer et s’enflammer.

Tu ne peux pas m’entendre. Je ne peux pas te parler. Mais tu écris, tu t’échappes, tu parles Tu. Tu m’as trouvé sans me connaître, moi, ton lecteur. Je sais que tu ne m’entends pas mais je voudrais te demander si tu as eu conscience que ton prénom était une chaîne incontournable, qu’il te suffisait de te présenter, Hannah, pour que tu te sois livrée, pieds et poings liés par d’autres que toi. Cela je l’invente, les lettres d’un mot n’ont pas d’autorité, ce n’est que le hasard qui me fait trouver dans leur agencement une porte d’entrée ou de sortie vers la lecture ou l’écriture. Il me faut aller vite, je te parle moi aussi sans masque. Entre nous il n’y a rien, que la continuité du Tu qui nous verse l’un à l’autre. Mais nous sommes dans les chaînes du totalitarisme. A moins que nous en perdions la conscience. Qu’il n’y ait à nouveau plus que la circulation de vie entre nous. Plus aucun nombre qui nous surplombe, alors tout se relie, comme horizontalement, tout et tous, un à un, de proche en proche.
C’est ainsi que je te lis. Tu t’évertues à montrer les chaînes. Tellement qu’elles te dominent — qui crois-tu qui va nous en défaire — définitivement ?

Si l’on commence à regarder depuis la loi des nombres — la loi des objets, la loi des Cela à la place du Je-Tu — on ne peut qu’en explorer l’empire, car il tient la totalité. Mais lorsque tu m’écris — sans me connaître — je ne prends pas « ce » que tu m’écris, mais que « tu » écris. Ce que tu montres — le totalitarisme, son histoire sous toutes ses formes, — tu le désécris. Tu te défais de ton nom même, de tout ce que tu es. Alors, je te lis.

Nous nageons dans les mêmes eaux, nous sommes chahutés par les remous, malmenés par les courants contraires, nous luttons, nous abandonnons. Je ne t’entends plus. Je t’attends, je te précède, tu me donnes raison. Tu me ramènes à toi. Nous avons bien assez de cette vie dans laquelle nous sommes immergés, rien n’y manque.
Surtout pas le discours des nombres, de la société totalitaire. Où est-elle ? A-t-elle jamais connu la rivière ? Est-elle autre chose qu’une fabrique de poisson sec ?
Nous avons mal à la gorge, les branchies ouvertes assèchent notre lecture. Pourquoi continuer à en passer par là… Parlons-nous directement. Voilà ce que je te dis, voilà ce que j’implore. Repose-toi contre mon flanc. Je m’appelle Hannah m’a dit ma voisine l’autre jour, qui venait emménager. Elle est réfugiée ukrainienne. C’était une autre toi. Tu reviendras toujours. Tant qu’il y aura des humains. Tu seras un poisson desséché sur le drap. J’en serai un autre.

Jardin de nuit

En me défaisant de mes vêtements ce soir, j’ai vu sortir d’une poche une petite forme ronde, une sorte de grenouille qui a sauté mollement devant mes yeux devenant une belle flaque noire comme un lac.
Ce noir était d’une telle beauté, un mat velouté, le plus plein et intense ai-je pensé.
J’ai attrapé ce message déployé de monsieur Nuit qui me disait que je l’avais toujours avec moi dans la poche.
Il y avait un tel tournoiement à ce moment dans ma tête, d’époques, de lieux, de pensées prononcées et devinées qui se rassemblaient, se mettaient en ordre de flux, ce qui me venait de ma lecture d’Hannah Arendt, du pas des notes sur le clavier du piano, de la courbe du vol d’un oiseau qui accompagnait la parole d’une amie, de la porte qui s’ouvrait sur une rue où je rejoignais la foule, du jardin où s’épanouissaient les fruits, de la forêt où se cachaient les sangliers, pendant que tout cela se répondait, s’interpellait, je me laissai gagner à écouter, je renonçai à écrire, je m’endormis.
Et je fis un très long rêve sans me réveiller jusqu’au matin. Je sus que je l’avais bien nommé : monsieur Nuit.

Franz Kline

Sortilège

Marlene Dumas, The painter, 1994

Auprès de monsieur Temps on vit dans l’étonnement permanent. Je marche près de lui — nous nous sommes rencontrés sans rendez-vous — il marche près de moi, sans nous parler, sans nous regarder, sans même nous voir. Tout est là par le plus grand des hasards. Cet arbre, cette chose, cette personne, pourrait aussi bien n’y être pas. Ces couleurs ! Cette définition de forme ! Nous sommes à l’intérieur d’une œuvre d’art. Mouvante, vivante. Pas seulement belle, la douleur y est aussi, si on voit une bouche ouverte qui crie. On y souffre, on y meurt peut-être même. Je ne suis pas épargné. Je suis dans le tableau. Comme tout le reste, comme tous les autres. Et je ne vois pas tout. Quand la souffrance m’envahit trop je ferme les yeux. Comment la beauté se concilie-t-elle avec la souffrance. Demander à Delacroix. Avec l’horreur. Demander à Goya. Ont-ils réussi… Vais-je réussir dans l’écriture à concilier ce que je vis, ce que je vois, ce qui arrache le bonheur, la joie, de la beauté… ce qui ronge la toile… Heureusement monsieur Temps glisse à travers tout ça. Je veux fuir, je veux me transformer — la douleur en ruisseau, l’eau en nuage, en air bleu — mais rien de faux, rien d’inventé, rien d’absent pour protéger son absence. Tout est là. Avec monsieur Temps tout est présent. Le livre de Hannah raconte précisément tout cela, lui aussi. Il fait partie du tableau. Je peux reprendre ma lecture. Mais le livre parle comme de l’extérieur et fabrique un passé — il parle comme si le langage ne faisait pas partie du présent. Et il essaie précisément d’expliquer cela : Pourquoi le langage maintenant s’est substitué au réel — il situe cela à la création de la polis. Mais le livre se condamne ainsi à la fiction. Ce qu’il dit n’existe pas dans le tableau. Heureusement, ce qu’il dit est montré dans le tableau. Dans l’épaisseur du tableau il y a aussi Hannah — il y a maintenant la place pour sa douleur non dite à elle, aussi. Elle résonne avec la mienne. Le tableau résonne de lui-même, le ruisseau coule.
Des petites formes colorées de bois découpé en oiseau, insecte ou poisson bougent imperceptiblement dans l’air, offrent à monsieur Temps une incarnation passagère, un support poétique propre à un conte d’enfant.
Un soir monsieur Temps s’était arrêté dans une chambre d’enfant. Tout y était préparé pour la venue d’un nouveau-né, le berceau d’osier recouvert de dentelle, les rideaux fins aux fenêtres, le mobile de bois coloré aux formes de poissons, d’insectes et d’oiseaux qui bougeaient doucement dans l’air léger. Soudain il entendit des voix et tout un cortège de froufroutement qui s’approchait, il se cacha aussitôt dans le mobile suspendu et l’enfant endormi fut déposé sous ses yeux dans le berceau par la famille émerveillée, parents, grands-parents, oncles et tantes, jeunes enfants. Puis on sortit sur la pointe des pieds. Les couleurs du soir baignaient la chambre et caressaient le petit corps mystérieux emmailloté dans le berceau. Un rideau bougea à la fenêtre. Des fées entrèrent l’une après l’autre, impatientes de doter l’enfant de dons, de protections et de petites faiblesses qui font le sel de la vie. L’enfant eut la musique, le secret des cachettes, et la curiosité. Les fées à peine sorties, monsieur Temps sentit qu’il ne partirait pas sans laisser lui aussi quelque chose à l’enfant : il lui donna la discrétion.
Et le bébé grandit. C’était une fille. Elle entra ce jour-là dans ma vie, grâce à monsieur Temps.
A présent elle devient femme.

Un différend

Le soir je cherche mon lit. Dans quelle immensité je me trouve ! Fenêtres, corde, lianes de la forêt… je ne ferai pas la description de tout ce que contient l’univers — qui contient tout — pour dire où je me trouve. Seul le hasard me donne à voir, et à penser.
Ou sauter sans attendre dans la première pirogue qui voudra bien d’un passager.
Quand ce ne sont pas les serpents qui me prennent aux jambes et me font courir. Monde ! tu es grand et impitoyable, t’habiter ne se discute pas.

Elle, le dos collé à un arbre.
Un différend, dit-elle.
Un plan de cinéma. Elle assise jambes repliées, le dos contre le tronc de l’arbre, ses genoux presque à hauteur de la poitrine. Pas de poitrine. Elle ressemble à un garçon, c’est ce que je lui dis tout en pensant le contraire, car à la fois je l’ai sentie fille dès que je l’ai vue, de loin, et je la vois garçon, me montrant séduit par son look androgyne, cheveux courts, jean déchiré, baskets délacés, corps escamoté comme un poisson qui referme promptement ses ouïes, gardant en elle tout de la fille, ses parfums, ses couleurs, mais n’en laissant rien voir ni sentir. Moi, recherchant sa complicité plus que sa séduction — de mon côté, je cache le garçon. Marivaudages d’adolescents. Son devenir-fille, comme mon devenir-garçon, s’ils ont lieu pourront prendre du temps. Elle n’est pas assise sur le trottoir à l’arrêt du bus, nous nous trouvons sur un chemin forestier. Les musiques dans ma tête sont plutôt Haydn ou Mozart que rap, métal ou chansons que j’ignore complètement.
Le scherzo, ou la rengaine, ainsi clos, le mouvement suivant se doit de reprendre les thèmes sérieux, serioso, que j’avais en tête avant de me laisser distraire. Mais ils m’apparaissent maintenant véritablement solitaires sous leur drapé d’universel. Pourtant, ce qui préoccupe mon crayon sur le papier c’est mon chemin d’argile de poussière d’étoile. Tout le reste n’est qu’imagination.

J’ai retrouvé mon costume de rat dans un coin. A peine le temps d’y penser je suis dedans à nouveau. Il me va des pieds à la tête comme un gant. Je me tais. Je m’endors dedans. Je sais qu’un rien me réveillera. J’irai partout, furtivement. Je suis partout chez moi. Je suis noir, je suis blanc, je suis transparent. Je suis mimétique comme un caméléon. Je suis avide de mon environnement, des phrases autant que des lieux. La musique me subjugue, celle que je fais autant que celle que je suis. Mais le joueur de flûte est mon maître redoutable, je le suis aveuglément. Au dernier moment il faut que je saute hors de mon costume pour me sauver.
Avec une robe ou un parapluie.
Nous nous mettons d’accord sur le titre, elle et moi.
Et je la quitte pour l’écrivain, dont le prénom se trouve être un palindrome, en six lettres (trois différentes : ABCCBA). C’est un livre de philosophie politique. Le dialogue, avec tout ça, s’est établi. Peu importe que je n’aie pas trouvé mon lit.

Effraction, de Marie Hubert