Prélude

Nous habitons occasionnellement ces barrios, ces poulaillers à flanc de colline.
Je déchiffre des grandes lettres qui s’affichent sur un écran de brume devant moi, bâtonnets, symboles, idéogrammes peut-être. Ce message disparaît, comme un sous-titre, remplacé par d’autres signes. Ce que j’entends s’interpose dans le rythme des signes, ce sont des notes détachées, des glissades de souffle, des rebonds de notes, et mathématiques et chant de coq. Qu’est-ce que nous sommes en train d’apprendre ?
Bouches bées, étagés, dispersés dans les ombres profondes, appliqués à la tâche.
Tout à la fois change, le corps et la vision, l’écoute, et au bout d’un moment j’ai de nouvelles sensations, de nouvelles envies. Les nouveaux gestes apportent des fruits, des sons, un nouvel espace, un nouvel habitat. Je suis comme entre rêve et sommeil en train de m’éveiller sans rien vouloir perdre, à pouvoir changer, me métamorphoser, me libérer d’anciennes contraintes, de cadres compliqués emboîtés, sortir. Laisser du matériel inutile comme si le corps allait suffire, un corps qui bouge, qui voit, qui va.
Le corps se déleste, se rend comme dans la tête il se voyait, dans l’imagination il se sentait. Un peu oiseau.
Il pèse encore par moments, il souffre même dans ses jambes de l’ancienne condition, il va devoir être, assumer les deux, le corps ancien et le corps nouveau qui vient, un corps enfantin, très maladroit.
Mais tous les désirs reviennent. Tous les désirs présents au matin, prêts à s’investir !
Bonjour ! Bonjour, on me répond aux fenêtres du quartier. Les martinets en passant crient.
J’ai éteint la lumière. Le matin filtre à travers les persiennes.

Peinture de Pierre Boncompain

Fenêtre

Un myosotis à ma fenêtre me plaît plus que toute la métaphysique des livres.
Monsieur Nuit se débarbouille à l’eau transparente du ruisseau qu’il a trouvé dans la montagne. J’aime la mousse claire du savon d’Alep, qu’ils faisaient dans des grandes mares avec la cendre de salicorne. Peuvent-ils en faire à nouveau ?
Le myosotis sourit. La toute petite fleur, d’un bleu absolument unique, surnaturel — peut-on dire, depuis Philippe Descola (avant sa mise au point sur le « naturalisme » qui est notre façon de soumettre à notre visée dominatrice tout ce qui sort de la Terre, autre que nous, l’appelant « la nature », on n’aurait pas pu le dire, sauf à passer pour mystique). Cette petite fleur rondelette aux pétales bleus à cols ronds autour d’une minuscule étoile de feu blanc (ou jaune), elle comme ses sœurs en collerettes bleues comme autant de livres ouverts, sont la plus grande bibliothèque à ciel ouvert, là sur ma fenêtre.
J’éteins la radio où de gigantesques encyclopédies (musicales, philosophiques, scientifiques de tous ordres) étaient tour à tour en train de m’embarquer dans les ondes de leurs navires trop chargés, trop rapides, trop nombreux dans l’instant mais plus tard j’irai au port m’embarquer sur l’un ou l’autre. Quand vient la belle saison je ne sais plus où donner de la tête. Toutes les beautés se précipitent à mes oreilles, devant mes yeux, à la pointe du crayon. Dans la tête le maestro du grand orchestre de tous ses bras jubile dans cet immense bouquet. C’est lui, monsieur Vannereau, il a deux bras dans son manteau qu’il ne quitte pas et de ses poumons fragiles respire cette femme qu’il a connue, qui lui a tourné le cœur, Ninon Vallin ; c’est lui, monsieur Temps, léger, costume gris ; eux, les trombones, les claves de bois, toute la musique est là, bien réelle.
Je me tiens debout dans le soleil. Je pourrais dire que je ne suis pas plus qu’un brin d’herbe, je sens l’immense prairie qui m’entoure et au-delà puisque ville, ciel et univers sont de plain-pied à ma fenêtre. Et comme un petit ver de terre dans la jardinière la pointe du crayon raconte tout ça sans prévenir.

Le café

Le café bien noir, même un peu épais, plaît à monsieur Nuit. Il s’embarque dans une série de rots et de pets se tordant doucement comme un linge sorti de lessive, exhalant sa vapeur, perdant toute forme humaine. Je ne regrette pas de l’avoir invité à monter avec moi jusque dans ma cuisine. C’est toujours moi qui descends jusqu’à lui, qui me mets à sa hauteur en quelque sorte, qui condescends.
J’ai laissé aux hirondelles planantes la vaste rivière vue du pont pour leurs slaloms rejaillissants, toutes ailes écartées jetées, piquent et tournent, trampolinent dans le grand frais du matin, monsieur Nuit sur le dos, dans mon sac, et je l’ai monté jusqu’ici.
A table en face de moi, je le sens au fond plus proche de moi que lorsque nous pataugeons ensemble au bord de l’eau. Face à face, corps à corps, nous nous ressemblons par l’âge, par les tripes. Je n’ai plus la grosse tête d’un gamin trop grand, disproportionné, penché au-dessus d’un petit vieillard rabougri. Monsieur Nuit est bien corporellement plus proche de moi, sans que je puisse me l’expliquer pour le moment mais je sens une force compatible qui s’exerce de l’intérieur. Je me mets à me tordre. Je réalise que je bois trop de café, que je mange trop. Pour deux ?
Je crois que j’ai logé monsieur Nuit dans ma peau, pour me faire trouver les mots, les travailler, les expulser. Que nous sommes en rivalité. J’ai soudain peur de ce qu’il va arriver. Il faut que je mette tout ça en ordre.
Donne-moi une feuille de papier, grommelle-t-il.
Je lui apporte une grande feuille blanche de cahier. Il l’attrape de ses courtes mains, se la froisse sur la trogne, contre sa poitrine et son ventre, entre ses fesses, il se torche et la jette sur le sol.
On y va, redonne-moi le sac.

Georges Braque

Nocturne

Ce ne sera pas commode de voyager sans livre.
Les images du monde perdu, c’est elles qui viennent occuper mes jambes, et je n’ai à vrai dire plus même besoin du train. Je ne voyage plus qu’à pied. Il faut faire aussi sans les préparatifs rituels, qui prennent du temps mais permettent d’abandonner le confort du lit le matin, ou même la nuit, puisque c’est la nuit que je dois écrire — me mettre en route parfois même sans écrire, en marchant seulement. C’est dans les jambes que défilent les paysages, mais pas tranquillement comme quand on est assis, emporté par le mouvement régulier du train comme un enfant dans le traîneau des rêves. Les paysages pressés se disputent la place dans les jambes, se coupent la parole, se superposent, se recouvrent. Le voyage n’est pas linéaire, c’est du chamboule-tout, des déraillements récupérés, des circuits relancés, abandonnés, des attentes inexpliquées, des voies étroites et des retours en arrière. Il faut écrire à la lueur d’une ampoule de veille ou dans le noir. Ce sont des paysages, des chantiers, des décombres aperçus, gribouillés plutôt, des survols, c’est la vie qui continue sans vous, sans ceux qui meurent, avec beaucoup de temps perdu, de lieux disparus, de vécus oubliés. C’est à ce prix que je peux encore voyager.
Ces voyages inconfortables, intranquilles, arpentant l’obscurité de la maison, me disent ce que je n’avais pas su voir, ce que je tardais à comprendre, — j’aperçois au-dessus le bleu-et-blanc des ciels d’été qui dit la certitude d’être bien là —, me disent ce qui va me permettre de continuer, et chaque jour nouveau d’arriver dans une ville nouvelle à découvrir avec mes yeux nouveaux.

Aleko et Zemphira au clair de lune, 1942 pour le ballet Les Gitans, d’après Pouchkine. Marc Chagall.

Génération

Marie Hubert

Quand ta mère avait la visite de monsieur Vannereau le jeudi après-midi comme par hasard puisque les enfants n’étaient pas à l’école, Bonjour madame Thibaud, vous me rendriez service si vous pouviez envoyer les enfants à la pharmacie m’acheter un flacon de sirop des Vosges Cazé. Elle ne savait pas — ou peut-être se rendait-elle compte, elle l’avait perdu l’année de ses dix-sept ans — que son père aurait eu à peu près le même âge — et de plus, leurs problèmes respiratoires auraient pu les rapprocher, son père, gazé sur les champs de bataille de la grande guerre, avait traîné cette affection pulmonaire jusqu’à en mourir en 1940.
Ils tiennent ensemble maintenant dans ma corde des générations, même s’ils ne se connaissaient pas. Vannereau me fait penser à oiseau d’hiver, maigre, marchant au lieu de voler quand tous les autres sont partis, alors que le grand-père Ludovic debout comme un capitaine (au milieu d’une photo, sa déjà grande famille rassemblée autour de lui) tient dans son bras un énorme pain dont la large tranche se dessine claire contre sa poitrine, j’imagine le parfum aux goûts de moisson emplissant les narines d’une famille en fête qui s’était réunie sur l’aire pour la photo.
Réunis, étagés les uns contre les autres, c’est ainsi que les brins d’herbe forment une corde dont la souplesse et la force, dont la multiple provenance créent ce réseau de liens propre à figurer, à donner à ressentir l’étayage vital et vigoureux de la corde générationnelle.
Je marche, et cette énergie du corps allant a des présences soudaines, rassemblées comme ces grains, ces épis éclatant, solaires, musculaires, projetant l’imagination dans les immédiatetés partagées du présent et des souvenirs. La rivière est pleine, courant en sens contraire à mes côtés. Elle peut lancer ses cordes déchaînées, se jeter furieusement à pleins flots comme une transhumance à travers la vallée devenue trop étroite, bousculée par-dessus ses rives, comme les cuivres, le tutti de l’orchestre emballé que maintient le chef dans ses gestes précis, tout concourt, tout passe dans la tempête ou le calme revenu.
Ta corde de génération c’est ton humanité, comme seule la musique peut en dire la puissance instantanée ou le scintillement paisible quand nous nous croisons dans la rue, pêle-mêle avec les nuages, emplis de chants d’oiseaux, de paroles, de sourires et de pensées, de projets, de peines, d’émotions, de tout ce qui fait la ville, l’instant, la vie caracolant comme les vagues d’un océan. Tu marches, d’un bon pas, avec tout ce qui t’engendre. Ces femmes, ces hommes que tu prolonges, dont tu es dans l’instant la continuation.

Je dédie ce texte à Tim Ingold pour The Rise and Fall of Generation Now, (Le Passé à venir).

Oiseau

J’arrive à enchaîner ma phrase difficile, je m’y reprends, persévère, régulier, pour graver le doigté dans la mémoire de la main, lancer la ligne mélodique comme les graines dans le champ. Au bout de plusieurs tentatives répétées je m’arrête, me lève, vais à la fenêtre prendre la chaleur du soleil, la liberté de l’air, et l’oubli, dans le regard des arbres et de la rue.
A mon retour le piano m’appelle au passage, ou brusquement je me retrouve les mains sur lui, égrenant la phrase, le rythme, son rebondissement, ses doigtés, filant le chemin sans accrocs, je déchiffre une mesure, la rajoute, et de ce train-là bientôt la chute de l’attention. J’arrête à nouveau comme vidé d’énergie, ou bien j’ai un éclat de rire, libérateur, énergisant. Je marche de long en large et soudain j’ai envie de m’y remettre.
Et quand, à bout d’énergie, tremblant presque, pris de doute, debout à la fenêtre sur mes deux pieds, tout faible, je suis un petit oiseau.

lithographie de Karel Appel

Toucher

Pierre Boncompain

Une rivière, quelques arbres, quelques amis et connaissances, une ville, un appartement avec des fenêtres, quelques personnages inventés, même en faisant le tri, en étant très restrictif, en trouvant des modalités d’action, en se donnant des contraintes, comme il est difficile de faire de cela une écriture. Comme la tête humaine s’affaire, de tous ces passages, ces entrées et sorties, comme sa perméabilité peut être éprouvante.
Je reviens avec peine toucher le piano. Répétant avec attention ces accords arpégés, descendants (très beaux, avec la pédale), ma mémoire ralentie, mes doigts faibles, fatigué presque à la nausée. Je vais à la fenêtre, pour rencontrer aussitôt, quel étonnement, un petit oiseau de la taille d’un merle ou d’un passereau, occupant la pointe, presque une aiguille, d’un pin fourchu tandis qu’un beaucoup plus gros, un ramier, dirait-on, venu se loger tout près mais juste en dessous, remuant la touffe des épaisses branches autour de lui sans que le petit ne se déloge, il restera très longtemps debout comme un i, fuselé, tranquille, presque sur le dos de l’autre installé résolument mais qui pourtant finira par s’en aller. Et bientôt le petit oiseau aura été rejoint par deux de ses compagnons sur deux autres de ces petites pointes sommitales du grand arbre noir à deux flèches. Puis bientôt, les trois s’en vont, d’un vol semblable en longs traits plongeants (mais peut-être ne sont-ils que deux, j’ai hésité à distinguer l’un des trois d’une simple pointe végétale dressée, et je ne sais plus si j’ai bien vu trois vols). Mais ce qui est sûr, entretemps, grande et heureuse nouvelle, dans le ciel tout autour les premiers martinets sont là !
Pendant toute mon observation, ma lassitude proche du découragement était attaquée, comme sur un autre flanc, par une petite question qui se formule soudain :
Comment devenir oiseau… je reconnais monsieur Temps me donnant un petit indice.