Mon grand-père

Mon grand-père vient de naître. Il est dans son berceau, au milieu de la rue. Le soleil est déjà pétant.
La rue vrombit doucement, je vois que c’est ce qu’il entend, avec cette porte qui vient de se fermer, atténuant d’un coup la rumeur. Il vient de s’échapper d’un café, empli de compérages fanfaronnants. Il voulait voir du monde, entendre les étonnants parlants raconter puis c’est bientôt biznessazujuwol, une langue morte pour lui. Il a envie de prendre sa pipe, son drap mouillé ou quelque chose à téter, d’urgence, entre ses vieilles gencives creusées. Trop de monde autour de lui. Ce qu’il voudrait entendre c’est quelque langue silencieuse, le secret de ce qui est planté là à côté du trottoir, un houppet de romarin en train de déguster du soleil — ça lui parle, à grand-père — mais il n’est pas tranquille au milieu de la rue pour cette conversation. Il serait mieux au champ, mais chaque jour le pose quelque part, il n’est pas libre de tous ses mouvements, dans la poussette. Ce matin il a entendu le bonheur des champs au réveil, des petits oiseaux un peu loin, dans l’espace. Et puis sentant la ville se mettre en train il s’est lentement ébroué, il a fait sa toilette de mauviette avec le petit lavabo qu’il a dans un coin, connecté à l’eau de pluie. Sa curiosité remplumée atteint la dose d’excitation qui lui fait ouvrir les yeux, tourner la tête dans tous les sens, découvrir où il est, tout en préparant sa pipe, la bourrant de thé, au lieu du vieux tabac qui lui provoque des quintes de toux, il absorbe bientôt des goulées de jus amer, picorant des galettes, c’est alors que tout se met en train. La foule qui l’emporte, à l’heure de l’école, les enfants qui se pressent dans les bus, et lui veut apprendre, lui aussi comme les oiseaux qui crient dans les nids. Il apprend mieux sans téléphone, sans fichiers cochés, grattés, collés, copiés.
Comment apprendre, c’est la grande préoccupation de grand-père. Il voudrait rencontrer monsieur Temps, monsieur Nuit, sans les connaître, je crois que c’est ce qu’il cherche : ce qui ne fait pas trop de bruit, ce qui montre par énigmes et n’attend rien ne demande rien ne promet rien.
Je vais ramener grand-père avec moi, nous allons passer un moment à jouer avec des cailloux, ou à nous regarder, ou à regarder les nuages.

Myra Coppey

La bataille des rêves

Mon alignement de planètes, les touches blanches et noires où je poserai les doigts m’apparaissent le temps d’un bonheur que je sais là. Mais une autre galaxie a pris possession de ma tête à la faveur de la nuit, un rêve brouillé venu m’envahir, sans égard pour mes réticences. Je devine encore la configuration de la cohorte d’envahisseurs, drapés dans l’ombre, et je vais en retenir un, je lui prête la tête d’un homme sans caractère, et la voix douce, de ce demi-philosophe auquel je pensais hier. Ce sera lui dans le rêve qui entre dans la maison, séduit peu à peu ma bonne compagne sans méfiance et prend ses aises. Je me tiens à distance, le laissant déménager toutes les tables, j’abandonne la place finalement pour observer la scène. Je confirme les traits du médiatique et doucereux intellectuel parisien que je visais, qui se verra offrir une chaire au Collège de France malgré (je le dis méchamment sans être autorisé d’en juger) le peu de consistance de ses recherches littéraires et sociologiques. Je lui en veux surtout de m’être laissé aller à un semblant d’intérêt forcé pour ses œuvres que je trouvais trop habiles. Ces derniers jours il a dû se glisser dans le livre (d’Adorno) que j’avais laissé ouvert trop longtemps sur la table, n’en piochant que quelques textes par-ci par-là, mais le demi-philosophe petit-bourgeois, son cadet trop jeune en 1945 quand fut écrit le livre, s’y glisse pourtant quatre-vingts ans plus tard, longtemps après sa propre mort, et je paie moi-même mon tribut maintenant à ces prédécesseurs (si tant est que j’existe, que je sois autre chose que relents de lectures mal digérées ou règlements de comptes). La vie des livres, des lecteurs, de la bourgeoisie, des intellectuels, du capitalisme déjà durablement installé, dont Adorno dénonce la pesanteur, tout vient donc faire en moi un insidieux poison. Toutes ces préoccupations qui m’envahissent, me tiennent en otage non pas en m’emprisonnant mais en se comportant comme des occupants. Le fond de guerre qui vient me cueillir là où je suis. Mon intuition, qui me fait trouver les traces, reconnaître les indices, ce n’est pas mon intuition, c’est le poison qui s’insinue. Je déteste les guerres mais elles m’aiment, elles me dégustent. Je parle pour me disculper. Je parle sans doute de tous ces micro-organismes que nous sommes, attardés dans ce monde qui n’en finit pas de nous digérer. Nous ne sommes plus au temps des philosophes, nous ne sommes plus au temps du sujet, ni des structures, ni même déjà des données car elles nous poussent vers la sortie. Je ne sais plus où habiter sinon dans le crayon qui court sur le papier. Il court, il court, le furet, et je sais qu’il s’arrêtera, au pied d’un rocher, devant une île éblouissante : le clavier du piano, mon alignement des planètes. J’y poserai les doigts, ils entreprendront l’escalade, la courte randonnée où je m’épuiserai vite, non sans avoir cueilli quelques fruits immatériels pleins de saveur que les embruns partageront.

Marie Hubert

Un nouvel invité

J’ai commencé par entendre le chuchotement des portes qui s’ouvrent. C’est un texte d’Adorno qui passe à la radio. Il est tellement bien lu, et bien écrit, qu’il occupe, depuis, presque le cœur de ma vie : il reste là à battre doucement. Discrètement mais je ne peux pas le déloger. Il prend de l’ampleur, je vais le voir, comme on ouvre une porte, discrètement, je l’écoute, il afflue, il palpite, il est bien vivant, bien empli.
Ce texte m’a parlé d’abord, d’une voix douce et harmonieuse, précise, intelligente, engageante et je suis immédiatement entré en dialogue avec lui, entré chez lui, m’y suis installé même, avec mes bagages, mes souvenirs, mes meubles, mes propres portes qui s’ajoutaient, se comparaient aux siennes, et mes fenêtres — que j’aime tant — qui prenaient leur place. Nos gestes se sont côtoyés, imités, nous nous sommes fait des politesses et montré le fonctionnement des espagnolettes, des persiennes, et assis sur les chaises pliantes — tout le mobilier était léger — pour en parler. Je voyais Jacques Tati, apparaissant, mi amusé, mi parodique, disparaissant sans un mot.
Maintenant son image me revient, comme plaquée par une bourrasque devant une cloison transparente ou un écran, faisant des mimiques figées, vivantes et incongrues. Adorno continue de parler, d’une voix qui s’amenuise et s’approfondit. Il met les distances. Il mesure les choses. La maison est devenue si grande que j’entreprends de la parcourir. Je veux voir si tout le monde qui est le mien pourrait y tenir.
C’est alors que je vais jusqu’à Platon. Le monde des idées à une extrémité, l’ombre de la caverne, ou plutôt l’aveuglement et les petits gestes quotidiens à l’autre, l’enfermement, le nez collé à la tâche et tout ce qui s’ensuit, la misère et jusqu’aux guerres. Et comment l’un est le faux reflet et le faux miroir de l’autre — l’impossible dualité puisqu’on cherche à la résoudre, à la confondre.
Je retourne chez moi, je reprends mon espace et mon temps, monsieur Nuit et monsieur Temps avec qui je fais bon ménage, discrets, qui savent vivre. Avec ce nouveau locataire chez nous — ce cœur. Il est curieux, il se mêle de tout, il a son mot à dire sur tout. Comme un enfant. Au moment où on voudrait être tranquille, Et pourquoi ceci, et pourquoi cela, et pourquoi le voisin il claque toujours les portes aussi fort, il en a même cassé une, plusieurs à vrai dire, jusqu’à des trucs rigolos mais c’est une autre histoire, le voisin, un clown involontaire. Si on a le cœur à rire on a une chance de plus dans la vie, une chance de pas de côté, d’une autre porte qui s’ouvre. Monsieur Théodore Adorno, s’il n’est pas trop tard, je vous envoie un rayon de soleil.
Et ça ne s’est pas arrangé depuis que vous étiez là, dans l’après-guerre. On a la même uniformité pesante à laquelle il faut trouver des brèches. Sans grand espoir. Le pire est toujours en train d’arriver et il faut faire avec. Des brèches plutôt que des portes et des fenêtres. Mais mon invité n’est pas d’accord. Je vais le laisser s’exprimer.

Marie Hubert

En habit noir et blanc

Les deux hirondelles au bel habit noir et blanc m’ont donné le signal : Il faut que je fasse ma migration. Il faut que je parte. A l’instant. Avec ce que j’ai sur le dos. Mon fardeau n’est pas bien gros : monsieur Nuit se tient coi, léger comme une plume, mais en lui est toute la chaleur qui me sera nécessaire, la réserve d’énergie qui se transformera en mondes imaginaires de toutes les langues que nous allons traverser, je sais que monsieur Nuit est un étonnant interprète. La longue saison que nous venons de vivre est maintenant rangée dans ses fines pelures ou je ne sais comment filtrée ou papillonnée en poussière veloutée.
Je me mets en route juste un peu plus bancal en pleine nuit, je sais glisser encore sur le plancher, mon corps reconnaît le bois de l’arbre qui va me porter jusqu’au matin. Jaloux de l’arbre quand adolescent je découvrais la forêt grâce au professeur qui nous a fait lever le nez, Regardez le port des arbres, différent selon leur espèce. Monsieur Nuit gardien de mes histoires garde maintenant pour lui mes aventures rocambolesques avec mes frères d’arbres. Avant que le matin vienne je rêve quelques verstes, quelques arpents de territoires où des insectes sont rois et magiciens, bâtisseurs de machines volantes dégingandées armées de seringues effrayantes, jouant de longues danses macabres, perpétrant des crimes en broderies de poisons foudroyants. Ce n’est rien moins que le sacrifice des danseurs, l’embrasement des décors pour le déploiement de mes jambes. Et je ne sais pas où je vais. Je ne sais pas qui je suis — de suivre, j’entends — car pour être il me suffit de suivre.
Tu préfigures la paix, ce qu’elle sera : le ravalement de la guerre en nous. Tu ne saurais comprendre. Tu t’en remets à Dieu, encore une fois, à Dieu qui n’existe pas. Mais la douleur existe. Et tu sais ce qui te fait fuir : la douleur ; les hommes.
Bientôt, le jour va chanter. Tu seras arrivé.
Mais le matin est silencieux.
En habit noir et blanc, lustré, éclatant. Mais silencieux aussi. Et si c’était un enterrement ?

Georges Braque, L’oiseau, plâtre gravé, 1940

Une création

Quand j’arrive les musiciens sont en train de jouer et le sol se dérobe sous mes pas, me jette un long serpentin doré je prends sa courbe comme dans une luge, ses couleurs vertes bleues, et les paysages qui défilent enroulent les sons dans des fleurissements simultanés et des cascades d’harmonies que l’on déguste, ce sont nos sens maintenant qui attrapent et reçoivent directement à leur plus grande surprise l’intérieur de la musique.
C’est une éclosion continue de surprises qui s’entraînent se répondent et se tiennent par la manche par la mèche par la hanche ou la chance, s’aspergent courent dans l’eau, on ne peut dire cette continuité qui est comme la lumière qui baigne une rivière lancée au jeu des reflets, des éclats, de tout ce que peuvent faire les fluides de la vue, du son, du goût, du toucher, de tout ce que l’espace peut offrir de mouvements, c’est la musique telle que je la découvre pour la première fois, une création, endiablée, enluminée ou apaisée qui s’offre, nourrit d’écoute, de bien-être et d’admiration la foule des gourmands surpris qui se laisse emporter, ressentant les vol des oiseaux dans l’air, la nage des poissons dans l’eau. Il s’agit de cela, la musique telle que je la reçois aujourd’hui. Ils sont quatre musiciens au détour d’une rue, derrière un porche qu’il faut franchir pour connaître ce qu’aucun traité aucune explication aucune pensée aucune science ne peut vous apprendre.
Chaque jour de la vie quelque chose remet tout à zéro. Jamais je n’aurais cru jusqu’alors que la musique soit véritablement une création au sens le plus plein du terme. Et que j’en aie fait partie, que j’en sois, comme ces musiciens, comme ces auditeurs avec moi, renouvelé.

Raoul Dufy, Le concert rouge, 1946

Mes amis

Molly Lamb-Bobak, Scouts and Banners.

Il fait tellement beau, le printemps est enfin là ! Il faut que je descende, vite. Le soleil de tous les côtés s’invite dans la maison. En douceur, sans effraction, sans trop d’éclat. Le printemps, cette année, s’est montré timoré, les arbres ont mis leurs feuilles, ont fleuri, sans bousculade, sans fracas, le ciel a bleui doucement, sans excès, gardé un peu de blanc, les oiseaux restés assez discrets. Pas de martinets ni d’hirondelles encore, il faut que je regarde sur mon grand agenda (qui ne me sert qu’à ça) leur arrivée l’an dernier : c’était peu après la mi-mars, et nous sommes en avril ! Je n’entends rien. Le ciel est mou. Je ne suis pas encore descendu, qu’est-ce qui me retient ? C’est le piano, qui me montre ses dents, qui rit comme un grand cheval, sans rien dire, qui attend ce que je vais faire, qui me tient la bride, pour voir. Le grand cheval de bois, tranquille contre le mur sous le grand tableau comme une mangeoire — qui fait mes délices quand je joue, quand je ne joue pas, qui m’est un jardin, un ciel enchanté, un théâtre.
Timoré, c’est moi qui le suis, cet après-midi, au piquet avec ma petite chèvre sous le nez — mon piano, à cause de ses sabots noirs et luisants, qui attend. Et la grande bouche aux dents rieuses du cheval, de tout son long s’étire, un dragon de wagons courant sur la montagne — je vois pourquoi je ne descend pas, ils veulent me dire quelque chose, tous mes familiers, que je suis l’un des leurs, que c’est ici que j’habite, dans cette étable au deuxième étage. Mais je piaffe, je ne tiens pas en place. Quand j’ai joué un peu j’ai besoin de sortir. D’aller réveiller les oiseaux, caresser les arbres du regard, vous le savez bien, comme j’ai besoin d’amis.

— Et les humains ? me dit le piano quand je rentre.
— Tu sais bien que je les attends de toi. Ils sont là, ils te tournent autour sans cesse, ils entrent, ils sortent, ils murmurent, ils chantonnent sans fin, quand je te tapote, quand je frappe à ta porte, quand je te regarde ou que seulement je pense à toi. Tu en as toute une ménagerie. Tu es mon cheval de Troie pour entrer dans le château.

Le jardin

Tiens, dit monsieur Nuit qui me tend une ficelle qu’il vient de retirer d’un amalgame de boue, de tissus, de ferrailles. Tiens-le bien, ne le laisse pas partir, tu vas te promener, avec lui ! c’est comme un petit chien infatigable. Je prends ce bout de laisse, il n’y a pas de chien au bout mais il m’entraîne déjà doucement, j’ai l’étrange sensation que me donne la mine du crayon au bout des doigts, comme le filet d’un ruisseau. Je dois fermer les yeux pour bien percevoir sa clarté, sa vigueur, sa finesse. Je laisse ma main l’accompagner : j’ai l’habitude d’écrire les yeux fermés. Je ne m’accorde qu’un petit regard de temps en temps, pour qu’il s’habitue à mon contrôle, comme un ruisseau dont je serais la barque, un ruisseau-cheval dont je serais le cavalier. Nous sautons des obstacles, nous découvrons l’espace entre les branches, caracolons sur le sentier, le paysage s’ouvre, monte, descend, s’emplit de bêtes et de gens, nous hennissons à leur rencontre. De temps en temps faisons une pause pour entendre le ruisseau glisser à nouveau, pour regarder la couleur des feuilles, le mouvement des insectes sur l’eau, pour savourer le passage du temps.
Je laisse là la trace du chemin parcouru. Le graphite ne s’efface pas, ni le soleil ni la pluie n’ont raison de lui. Même s’il demeure indéchiffrable, c’est souvent le cas, son dessin est là, compliqué, mêlé de rencontres oubliées, d’humeurs ou de fantasmes. N’importe, le dessin est comme la musique : une chanson. Il sera repris par d’autres mains. Monsieur Nuit m’a plongé dans l’apprentissage le plus lointain, où l’on reprend les premiers pas, où l’on repasse par l’errance des plus profonds sentiers, où l’on éprouve la grâce des tâtonnements.

Gabriele Münter, In the Garden in Murnau, 1911