Retour

Ce matin tu sens le soleil qui force, qui force, qui pousse, qui pousse, qui appuie à coups répétés à travers la fenêtre pour te réchauffer le dos. Il te récupère, il a une telle confiance, une telle force vitale. Il porte son énorme monde à nouveau, tu entends la rumeur déjà incessante de ses petits camions, ses voitures, ses bus qui tapissent les fonds comme une mer. Et volontiers tu te laisses porter maintenant comme voile dans le vent chaud.
J’ouvre les yeux sur les petites pousses vertes dressées sur l’hibiscus que j’ai taillé il y a quelques jours, et la menthe tend ses fines tiges alignées vers le soleil, comme un troupeau d’oiseau becs tendus hors du nid. Et partout le printemps à regarder tandis que le bruit du monde est infernal.

Fernand Léger, gouache

Fugue

La conversation dans la nuit chez Adorno est intense, jusqu’à ce que la voix ait déposé l’entière profondeur sombre de la page. Et comme la vague se retire le livre me prend des mains toute nouvelle pitance. Je me défais. Ferme les yeux. J’appartiens bientôt à l’infini de la mer.

De très loin ou de très longtemps quand je me tire à la surface, Elle (est-elle déesse ou femme ou, informe encore, mer) qui me propose, ou me demande, ou m’offre-t-elle ?… je ne prends « oui » qu’à ce que je vois. Elle me donne un « oui » pour faire un tour de bateau, je crois.
Je n’ai plus une sorte de ticket pour le jeu — de transformer le ticket en mot. Un mot pour une pièce de puzzle. Je n’ai plus envie de remplir le puzzle. J’ai compris qu’il n’y a là qu’une seule idée à la fois — et je ne veux pas construire le puzzle qui ne sera que l’image de tout ce que j’aurai déjà vu.

Je suis Jacques qui sort de sa cabane et met un costume différent à chaque carte. Je vais jouer à ce jeu de cartes. Je serai Jacques.
Jacques ne pouvait pas être Jean-Philippe Rameau — ou le pouvait. Et Jean-Philippe Rameau pouvait être Lulli, Jean-Baptiste, le baptiste baptisant le Christ, lui donnant la carte maîtresse. Et lui qui ne peut pas la refuser.
Changement de jeu ! annonce le meneur de jeu. C’est un clown blanc, c’est-à-dire blanc ou gris clair avec des étoiles, des étoiles aussi sur les yeux. Il va se changer aussi. Ce qui prend un bon moment. On peut dormir dans les barques.
Titre (de tout cela) : Le rêve de la connaissance.

C’est le fameux portrait qu’on connaît.
Allez-vous entrer là-dedans ?
Certainement pas.
Et je me rendors.
Un rêve.
Elles jettent le filet.
Je vais au piano. C’est ce que je vais jouer. Évidemment il y a trop de notes, trop de difficultés, etc.
Il ne s’agit pas de ça. On ne peint pas une barque, des pêcheurs, etc., on peint une peinture. Il s’agit d’avoir la stimulation. Le sujet sera le prétexte — la porte d’entrée. Qu’est-ce que la lecture ? Qu’est-ce que l’écriture ? Ce que je viens de vous dire.
Oui, il faut toujours être en train de faire quelque chose. C’est le divertissement pascalien — eh bien dans sa courte existence il n’a pas arrêté d’écrire, de travailler, d’inventer, de réfléchir, de calculer, d’expérimenter. On n’est pas Dieu. Personne n’est Dieu, on finit par le comprendre. Notre véritable obstacle c’est la souffrance humaine. Et on y fonce dedans comme des mouches à l’abattoir. Fascinés, hypnotisés, au lieu de suivre notre chemin de bonheur. La fascination c’est l’œil de Dieu, l’avidité, l’hubris, la toute-puissance. L’impatience, la gourmandise — prendre le plus court chemin, mettre des œillères, ne pas voir le problème, filer dans le courant, marcher dans le rang.
Je prends la route en sifflotant.
Le mal me ronge (il est encore là), j’ai de l’impatience dans les jambes, qui m’empêche de dormir. Écrire est un divertissement comme un autre. Lire aussi. Cela n’empêche pas de penser. Au contraire. A condition d’en sortir. De s’arrêter, de s’interrompre, de changer d’activité, ou de costume, ou simplement de point de vue, c’est le changement qui compte. Le mouvement, l’arrêt. L’arrêt, le mouvement. Sur tous les rythmes, sur tous les tons, toutes les mesures, toutes les durées.
Mais toujours 1-0, 0-1, comme l’électricité, et l’intelligence artificielle. C’est la base. Le plus simple. Non, oui. Oui, non. Mais le meilleur, c’est le contrepoint. Plus durable, plus chantant.
Le contrepoint. La fugue.

Carolus

Je reconnais tout de suite, sur l’ancien chemin de halage, la poussette de grand-père au pied d’un tilleul. Il y a des petits oiseaux qui volettent autour. Elle est chargée d’un tas de linges, de petits objets domestiques ou enfantins, comme un campement abandonné.
C’est un peu plus loin, à quelques pas de l’eau, que je le vois. Il ne ressemble plus à rien, par terre au milieu de pigeons, nu comme un poulet déplumé. Mes mains s’arrêtent en chemin avant d’avoir pu se tendre pour le ramasser et le remettre dans son berceau comme j’en ai eu brusquement l’idée, contrariée aussitôt. Je ne sais plus qui je suis, devant lui ; il ne m’a sans doute pas vu (me dis-je, ce qui me rassure).

Un ronflement brinquebalant dans la rue. Ce doit être Carolus, la benne des éboueurs. Il doit être cinq heures. Les pigeons s’envolent ; il n’est plus là non plus. Vont-ils ramasser la poussette ? Mon crayon soubresaute. Mon crayon se tarit. Je ne peux pas remonter le passé.
Alors, soit en se déplaçant, Carolus, soit en me rendormant, moi, nous allons de l’avant.

La pluie fine et continue. C’est la pluie utile pour les champs et les jardins, pour les forêts. Les chevaux s’y tiennent immobiles, des heures durant. Elle plaît aux oiseaux aussi, ou leur indiffère. Elle est longue et silencieuse, parfois invisible. Elle réunifie, ou redonne l’étendue des liens, des voies de circulation, des contacts.
Tout ce qui s’est passé si rapidement, si déroutant, s’emplit lentement de sens, comme à l’aube se révèlent les lignes, les formes, les couleurs d’un paysage. La nuit, le soleil maintenant, nous ont fait voyager, c’est un jour nouveau, c’est un monde nouveau.
Ce n’est pas celui d’hier. Grand-père n’y est pas. C’est peut-être une grenouille qui l’a remplacé. Celle qui vient de sauter dans l’eau. Trop tard ! Je ne l’ai pas vue. Ce bruit extraordinaire, c’est pour qu’elle saute ! Nous voilà dans le présent, elle et moi et tout cela autour. Le passé n’est pas là. C’est le monde de monsieur Temps. Tout est musique, silence, corps et objets, mouvements. Je vois les feuilles du tilleul qui n’ont qu’une ou deux semaines et qui le couvrent déjà comme une forêt et qui respirent respirent sans discontinuer, plus vertes, plus vertes, se lustrent de la pluie. A présent c’est une tourterelle qui bat des ailes pour remonter le courant de la brume d’eau grise et fine qui descend. C’est mon crayon qui entend faire de la musique, car tout est utile, tout tisse et concourt à la tâche.

Fernand Léger

Le chemin

Quant à monsieur Nuit, je pourrais dire que je ne le vois plus beaucoup. Il est à Gaza. Mais même les yeux fermés, je ne peux l’ignorer. Ce n’est pas qu’il me hante, je mentirais. C’est même tout le contraire : il m’a appris à ne pas me hanter. A prendre le crayon, à laisser filtrer, comme il dit. Ce qui vient, c’est un peu tout, je ne le choisis pas, ça se mélange. Mais c’est surtout ce qui m’est proche. Je ne peux pas aller à Gaza (personne ne le peut). C’est pourquoi je l’envoie. Ne soyez pas étonné, oui, il fait ça pour moi. Comment fait-il, s’il prend l’avion, je n’en sais rien. S’il assiste les blessés, porte secours, comment le ferait-il, le pauvre vieux, cris, enfer, s’il tient la main, enfant, cœur. S’il est antisémite. Non. Il n’a pas de croyance. La croyance ne se filtre pas, c’est volatile. Ce qui se filtre est du langage, uniquement. Des épaisseurs de langage. La croûte, le sang, le fer y sont contenus, les tortures de la chair, les fluides de l’âme.
Il me passe le langage, nous avons suffisamment de proximité maintenant. Nous nous lavons les pieds ensemble, nous échangeons notre sueur, notre merde. Même à distance. Un cloaque nous serions, sans monsieur Temps. Qui nous ignore. Qui semble n’aimer que la musique, et le silence. Et l’instant insaisi.
Les deux ensemble, aussi incompatibles qu’ils soient, sont moi, tiennent en moi. Grâce à Dieu !

Le piano joue. Son langage est un langage de beauté. Comme notre langage est un langage de paix : les deux sont l’expression de notre liberté. La musique parce que ce sont les sons que nous choisissons. Le langage parce que ce sont les mots que nous choisissons. Nous les choisissons et ils s’envolent librement dans l’air.
Ensuite, tout aussi immense et presque indéchiffrable, c’est l’histoire de la réception. C’est-à-dire de la lecture et de l’écoute.

A l’inverse de ce que j’aurais pu penser, c’est monsieur Temps qui vient en premier — qui marche devant, comme dans le récit de Chalamov — et monsieur Nuit qui suit. Et, tout bêtement, comme dit le tao, ils sont le chemin.

Soulages

Structure

A cette heure-là monsieur Temps et monsieur Nuit dorment tous les deux.
A quelle heure ?
Au début de l’après-midi, à l’heure de la digestion.
Pourtant ils ne font pas de repas de midi, je crois ?
Non, c’est moi qui l’ai fait, et je suppose qu’ils me laissent tranquille, pour ça. Ils profitent de mes horaires pour se retirer. Je ne suis sans doute pas leur principale préoccupation. C’est moi qui ai besoin d’eux, et non l’inverse.
Je ne peux pratiquement plus jouer du piano sans monsieur Temps. Avant de le connaître c’était possible, je faisais n’importe quoi. Même au début, il n’était pas toujours là, je pianotais quand même, comme un enfant dans le bac à sable, je jouais. Mais j’ai dû grandir, avec lui. Je suis dans la cour des grands, même si je débute encore.
Mais tu joues encore avec tes jouets, quand même. Le fait est que tu nous parles, dit le petit cheval. Tu nous soûles, dit en gloussant le coq en pâte à modeler. Hihihihi hennit le grand cheval clavier.
Vous voulez que je vous mette au coffre ? je leur dis pour leur faire peur. Et tous se mettent à rire, grincer, taper de la tête et des sabots, donner des coups de cymbales. Voilà voilà Te fâche pas.
Alors je les gratifie chacun d’un petit refrain ou d’une pichenette dans leurs abattis.
Allez jouer dehors, les gamins ! Je parle avec mes voix, comme dans les livres !

Après, il faut que je me remette au piano, que je réveille monsieur Temps, ou plutôt qu’au bout d’un moment il dresse l’oreille, d’où qu’il soit. Alors, nous reprenons les choses sérieuses. Il ne faut pas que je le dérange pour rien, me dis-je en m’efforçant de mon mieux. Mais il se retire de lui-même si ça ne va pas. Aussi j’apprends à travailler tout seul. Jamais un mot, je ne connais pas le son de sa voix.

Au temps pour moi ! disait parfois monsieur Vannereau, mais visiblement, le vieux chef, même s’il m’a inspiré monsieur Temps, était un homme simple, sachant rester à la hauteur des musiciens penchés sur leurs pupitres, et ainsi les incitait à travailler attentivement.
J’aime tous ces pères qui ont structuré ma mémoire, des très grands frères pour certains, le chef, lui, était très vieux, d’un autre âge, comme un chemineau des temps anciens. Comme s’il m’apportait, tout d’une bouffée, le passé très lointain. Peut-être parce que je n’ai pas connu le père de ma mère, l’autre grand-père, ce vieillard a dû être pour moi le représentant de ce temps.
J’ai rencontré d’autres vieillards le long de la rivière. Ils m’ont insufflé, je crois, la philosophie… Et inspiré, peut-être bien, monsieur Nuit.

Je-Tu

Ton visage est un rocher noirci, calciné par la douleur.
Limite des mots qui ne peuvent pas en dire plus. Pour le moment.
La vie t’a quittée. Tu ne m’entends plus.

Tu étais toi. Ma mère.
Tu étais moi aussi. Et tes autres enfants, tout autant. Tes petits-enfants. D’autres enfants que tu as aimés. Et d’autres amis amies que tu as aimé-es. Et tes parents, tu étais tes parents. Sœurs et frères, neveux, nièces — que tu as aimé-es.

Tu as aimé. Beaucoup.
Je ne peux pas t’en dire plus.
Tu me fais toucher ma limite
en même temps que celle de ce monde pour moi. Si beau. Ce monde que tu m’as donné.
Tu m’aides encore à le regarder et à l’habiter.

Le bruit du bâton de crayon qui est allé taper, lorsque je l’ai posé, contre un résonateur, comme un bambou contre un autre, un bruit en couleur, sec et doux.

Je-Tu existe lorsque je t’écris. (Je désespérais de le faire — ou voir — exister plus d’une ou quelques secondes comme cela m’est arrivé avec d’autres.) Mais nous l’étions déjà, tous deux, depuis longtemps.
Jusqu’à ce que je t’abandonne pour te laisser mourir.
Je l’ai connu en vrai avec d’autres, plus de quelques secondes. Tu me le fais remarquer. Oui… Je les ai laissées mourir aussi.
Il n’y a pas eu d’hommes ?
Si, il y a eu des hommes, qui ne sont pas morts… Je n’y ai pas mis la même intensité. Peut-être qu’avec les autres femmes il y avait toi en même temps. Je te gardais. Les hommes sont seulement eux-mêmes, nous pouvons être Je-Tu sans toi. Avec elles, je crois que je te garde. Je ne peux pas vivre sans toi… Avec les hommes, mais aussi avec les femmes, les enfants, je sais vivre en Je-Tu tout simplement avec eux-mêmes. C’est seulement avec mes amantes que je te gardais sans vraiment le savoir — ou du moins à ton insu… Avec elles, je suis donc toujours en train de naître. Et si je suis en train de naître tu es là, avec elles. Ou plutôt avec moi, car tu n’es pas avec elles, tu as raison de me le préciser. Est-ce que tu ne m’as jamais abandonné ?
Mais si ! Je t’ai abandonné… J’ai continué à t’aimer mais je t’ai abandonné à toi-même. Il est temps que tu le saches. Qu’est-ce que tu es allé t’imaginer ?
Pardon. Je te demande pardon. Je suis un peu incestueux.
Incestuel. Ce n’est que ton imagination. Je te pardonne, si tu veux… Je n’ai pas ce pouvoir, je ne sais pas vraiment de quoi il retourne, ce n’est pas de mon ressort. Je ne t’en veux pas, si c’est ce que tu veux dire.
J’ai cru que tu croyais en Dieu.
Je ne suis plus une enfant.
Merci. Tu me redonnes la pêche. Je pense à toi sur la photo, avec quel acharnement précis tu mangeais ta mangue chez Jean-Lou et Rosette, sous le manguier, quand tu endurais ce foutu parkinson.
Va, porte-toi bien.

Le blues

Je suis revenu dans la rue où nous étions passés, hier, j’ai repoussé la porte du café des compères, j’ai revu le houppet de romarin en sortant. Il n’y avait pas de soleil, un temps gris jusque dans mes pensées, d’ailleurs il allait pleuvoir, aussi dans mon cœur : je ne retrouvais pas grand-père. Je n’en étais pas surpris, je ne le cherchais pas, j’étais bien le seul à pouvoir le conduire ici et je venais de décider que je ne le ferais plus. J’avais compris son désir d’errance, j’avais… j’ai toujours… l’intention de le laisser s’effacer du paysage. Je décide de ne plus le harponner avec un gros titre comme je l’ai fait hier. Bien sûr il va pleuvoir. J’entends rouler un coup de tonnerre, et pourtant les nuages se mettent à rire — dans mon cœur. Je sais que grand-père n’est pas là, il est ailleurs. Là il y a cet océan de nuages qui vient prêter ses couleurs à la ville, son souffle à la rumeur du trafic, j’entends les oiseaux qui percent cette toison molle où ils dormaient. C’est peut-être un merle qui se fait entendre jusqu’ici dans les rues de la ville, qui coud de fil noir et or des chemins brodés. Il est encore tôt.
Monsieur Nuit m’a réveillé tout à l’heure, il avait faim — il mange dans la vase, il doit aimer le temps humide, il attrape peut-être du plancton marin porté par les nuages. Des grands goélands viennent aussi, tout blancs avec du noir sous le bout des ailes et ce vol paresseux et décidé pourtant, cette autorité naturelle qu’ils ont dans le ciel. Je privais grand-père de tout cela, harnaché au gros titre comme avec une ceinture de sécurité. Il va où il veut maintenant. Les galères ne sont pas pour lui. Il y en a tant.
En Nouvelle Calédonie, en Nouvelle Angleterre, à New York, New Jersey, Saint-Pétersbourg, Saint-Pierre et Miquelon — ça veut tout dire, ça veut dire Le large, là-bas, aux confins — à Péta ou Chnock, à saint Pierre ou saint Michel, aux portes du Paradis. La mer, le ciel et les galères, à chanter en refrain. Le cri de mouettes, le chant du rossignol. Un silence, et puis des cloches. Une lourde cloche résonne. Il est très tôt pourtant. Et puis plus rien. Dieu est mort. A cinq heures. Chanson. Tout finit par des chansons. Un petit moulinet aigu d’oiseau revient. Tout s’engouffre dans les chansons comme dans la dépression. Le blues. C’est si beau. Il n’y a rien au-delà. Seulement le trou noir. Miquelon, New Zealand, Vendôme…

Myra Coppey