Je vois grand-père dans les branches d’un acacia. Son regard est devenu vert, son corps brun foncé semble avoir adopté la couleur de l’écorce. Je ne lui fais pas de grands signes, je ne lui montre pas ma surprise de le voir. Je lui envoie une pensée et quelques mots pour la forme sans me préoccuper qu’il les entende. Il ne peut que connaître et partager ma tendresse. Il suit le mouvement de sa vie, peut-être qu’il bouge imperceptiblement avec le soleil ou l’ombre, fait le tour du tronc, passe d’une branche à l’autre ou d’un arbre à l’autre. En l’observant, je continue à apprendre des mystères du monde, de la physique des corps, de la complexité des rythmes dans lesquels nous jouons ou sommes joués. J’avais besoin de le voir pour ne pas me décrocher du piano, pour ne pas renoncer à ce passage trop difficile. Je reste arboricole. C’est ce qu’il me dit.
Avant que nous n’ayons ces corps conscients, que nous les traînions souvent péniblement, quand nous étions encore enfants, transparents à nos vies — c’est de là que vient monsieur Temps, pur cristal — l’expérience nous est tellement indispensable encore,
Ces expériences que nous évitons (fuyons) dans la vie consciente, tant elles sont subversives — pour nous-mêmes, pour quiconque nous verrait, nous entendrait — nous y retrouvons tout simplement la force de vivre. Nos corps sont près de hurler de douleur quand ils en sont à ce point de peur de dislocation, ce point de fuite, d’abandon de toute illusion de bien-être, quand vient le temps de la fatale défaite — la défaite des liens, des architectures, des ressources individuelles et sociales, des stratégies de toutes sortes pour intégrer, pour concilier tous les désirs, tous les besoins, tous les fantasmes, monsieur Temps monsieur Nuit eux-mêmes en déroute, le rêve vient, nous plonge profondément dans la jouvence, peut-être quelques instants, mais les regards qui s’évitaient viennent de se croiser, de se prouver à jamais le pouvoir du désir amoureux, la vie reprend, la foule des personnages, les stratégies illusoires affluent de nouveau, les joies, les luttes.
Ils ne font pas le travail, qu’étais-je allé m’imaginer ! Non, ils jouent avec moi, ils font le doigt léger, ils s’esquivent, ils se cachent, reviennent comme une fleur, ils me font rire… ils m’apprennent à danser, c’est à moi de faire le travail ! Ce sont mes doigts qu’ils chatouillent, ils les stimulent, il faut les réveiller, le matin, que croyais-tu, eux aussi veulent jouer, ce n’est pas à nous, ce n’est pas à toi de faire tout à leur place ! Alors je vais jusqu’à sentir mes doigts du matin, à toucher le rose de l’aurore, un instant… je devine ce que font les pianistes, je devine ce que disent les poètes, le temps d’un rire qui éclabousse par surprise. Je retourne écrire, je retourne jouer, je fais quelques pas. Comment vis-tu, me demandent mes amis : j’écris, je lis, je pianote, je marche. C’est à peu près tout ! Une vie bien remplie, je manque leur dire… mais non, je ne la remplis pas, loin de là, je pense au soleil, c’est lui qui passe partout, qui comble la place, tous les recoins, à l’ombre, dans les couleurs, jusque dans l’eau, jusque dans la nuit qu’il contourne, enveloppe d’un cache-nez, je comprends le dessin d’enfant maintenant. Les doigts s’oublient, les doigts s’éparpillent. Ils retournent au ruisseau, ils replongent tous ensemble dans le creux de rivière. Je rêve du bleu, de tout à la fois, la couleur, la nuit, la note. Je comprends mon drame, mon éclectisme, ma gourmandise, mon désir indompté, incontrôlé. Je retrouve le scandale originel que j’avais ressenti adolescent quand la prof de physique ou de biologie avait dit : l’homme dans sa vie ne réalisera pas tous ses potentiels (ou tous ses désirs, ou tous ses rêves, je ne sais plus ce que j’avais entendu exactement, mais ce fut l’effondrement pour moi.) Je me ramasse aujourd’hui, petite fourmi, de tous mes doigts, et de la pointe du crayon qui court malgré tout tranquille, comme un lombric sur le papier.
En me brossant les dents ce soir je me disais : Ils ont incroyablement suivi mon idée, monsieur Temps et monsieur Nuit, les voilà maintenant dans le piano, ils ont là tout leur espace, même infini, tout inconnu et mystérieux qu’il soit pour moi. Là, ils vont jouer pour moi, me conduire, m’emporter où je leur demanderai, me répondre à toutes mes questions. Ils me feront connaître les tout petits débuts de tous les univers des arts et des artistes, pas seulement des musiciens, de tous les savants. J’y serai partout comme au bord de la mer même si je ne m’enfonce pas loin dans le large, dans les profondeurs. J’y connaîtrai le goût du vent, les nuances du sombre outremer, les crêtes d’argent lointaines, les jades qui se noient aux confins invisibles. J’y serai tout près, aussi près que je pourrai, c’est-à-dire bien loin mais à portée grâce à eux. Le monde que je sentais si inaccessible, si séparé, dans ma vie d’adolescent, je le sais maintenant pleinement offert, il ne se refuse en rien, je ne suis limité que par mes propres forces. Je revois le romantisme et ses héros en redingote au bord de l’infini, cette magnificence de la faiblesse dont je n’ai cessé de me défier — ces images dominatrices, ces passions tristes dont parlait Spinoza, déjà, et qui finalement dominent le monde habité, mais sans moi — puisque je suis maintenant, inexplicablement, dans la sphère du bonheur. Et c’est grâce à ce petit travail, à ma main sur le clavier comme au bout du crayon de graphite qui court sur le papier, puisque je vais, sans cesse, de l’un à l’autre. Ce travail que je connais enfin, au soir de la vie, vérifiant l’adage de mon grand-père : si tu travailles pas poulian, tu travailleras rossian. Mais je me suis éloigné de mon propos, je voulais dire, en me brossant les dents (car soudain une petite douleur me venait à l’estomac) : on peut faire sortir de son corps ce qu’on a avalé à tort et qui nous gêne ou nous encombre maintenant ! Le corps est resté un nourrisson : il ne sait qu’avaler, ou du moins a-t-il le plus grand mal à exister hors de soi — est-ce cela qu’il appelle le travail ? Monsieur Nuit m’a laissé son sac sur l’estomac, dans le piano il n’en a plus besoin. D’ailleurs, en a-t-il jamais eu ou l’ai-je imaginé. Mon imagination était-elle prisonnière de mon corps ? De tous les instruments de musique (la flûte, la viole, le tambour), le piano fait-il une sortie plus significative du corps ? Est-ce un vaisseau spatial, est-ce un tapis volant ?… Il me fait taire. Déjà je suis en route.
Ce n’était pas commode de les avoir tous les deux dans le corps. Je me sentais souvent les contraindre, les malmener, non par irritation ou mésentente mais plutôt par incapacité à bien les utiliser. Mon corps était peut-être leur demeure naturelle, j’en conviens, mais je n’étais pas capable de leur faire leur juste place. C’est au piano que me viennent toutes ces réflexions ; tout en me nourrissant d’eux je m’en émancipe. Je n’en suis pas encore à les libérer complètement et à me sentir leur égal, leur frère (ce qui serait génial, on peut le dire), mais il me vient une idée, que je mets tout de suite en œuvre : S’ils allaient dans le piano ! Et les voilà aussitôt, chacun dans une main ; je les sens plutôt bien, ils s’y font vite. Une partie de mon maigre répertoire y passe. Ils sont parfaitement à l’aise. Ce sont mes mains qui s’alourdissent, qui peinent, mais eux sont en place. Je me vois déjà regardant le piano avec eux à l’intérieur, et le plaisir, et l’honneur qui m’attend lorsque je soulèverai le couvercle et leur toucherai la main. Ce grand râtelier noir et blanc est vraiment leur porte d’entrée, ils ont tout un orchestre piaffant à l’intérieur prêt à se déchaîner.
Le jour se prépare. Mais la nuit est encore bleue. Ai-je gardé la force de créer du présent, ou vais-je rester du côté du passé, m’enfonçant dans l’oubli et la nuit ? Étrange inquiétude. Qu’est-ce qui hésite en moi ?
Hier vous êtes venue chercher le livre — L’instant exact — que vous aviez commandé. Et dans lequel, j’y pense, on trouve aussi le dessin des pas sur un fil, avec ces mots :
L’étrange paix de l’instant funambule, qui soutient l’équilibre des jours passés, des jours qui viennent, dans le balan du pas qui sème l’autre — et va jusqu’à l’ultime contrepoids : cette heure zéro d’un plateau qui révèle le poids de l’autre.
J’avais aimé cette phrase, j’y voyais une beauté s’amorcer sans éclore totalement, une rose en bouton (tu m’as offert la rose), sans tout à fait comprendre ce qui se passait, de soi et de l’autre. Aujourd’hui (je ne suis pas loin d’avoir l’âge que tu avais alors) si je ne perçois toujours pas profondément le mot « paix », « étrange » insiste malgré moi quand je veux coudre ces mots. Coudre au crayon comme tu cousais, comme au fil et à l’aiguille, au pliage de papier ou de toile.
Pendant quelques minutes, hier, vous avez incarné madame Hasard, le temps que je vous mette dans un livre. Vous avez de beaux yeux bleus et votre sourire est constellé d’étoiles, roulant dans un champ de blé comme des astres de Van Gogh, et vous êtes une femme d’aujourd’hui, combien plus intelligente, plus audacieuse que moi. Vous n’êtes pas sentimentale comme ma tendre amie Anne, dont vous êtes pourtant, maintenant dans ce livre, une réincarnation approximative. Quant à moi je vous l’avoue, comme vous l’avez senti je ne suis encore qu’un corps mal assuré, j’ai deux esprits qui m’habitent déjà — monsieur Temps, monsieur Nuit, sur lesquels je compte pour rester en vie. L’un me tient par des fils, l’autre me donne des bourrades dans le ventre. Vont-ils vous accueillir, je le suppose, mais… le voudrez-vous ?
Il a l’impression que sa jambe a été écrasée ou coincée sous un arbre. Il ne peut pas dormir dans cette forêt sans repos où la lune a déjà tourné plusieurs fois autour des cimes, les soldats violé plusieurs quartiers, plusieurs villages pillés, non sans bavures, meurtres. Je me suis souvenu. Puis les prisonniers ont eux-mêmes enduré les sévices de l’autre armée, les autres violeurs rentrés, les autres tortures perpétrées, les charniers recouverts, découverts. Elle me raconte son viol sur la table de la cuisine remplie de soldats, son bébé qu’elle a poussé sous la table implorant détruite qu’il ne bouge pas, ne crie pas. Les autres revenus, l’autre armée, les autres violeurs, tueurs, incendiaires. Certains ne savent plus parler, aucun ne sait plus vivre. Son jeune marié resté figé contre un arbre sans rentrer dans la maison. Sauvé, à moitié. Je fais les mêmes chemins plusieurs fois sans me reconnaître, entre les souches, sans savoir ce qui n’est pas dit. Où vont les souffrances tues, cachées pour la sauvegarde des enfants, des femmes, des hommes, de ce qui reste d’elles et eux. Une nuit à parcourir la forêt et comprendre qu’il n’y a pas de paix possible, jamais, seulement dans les rêves. Nous sommes le rêve, revenant comme le matin, surgissant comme le ruisseau, dans nos corps de mémoire et de nuit. Le jour ne veut pas se lever, pense-t-il, impatient, après une nouvelle chute dans le sommeil. Je sais que chaque nouvelle armée reconstituée est plus aveugle et brutale. Il reste peu de place pour les esprits de la forêt. Je doute que ce soit eux qui me rongent les jambes, pourtant le crayon qui les poursuit les apaise. Je voudrais croire aux loups, écrit-il.