Le chemin

Je reste à méditer sur le chemin.
Tu es une route, tu es un chemin, tu es un sentier — je finis par entendre. C’est un gros troupeau de brebis qui me parle — celui qui a dévalé en moi dans la nuit — en transhumance. J’entends : en traversant l’homme. Il passait par moi. Je sentais le flot des dos volumineux et épais moutonnant qui roulait dans le sentier, le ravin, le ruisseau, la vallée de mon corps. Le bouillonnement ininterrompu des croûtes odorantes qui s’écrasaient, la poussée tiède qui tambourinait le sol que je lui offrais. Je grandissais sous ces piétinements, j’hébergeais ces corps lourds, en gestation, dans le sommeil de leur nature.
Toute une vie d’attente pour les entendre. Pour m’étendre sous leurs pas, sous leurs ventres qui se pressent, qui me bousculaient quand j’étais enfant, désireux de les comprendre — hésitant, intimidé, craintif devant les hommes qui ne me disaient rien ou le disaient trop fort, trop rarement ou peut-être trop rudement pour que je l’entende, j’étais encore à aimer la voix du lait, du miel, des fleurs maternelles — tout cela il n’est plus temps de le dire mais qu’importe, je suis devenu le chemin, je deviens le chemin.
Le chemin ne parle pas, le chemin écoute et renvoie le bruit des pas. Sa confusion. Il fait une musique des bêlements d’agneaux, des plaintes alanguies des mères. Je guette mes notes de piano, je cherche le sol du chemin et ce sont d’autres cris rugueux qui explosent. Ma vie veut reprendre place, brutalement, me jette hors d’un énorme bus dans une ville inconnue, sa monstruosité à réapprendre alors que je ne suis plus que terre piétinée, martelée de coups de bottes. Je dois me détourner de ce cauchemar d’enfant et de la catastrophe qu’il entraîne, déjà vécue, le laisser de côté, choisir le chemin désiré mais il est rude, lui aussi.
Un silence qui n’en est pas un fait taire le tout, me libère. C’est un dur réveil. C’est peut-être à cela que ressemble une naissance et peut-on être au monde sans une naissance à chaque jour ?

Peinture de Constant (Constant Nieuwenhuys)

Embarquement immédiat

Monsieur Nuit m’arrête ce matin-là sur le pont. Il a repris son aspect de vieux bonhomme qui se traîne avec une besace informe sur le dos. Il trottine derrière moi et me rattrape.
— Je ne peux pas porter le monde, me dit-il.
Je prends conscience que c’est pourtant bien ce que je m’étais imaginé.
— Il n’en est rien. Écoute-moi. C’est par petits bouts qu’une part du monde descend lentement en moi. Il faut que je me fasse poreux, le plus largement possible, pour que ça se glisse dans les trous, descende lentement. Ces bouts du monde, c’est la chance qui me les donne, qui les laisse tomber sur moi. Ils peuvent m’atteindre, ils peuvent entrer quand ils ont déjà été portés par d’autres, comme les bouts de pain des prisonniers, ils ont ramassé des histoires à n’en plus finir, ils sont la survie, ils vont tout doucement se ramollir, comme dans la bouche des prisonniers.
Je me baisse pour qu’il grimpe sur mon dos, pareil à un crapaud. Mais non, il plonge par-dessus le parapet, j’entends son plouf dans la rivière. C’est un homme ordinaire. Juste un peu plus magique que nous.
C’est un court récit. Chalamov parvient à dire des choses perçantes sur le récit — qui contient la vie — et Appelfeld montre comment les détails inutiles sont vraiment superflus. Tous ceux qui m’accompagnent sont déjà tombés dans l’eau.
Au bout il y a quelqu’un posé là comme un la au bout du piano. Debout avec son chien couché, il nous regarde tous passer. Et je me vois sur ce pont comme des notes sautillant sur le clavier.
Nous n’en finissons pas avec l’esthétique. Si on s’est pris une fois dedans, c’est elle qui nous tient.

Autoportrait de Monet dans son atelier, 1868

Capriccioso

Raoul Dufy, d’après Renoir (Le Moulin de la Galette), 1939

Je saute, je claudique… je sens que je dois articuler monsieur Temps.
Es-tu rouillé, monsieur Temps ?
Je descends quatre à quatre les jours de la semaine. Je le tiens à peu près. Il s’accroche à moi gentiment, me laissant guider, à presque me faire croire que je pourrai bientôt me passer de lui.
Un beau matin, il se lâche, il joue de concert avec moi, ou fait semblant, il me singe, il est mon mime et non plus ma marionnette… comme c’est agréable ! Juste un petit moment de grâce !
Mais il en reste quelque chose, indéniablement, quand je me lève, un instant j’ai le pas léger, je porte l’élégant costume gris. Allons jusque là : Je vais bientôt pouvoir me passer d’eux — Ils ne sont pas des Dieux, ni lui ni monsieur Nuit !
Dehors… (parce qu’il m’envoie dehors, dans la rue, après ma leçon), monsieur Temps devenu mon mime. Il a entamé sa métamorphose, et moi la mienne. Dans le ballet du trottoir où se croise la foule — les arbres, les pans de ciel — je comprends qu’ils sont là omniprésents, dieux ou non, indispensables à cette vie de société, qu’ils nous tiennent ensemble, en suspens.
Quand il voit que, dès le matin, je me mets au piano, que j’ai un peu d’entrain, que je fais sortir quelques notes qui acceptent de courir les unes derrières les autres, alors il reste dormir. Il ne bronche pas. Il n’est pas là. Mais s’il sent que l’influx fléchit, la manche creuse, le pantin déserté, il dresse aussitôt l’oreille.
— Regarde-toi.
Je me vois assis, habillé de noir, jean et pull, il ne fait pas chaud.
— Tu me vois toujours en costume gris de tergal, léger et élégant, qu’est-ce qui t’a mis cela en tête ? Le pull noir et le jean c’est assez bon pour moi, aujourd’hui.
Tu te remets au clavier. Tu vois bien que tu ne peux rien faire sans être deux.
Tu te pousses, tu te tires, tu te chamailles au lieu d’avancer — et Monsieur Nuit, tu l’emmèneras avec toi, n’aies pas d’inquiétude il te suivra. Il ne fait pas que stagner comme tu crois. Il est extrêmement réactif, comme l’onde noire sous le caillou que tu jettes, même sous la fine patte de l’insecte il réagit.

Le piano chante sous mes doigts, je réussis à l’entraîner, masse de bois résonnant à mes gestes. J’ai encore aux pieds les chaussures de marche, au corps le fredon dans lequel j’avançais dans la rue il y a quelques minutes, descendu poursuivant le dialogue, poursuivant le chant pour rester réchauffé, resté uni et vivant comme un corps animé dans le flot de la ville qui nous enserre, nous entraîne et nous nourrit — rivière tissée par nous à même l’espace — me voilà glissant dans sa trame jusqu’au clavier, mes oreilles frayant leur voie, mes doigts piquant cousant et le chant écoulant son fin ruisseau.
Il me faudrait faire un, que tout en moi se réunisse pour jouer, n’écouter que les mains au bout du corps entraînant tout de l’avant, monsieur Nuit veillant dans tout ça, faisant le rêve, la masse du rêve qui baigne tout.
Il me faudrait me noyer.
Devant la difficulté je me lève, je vais faire autre chose.
Et puis plus tard je reviens, mes doigts effleurent le clavier, une petite grappe de perles s’envole en scintillant…

Game over

Je pose le livre, j’éteins la lampe, je ferme les yeux. Sous la couverture, dans cette grotte, je suis chez moi. Seul avec ce moment-là, le présent. Ce présent pareil à tant d’autres présents qui ont eu lieu mais seul à être là, maintenant — seul au monde — avec ce présent qui n’appartient qu’à moi. Sans aucune interférence avec aucun autre.
Même si je n’étais pas seul dans mon lit, je serais séparé comme par un mur vertigineux, comme par un gouffre, un grand vide, de l’autre présent, du présent de l’autre qui est là dans un autre monde, inconnu — on dort toujours avec des morts, chante Léo Ferré avec un ton de révolte, d’incompréhension, de fatalité.
Ce présent n’est que le mien — Que voulez-vous faire avec ça ! à qui le dire ? à qui l’échanger ? avec qui le partager ? — seule cette mine de crayon sur le papier peut en témoigner, peut s’en amuser, peut y prendre un plaisir concret, concrétisé, transformant son petit cylindre de graphite en un dessin s’étirant sur la feuille, ce graphite accumulé au fond de la terre venant fleurir à la surface du papier en une pensée qui se tortille avec aisance, qui fait de mon présent une danse, et de la danse un champ de mots qui s’alignent et qui s’offre à la récolte du moindre passant, ou qui reste là pour la vie, presque éternelle, du carbone, ou bien retourne à la montagne, au fond de la mer, dans la rivière, indifférent à son destin.

Dorothea Tanning et Max Ernst avec sa sculpture, « Capricorn », 1947 © John Kasnetsis

La carpe silencieuse

La nuit je suis toujours avec femme : dans mes rêves il y a toujours la présence féminine d’une compagne, qu’elle soit proche ou invisible. Il semble que ce soit ma situation normale (ce qui reflète d’ailleurs ma vie, à peu près).
Or je me réveille toujours seul, face à une douleur (quoique sans gravité), et c’est bien normal : on est seul face à la douleur, c’est l’expression ultime de l’individualité, semble-t-il. C’est donc cette évidence, rationnelle, à laquelle je suis parvenu (ou que j’ai retrouvée puisque c’était celle de mon adolescence et de mon enfance) maintenant que je vis, seul, le reste de mon âge.
Cela semble bien être nos deux recherches : être avec l’autre (qui va répondre à notre désir de complétude) et être complètement soi.
Ce qui est pour le moins paradoxal.

Ce paradoxe est si évident qu’il passe devant moi — dans mon demi-sommeil et demi-rêve — tranquillement, comme une grande carpe silencieuse.

Eva Gonzalès, Jeune fille au réveil, vers 1877

Cavalcade

J’ai hésité, fermé le clavier. Je suis descendu marcher. Rentré, remis la radio, ouvert le piano…
C’est arrivé ! pour la première fois ! depuis quelque temps, je n’osais pas y penser, mais oui, c’était possible, et ça se met en place doucement, c’est merveille, c’est très riche et complexe, tout se met à fonctionner en même temps, un bout de traduction en cours, la radio que j’écoute, où parmi des considérations politiques, des points de vue sur la réalité du monde, sur les profondeurs des problèmes sociaux, les enjeux planétaires, je joue, capte une part d’attention, je me lève, je marche en même temps, j’exerce mon équilibre, mon mouvement de danse, je mémorise ma partition, d’un presque saut me voilà sur le tabouret, je reprends, j’enchaîne, la musique écrite vient docilement se glisser dans le jeu des sons, mes doigts qui se replacent, et je redécouvre le plaisir simple du piano pour jouer des sons, c’est tout en profusion qui se rencontre quand viennent ce matin, pour la première fois, monsieur Nuit et monsieur Temps jouer ensemble. Et pas dans mon dos, mais bel et bien dans ma poitrine et mes jambes, dans mon espace vital tout entier. Ou la la quelle sensation quelle cavalcade !

Dessin de Guillaume Apollinaire

Tissage

L’arbre se dresse au milieu de mon rêve. Il est d’une beauté majestueuse. Il n’a pas encore de feuilles, seulement des petits bouquets vert tendre comme des plumes ou des écailles tout nouvellement apparus. Comme c’est un arbre tout à fait normal et réel je pourrais très bien ne pas rêver. J’en ai vu de semblables de mes yeux ouverts, comme je vois maintenant cet autre tout couvert de fleurs blanches devant lequel je suis extasié, pensant Je rêve !

Plus tôt dans la nuit j’avais fait un premier rêve, un grand arbre se tenait au milieu d’un terrain endormi, jonché de feuilles grises inertes, comme plongées dans une morne léthargie. Aucune couleur, aucune saveur, aucune véritable lumière, comme une ombre plate.
Dans une discontinuité propre au rêve, je me trouvais ensuite dans ce même espace devenu quelque chose comme un hangar, ou un immense bâtiment industriel vide, le sol était jonché de rien : poussière, morceaux de gris, peut-être des feuilles, des bâtons, quelquefois une petite branche sèche qui ressemblait peut-être à un serpent. Parce qu’il allait être question de serpents, car j’étais entré en scène avec compagnes ou compagnons, la peur commença chez quelqu’une ou quelqu’un, rampa, tâtonna, traîna dans ses poussières, ses bâtons, les retourna, les réveilla — car tout dormait — c’est la peur qui veillait, qui vivait, qui s’amplifiait. A mon tour je fus pris de violence, me suis déchaîné comme les autres sur les serpents qui grandissaient, se faisaient énormes et menaçants. Nous fîmes un carnage, attrapant des fers, coupant des têtes, tranchant même dans des mufles de bovins énormes, coupant à vif dans d’énormes joues, des gorges profondes, avec acharnement — une boucherie innommable.
Ensuite il y eut un autre rêve, une femme que je quittais, un long rêve dont je retiens la désolation entêtée par quoi elle me répondait.

Ce ne sont que des rêves. Venus avant celui de l’arbre majestueux. Mais celui-ci n’a plus de présence. Il est passé au second plan, à son tour.
Écrire est, comme rêver, un tissage dans la réalité.

Édouard Vuillard