Menuet

Je me suis mis au piano et j’ai failli me décourager tout de suite. Mais monsieur Temps m’a donné juste une petite bourrade à l’épaule et c’est reparti. Doucement. J’avais un gros handicap à remonter : deux jours sans avoir eu le courage de m’asseoir sur le tabouret, ni même de soulever le couvercle et jouer un peu debout comme il m’arrive de le faire.
Je fais des gammes, je joue des petits airs faciles. J’essaie de raccrocher l’enfance, de tenir la ficelle qui tire le petit chariot d’un pantin de bois. Je repasse mes petits jeux d’enfant sans presque me tromper.
Et je sens que le pantin est remonté dans mon corps, jusqu’aux épaules, dans les jambes, s’est réinstallé.
Je dois dire que ce petit bonhomme me fait du bien, il me redonne une petite vitalité bien à lui.
Et je crois bien que je lui donne quelque chose aussi…
Pourquoi était-il resté comme ça sur son chariot avec ses roues qui n’avançaient pas, ses bras que plus rien n’articulait pour les faire balancer, son dos se plier et se redresser au rythme de la marche, sa tête et son chapeau se soulever et rire, et tout le bois de son corps se réchauffer, s’agiter comme les branches de la forêt au soleil, servir, pourquoi pas, de balançoire aux oiseaux.
Le grand-père c’est moi maintenant. Ce grand-père que j’ai construit il y a longtemps, à qui je donnais des ficelles et des boules de nuages pour ses fabrications.
Et je vais dans la rue trotter comme un petit cheval.

Lithographie de Constant

Ne suis-je

Ne suis-je pas en train de me perdre ?
Pendant que je marchais, attentif à chaque ombre, à chaque couloir qui s’ouvrait, à chaque lumière renversée qui faisait apparaître le ciel, la ville s’est transformée en foisonnement calme autour de moi. Il ne manque pas de soleil, ni d’une planche de bois chaud accueillante au bord d’un ruisseau. Tous les arbustes sont recouverts de fleurs blanches ou étirent leurs branches luisantes et gonflent leurs bourgeons.
J’attendais monsieur Temps. Il me donnait rendez-vous tous les jours quelque part. Je le devinais s’approchant. Ou n’était-ce pas moi qui passais sans le savoir près de lui ? Je le portais, je l’avais inventé. Il n’était pas dans mon regard mais dans mon sommeil, et peut-être dans mon estomac : je le mangeais comme on mâche un brin d’herbe, comme on se nourrit d’amour et d’eau fraîche, comme on se laisse aller à jouir. Je lui trouvais les chemins de traverse où le rencontrer. J’avais bâti toute cette histoire pour savoir où j’habitais, pour faire de moi un habitant parmi les autres jusqu’ici tellement disparates entraperçus au hasard des rues, entendus à la radio, rencontrés sur un oreiller, sortant des pages d’un livre, flottant comme de grands oiseaux, blancs, noirs, descendant les marches, venant s’asseoir avec moi sur un porche. Et nous marchions dans cette ville, en la construisant à mesure, en découvrant les ruelles et les avenues qui la traversaient, et celles qui nous traversaient tout aussi bien. Cette forêt.
Je me sens bourgeonner, comme un rameau repu de nourriture et de sommeil qui s’éveille doucement à la fraîcheur parfumée du printemps.

Lithographie de Constant

Rivière

Je notais il y a quelque temps son « indifférence ».
Il faudrait peut-être dire : son regard égal pour tout, son « impartialité ».
Je m’en suis longtemps expliqué, avec moi-même, pour me faire comprendre le véritable contenu de cette remarque : la dimension affective (il y avait un peu de perte, de regret), la dimension sociale (abolie toute considération de privilège, de hiérarchie, d’exclusion), la dimension scientifique (qui distinguait les niveaux d’observation physique, psychologique, linguistique) ou philosophique.
Je pouvais dire à ce moment-là que je formulais avec ce mot ce que j’étais devenu prêt à accepter et à comprendre. C’était toujours, je le savais, cette fonction-là que je donnais à l’écriture : c’était mon bâton de marche. L’appui, le propulseur, le marqueur d’étape, le légendeur. L’imprécateur, l’avertisseur, le tâtonneur aussi, la tête chercheuse de l’aveugle. Le compagnon, surtout, à qui donner la main, prêter ses jambes, confier ses refrains et ses discours. Le partenaire de jeu, et je pensais au berger qui pouvait jouer dans sa toison et dessiner aussi bien que dans celle des moutons.
L’écriture, j’avais trouvé là un trésor infini.
Mais ce n’était qu’un de mes trésors ! Et je le jetais « par-dessus les moulins » comme on dit si bien, quand rien ne voulais plus engranger, quand je passais la rivière une nouvelle fois, la saluant de quelques mots sans même les prononcer, réalisant, cette fois, qu’elle n’était pas là pour moi, pas plus que moi pour elle.
Mais que nos existences se rencontrent.
Que nous entrons en contact et que nos modes de relation dès lors se créent, se développent, peut-être à l’infini (nous pouvons être amis, solidaires, complices, partenaires, utilisateurs et instruments, proies et prédateurs, amoureux, ennemis, maîtres, esclaves, élèves, médecins, patients, nous avons entre les mains le bonheur, le malheur l’un de l’autre, sa vie, sa mort. Nous avons l’art en partage, la science, nous coopérons pour tout).
Et je la salue, quittant le pont, chargé d’elle, léger. Mais qu’a-t-elle fait de moi… je n’en sais rien, elle m’a accepté sur son dos (qui n’est pas le sien mais celui que nous avons échafaudé au-dessus d’elle), le temps d’un passage.

Olivier Debré, Ocre Violet Loire, 1971

Pas de traces

La neige fait un grand rectangle sur le relief arrondi des monts, exactement comme un drap posé sur le pré. On le voit à des dizaines de kilomètres. Il est juste en face de ma fenêtre. Plus tard dans la journée il aura peut-être disparu. Le drap aura séché au soleil. C’est étonnant comme les choses vont vite. Parfois c’est l’inverse, il se peut qu’en l’espace d’une journée un drap de neige se soit posé là où il n’y avait qu’un pré sur ces montagnes bleues, gris bleu, en avant des hautes falaises du Vercors.
Mon Vercors, avait choisi comme titre une artiste pour ses aquarelles qu’elle réunissait dans un livre, accompagnées de quelques courtes phrases posées à leur pied, poèmes, indiquait le sous-titre, écrites par une de ses amies de circonstance. Les choses d’autres fois vont lentement, la neige reste plusieurs mois, elle peut recouvrir le relief entièrement. La mer, ou plutôt les océans dans leur ensemble recouvraient entièrement ces régions pendant de longs millénaires, avant de se retirer — parce que quelque chose a bougé en dessous, des « plaques » qui font glisser ces océans, séparent et font dériver les terres qui en émergent.
Pendant ces durées de temps inimaginables, la vie qui s’était développée dans ces eaux avait déposé ses restes, la poussière de ses milliards de générations, et c’est de cette poudre ossuaire que sont faites les hautes falaises du Vercors. L’aquarelle les peint bien, les mêle aux verts des arbres qui tentent de s’y accrocher, de les recouvrir par endroits.
Les mots fragiles blottis à leur pied comme des vers nus.
Leur appétit incommensurable, leur férocité, leur imagination — tu as plus grands yeux que grand ventre, disait ma mère — les fait dévorer, s’entredévorer, capturer les ailes pour leur plume, les poils pour leur pinceau. Nous voulons aller vite. Nous grouillons — vus de loin, vus de haut — toute notre espèce n’a pas même d’existence propre, noyée parmi les autres à la surface de la planète. Ma planète, dira un artiste, un jour.
De cet adjectif possessif, que l’on veut ajouter à toute chose, que penser ? — se demande le philosophe. Il aime la lenteur. Il grave dans le marbre, ainsi que font les vers sous l’écorce.

Monsieur Temps s’amuse de monsieur Nuit. Il tient toute sa grâce, sa liberté, de ce que le vieux rumine et veille au grain. Mais la mine du crayon qui trace, lui dit son compère, n’est autre que la mine du sous-sol.
J’entends bien. Entre mes deux maîtres, je suis Arlequin.

Van Dongen

De l’inutilité

Crois-tu que le printemps viendra, cette année ?

En tous cas, un qui y croit, c’est le merle. Il y est déjà.
Il n’est pas seul, ils sont deux, je les ai vus se courser sur le toit, le noir lustré à point, moulé galbé, le bec orange pointé.

Abricot.

Ils chantent depuis deux soirs. Premiers essais d’abord, hier plus assurés.
Les tourterelles sont là, je les ai vues. Un premier ramier, et beaucoup d’autres, picorant dans les lierres.
Tous pimpants. Sans pin pon. En douceur, tout frais timides.
Les mésanges sorties de leur réserve, pit pit et frtt frtt. Tu ne vas plus pouvoir suivre, tu vas être vite débordé.
Alors pas d’inquiétude, le printemps, c’est pas ton affaire.

C’est quoi, mon affaire ?

L’hiver. La guerre. Les destructions massives. Les crimes. Le sang versé. Ce bordel.

Je ne voulais pas en parler.

On n’en parle que trop.

Il faudrait le faire cesser.

Tu as un plan ?

Comme toujours j’attends le dernier moment. Je vois les nuages s’amonceler, le ciel devient noir, le tonnerre roule… et bientôt ça tombe. Le fracas de l’orage, la pluie cinglante, régulière, fournie, battante, le bruit des feuilles, flap, chap, cymbales, sifflets, soufflets, caisses craquées, ciel éventré, furioso.

Dans l’air, dans les herbes, les feuilles, tout bouge, tout frétille, tout bourgeonne, tout éclot.
Le printemps se fait sans toi, comme l’hiver.

Les hommes, à quoi servent-ils ?

A rien. Ils ne servent qu’eux-mêmes.

Constant, portrait

Lascia ch’io pianga

Tandis que je me promène avec mes deux compères — à ma droite monsieur Temps en costume gris, aérien, flexible, tantôt arbre tantôt nuage, sautant glissant, n’est que respiration ; dans mon dos monsieur Nuit, relâché comme un organe se laisse aller dans le sac, chaque pas résonne en mots en phrases, chaque pas a une histoire menant à un chapitre, à un livre, une contrée, chaque pas grouillant de vies — monsieur Temps vole de branche en branche, il est vide de tout, il se détend après son arpentage minutieux du piano, il est l’araignée pantomime sans un mot, pour lui tout est convertible en musique.
Et de tous ces mots délaissés, pas un n’échappe à monsieur Nuit. Il en connaît le goût, la texture, les mariages et les enfantements comme s’il en était le chaudron, le cloaque tout à la fois — l’océan, le volcan, le jardin des délices et les enfers — mais ces immensités il m’en a fait un jour ce panier, cette nasse qu’il a tiré pour moi sur la rive, qu’il m’a laissé porter comme un mulet, comme le simple poids des âges, un panier percé.
Monsieur Nuit, ce loqueteux, pend à toutes les branches et tient conseil sur chaque dos. Il est l’apanage des êtres parlants. Leur butin. Toutes les merveilles et toutes les guérisons y côtoient tous les dangers. Il ne manque pas une pièce dans son jeu. Il n’y a pas de mistigri. Il n’y a que des mauvais joueurs.
Quel que soit le chemin que vous empruntiez, il est déjà là, prêt à se couler sur tous les dos. Il pend dans les branches des arbres, il somnole sur la rive du fleuve. Il se souvient de toutes les guerres, qu’elles aient ou non existé, et de tous les retours au pays.
Mais la guerre, pour eux (que nous sommes) a plus de charme que les récits. Les théâtres ne sont plus le centre des cités, ils sont dans les murs de la maison sur les écrans, dans la chambre, dans la main, sur les oreilles. Trop près pour que passe le frisson du théâtre, les ombres du conte, ni le chant de l’épopée. Retour à la barbarie, disent-ils — ou ne disent-ils pas car la parole leur manque.

Peut-être la nuit dans leurs rêves parlent-ils mais il n’en savent plus rien.
— Tu rêves encore ? a demandé dans mon dos monsieur Nuit au passant que je croisais.

Photographie : Kazuo Ohno dansant

Rivière

Cette placide coulée émeraude, éclairée de touches blanches, empathique comme un chat qui vient frôler vos jambes, elle passait hier vous montrer l’égal regard pour tout sans différence, aujourd’hui se met en profond accord avec vos pensées effarouchées depuis et restées en alerte. Mais jour après jour elle fait son œuvre avec vous, touche après touche elle vous étonne de sa nouvelle composition, qui ouvre l’espace devant vous.
Dans l’en-dedans, c’est percevoir des chaleurs, des souplesses nouvelles par où se déploient les fils, les branches fines, les tentacules qui vont donner la perception, le geste pour répondre, accepter la main tendue, saisir, offrir, porter à votre bouche nourriture ou parole que vous ne saviez pas encore.
Et dehors, en aval du pont, d’autres couleurs bondissent sur le dos de la rivière, que vous nommez, troupeau bleu, caresses dans les galets, souvenir des oliviers.

Van Gogh, Iris, 1890, MoMA