Barcarolle

Ainsi nous nous étions quittés au petit matin. La veille, je crois. Dans l’après-midi , j’ai senti qu’il y avait quelque chose d’elle quand je jouais la barcarolle d’Offenbach… Il fallait que je la laisse venir jouer avec moi pour que la souplesse du mouvement y soit…
Mieux encore : j’étais elle… au piano j’étais elle, je ne pouvais pas le nier plus longtemps.

J’y retournai. Aussitôt elle se remit à circuler souplement dans mes muscles, le long de mon corps, comme un vêtement souple, une robe, mobile dans l’air plus que tout autre vêtement (un instant je ressens comme une suée la robe de soie bleue de la princesse qu’avait avalée mon grand-père, elle en réveille la mémoire).

De quoi donc est fait notre corps ?
Je l’avais en charge elle aussi maintenant, ou plutôt : je devais lui prêter attention car elle venait me visiter. J’étais peut-être au fond un lieu, un lieu de rencontre, plutôt que quelqu’un. Quelqu’un, qu’est-ce que cela pouvait bien signifier, quelque un ? Plutôt un lieu d’absences, de présences. C’était tellement plus juste et plus léger.

Nous sortons. Elle et moi. Nous allons marcher. Elle marche plus près de moi que ne l’a jamais fait aucune de mes compagnes d’autrefois, nos pas l’un dans l’autre comme nous le faisions si bien avec l’amie d’un temps, côte à côte, avec changements de pied, acrobaties et courses.
Et elle me rappelle que la rencontre n’obéit pas à notre désir, que la rencontre a sa propre durée et qu’elle se termine toujours par surprise, comme elle est arrivée.

Chagall, autoportrait en vert, 1914

La robe de soie bleue > https://contesparenethibaud.blogspot.com/2024/01/princesse-la-galette.html

La nuit dans son seau

Du fond du seau de monsieur Nuit elle remontait doucement, mais il l’a retenue, le jour était largement levé. Il l’a fait taire mais je l’avais entendue très clairement quand elle s’était dressée, les bras levés, non pas vociférant mais impérieuse, son corps souple surgissant de chaque côté d’un tronc, d’un axe charpenté, solide, humain.
Impérieuse et très claire. J’ai parfaitement entendu et compris ses imprécations, sa colère, son exigence. J’entends comme je vois dans l’obscurité et je me dresserai si je pouvais, avec elle, mais le jour est à l’œuvre et me raplatit moi aussi. La métamorphose reprend à rebours ou l’enchantement se résorbe, je ne sais comment dire, monsieur Nuit me refait en un tournemain ce que je suis.
Mais je n’oublierai pas mon amie, ma sœur, ou peut-être ma mère, celle dont j’ai éprouvé de nombreuses fois déjà la tendresse, la force et la chaleur et qui me reste proche. Et qui demeure lointaine.
Prisonnière de monsieur Nuit ? Je ne sais pas, car il n’est pas Barbe Bleue et je ne suis plus un enfant, je découvre chaque jour davantage de l’étendue de l’ignorance où je suis, ce pays de monsieur Nuit, ce territoire sans fond et sans repos, où il fait chaud, froid, où tout est si palpable, mouvant, malléable et volubile… Quelle chance d’avoir pu approcher le vieux vagabond, d’en être devenu presque un ami. Parfois je crois voir par ses yeux.

Milton Avery, the Late paintings, 3

Sarabande

Il faut imaginer que tout cela se passe en douceur – apparemment, car la force est interne, contenue.
Mais je ne peux plus tenir monsieur Temps, plus le nourrir, plus le prendre en charge, plus me nourrir de lui, l’inertie nous menace.
J’ai besoin de lui comme naguère, à l’extérieur, près de moi. Lui, le léger, en costume gris, toujours calme et serein, toujours stimulant. Aussitôt il sort, il m’entend. Je suis déjà mieux, redressé, j’ai repris force, je joue déjà avec énergie sur le clavier.

Il est donc partout, transparent. Il ne sera jamais mon prisonnier.
Je peux me nourrir de lui mais je ne le nourris pas, je nourris un impalpable : sa présence en moi. Je lui redonne son immatérialité – ou plutôt je la redécouvre. Et je vois toutes les images que je peux faire de lui.

Et ce qu’il fait de moi ce sont des doigts, des petits doigts qui apprennent à danser, qui découvrent des plaisirs nouveaux, des forces nouvelles. Ce qu’il me fait aussi ce sont des oreilles, des oreilles plus indépendantes, qui se détachent de leur mémoire, qui sont capables de se lâcher en l’air, de vagabonder un instant et de revenir se poser sur un point précis, sur une touche précise, un son précis, une chaîne de son, bientôt une grappe, un arpège, une escalade, un saut de ruisseau, un battement d’aile. Petit oiseau, petit lézard je fais mes premiers pas.
Des sautillés, des rebonds, et le ressaisissement de la prise pour ne pas chuter. Ou un faux-pas, un rétablissement, une volte-face, une échappée, une retombée. Un éclat de rire.
Un – deux – trois… mon maître à danser ! Le vieux bourgeois gentilhomme que je suis !

Photographie de Thami Benkirane

Le journal de la rivière

Le journal ou l’argile que la rivière prend et reprend dans ses mains et façonne, ou aide à se façonner, pressant, maintenant, relâchant, serrant ici ou là ; les mots qui passent comme un corps, une mélodie, comme un fluide que l’on ne connaît pas d’avance ; un enfant qui sortira d’une mère. Mettre au monde un journal c’est peu de chose pour une rivière, ce n’est qu’un fantasme né de mon échec à écrire chaque jour ses couleurs, ses nuances différentes. Ce n’est qu’un rayon de soleil qui se pose un court moment sur un mur, une saison dans un arbre ou dans une prairie.
C’est un pot, c’est une cruche, ce que nous fabriquons avec l’eau et la terre, à peine différent de ce qui vit, ou ne vit pas, façonné aussi : des matières, des sons, des mouvements, nous sommes de cette multiplicité. Dans nos mains ce fluide en circulant provoque une gamme considérable de sensations, de satisfactions, de pensées, entretient le désir, nous garde en connexion avec notre inséparable environnement, source et issue de notre présence. C’est cet état de fait que nous peignons, écrivons, réalisons en quelque manière que ce soit, c’est notre présence dans le monde. Je voulais écrire ce journal de la rivière. Un jour, elle me le prit des mains.

Peinture de Mounira Al Sohl

Passacaille

Après avoir jeté la clé de son appartement dans un égout, ce n’est pas une bonne idée mais tout le monde ne le fait pas heureusement pour la protection de l’environnement, je sais que ces grilles qu’il y a sur la voie publique, les trottoirs, au pied des arbres, sont très tentants pour lui, comme les barreaux rouillés des vieilles murailles, ça titille son goût du risque, et du rythme aussi, je l’entends encore passer une clé ou un bâton tout le long des grilles des portails, il l’a peut-être perdue cette clé, il n’en désenrevient pas. C’est, me dit-il, à la suite d’un rêve mais tout de même, un rêve c’est finalement une maladie d’Alzheimer ni plus ni moins. Il ne voulait surtout pas finir ainsi.
Mais voilà que je me suis laissé adopter par cet homme qui rêve plus que de raison. Il n’y a que des vieux qui m’adoptent c’est amusant et même touchant, ils ont des délicatesses et véritablement des audaces, leur vie se passe dans un petit périmètre de leur quartier et là ils sont imprévisibles comme des papillons – pour moi, bien sûr, parce que vu de l’extérieur on ne peut pas dire que ce soit très varié, entre la rue Étienne Dolet, le square Henry Moore, l’avenue Gutenberg où il passe le nez en l’air dans les platanes, la rivière, surtout la rivière qu’il scrute et en nourrit les berges de ses petits déchets alimentaires, la terrasse du Central à la belle saison…
Mais d’où je suis, moi qui le vois de l’intérieur, ça tient du magic circus et de l’opéra baroque, sinon du conte de fées quand il s’emberlificote dans le marché de la place aux Herbes ou les chemins pavés de la vieille ville. Il n’est jamais plus sûr et direct que lorsqu’il est égaré. Ce n’est pas facile, monsieur Temps, de vivre à deux, me dit-il. Je veux bien le croire. Deux c’est un chiffre assez exclusif. Ou autoritaire. Mais comment s’en débarrasser ?

Illustration provenant du bestiaire baroque (il bestiaro barocco ), un recueil de 156 images presque entièrement réalisées à partir de plumes d’oiseaux et augmentées de morceaux de peau, de pattes et de becs d’oiseaux. Elles ont été créées entre 1616 et 1618 par Dionisio Minaggio, le jardinier en chef du duché de Milan et étaient à l’origine reliées dans un livre. La majorité des images du livre sont des oiseaux indigènes de la région de Lombardie en Italie, mais il contenait également d’autres images représentant des chasseurs, des commerçants, des musiciens et des personnages de la commedia dell’arte.

mourir en mars ?

passer à travers mars… quand le temps s’empèse,
quand de fines gouttelettes moulinent et hachent une cargaison de gris
à rendre sans regret au jour du prochain vol
pour soleil – ciel bleu – joie de vivre

à moins qu’il neige ?

J’avais tout naturellement pensé finir en me désossant sur une place, jetant à la compagnie, gaiment tant que possible, d’abord les dents, puis la mâchoire, puis les yeux…

Je m’écartai un peu de la détresse. Rien de plus facile. Sortir sa charrette de littérature et brinquebaler sur les terres de la poésie. Les couteaux de la mort sillonnent les lointains ! Un torrent s’engouffre sous vos yeux… Un homme détale à perte de vue en tirant votre ombilic. Au bord du chemin quelqu’un est noir de froid. Des arbres humains sont vidés de leur chair. Entre deux dalles d’immeuble une aile noire s’introduit, avale son plein d’air, me claque dans les doigts…

Je me regardais écrire,
flamber les mots sur la page,
une robe autour de moi comme une cloche.

Un bel oiseau blanc au-dessus de ma tête étire ses ailes dans le ciel, me montre son cou maigre tendu

Je me voyais fendant l’air
ma vie dans les bras un flambeau supersonique.

Caracole !
La charrette est pleine de fleurs chaudes, piailleuses,
crie jusqu’au bout de la terre !
à l’arrivée, couteau levé contre la mer, le désespoir perd ses jambes,
c’est une pleine charrette de fer, freins bloqués, lourde de rouille et de calcaire,
et qui perd doucement de l’eau.
Je n’avais accès au monde que dans le triangle de la table et de la chaise
c’était moi la mort
une caresse ombrageuse et rabougrie. Me suis-je dit.
La mer, d’un rire bref, retournait sa robe sur la page.


Je me figurais son paquet d’eau me claquant au visage, noyant la cigarette que j’étais occupé à fumer, en parlant de la mort vaporeusement.


Des gens mouraient à cet instant,
ne laissant, j’écrivais, qu’un baiser rouge, silencieux.
L’homme à la charrette froisse ses joues de papier. Le soir, toutes les choses sortent leurs griffes de chat, les objets veulent parler, la montagne s’approche encore une fois à la fenêtre. Demain tout aura volé en éclats.
Le soir tombé sur lui, il s’imagine deux élytres de terre impossibles à bouger. Par-dessus, les arbres de la nuit déploient des jambes pleines de fourmis qui remuent tout, démontent tout. Sauf le hublot que l’homme épuisé avait posé sur la table, et qui ressemble, au matin, à une syllabe de poisson dans la mer.

Soudain il jaillissait en révolte, en chemins qu’il courait dans sa tête en tous sens,
Qui a sué ces pierres saignantes, criait-il
Qui les prendra d’une main folle, les jettera ?
Qui les verra comme des papillons battre quelques coups d’ailes…

S’assagissant, il lançait le crayon dans un monde de volutes futurisantes où de pâles héros échevelés à la grosse cervelle inventaient des substances biochimiques pour métamorphoser directement en papillons les corps déshumants, et des lunettes en 5D pour démêler les contraires…

Vint la neige, vint avril, et des orages, puis le ciel bleu.
Je vis s’envoler des hirondelles blanches et noires.
Je vis encore sur la terre pousser pêle-mêle graines de la mort et graines de la vie.

Texte de 1975, 2001, 2025

Photographie de Robert Blomfield, Edinburgh, 1966

monsieur Temps

Je suis donc monsieur Temps.

Jusqu’au bout des doigts, puisque tous deux habitons maintenant mon seul corps, et chacun de ces doigts encore timides sur le clavier, frêle corps farouche en pleine croissance, qui a des besoins d’adolescent et doit se garder du contrôle intempestif de l’esprit que j’ai, avisé et vigilant comme une vieille souris.
Nous entrenourrir sera maintenant notre soin, dans cet inconnu de symbiose subtile, courbures minuscules, glissements, captures cellulaires, qui nous soulèvent doucement d’émotion. Là, mangeons… plénitude discrète, augure silencieux.

Est-ce ainsi que se glisse la musique, que se modèle son corps, ce poisson, cet oiseau, Galatée, sirène ou muse visiteuse, visiteur tempétueux, carillonnant, sorcier envoûtant. Confidente.
Celle qui abonde, pleine et invisible.

Ce jour là, dans cette rue, à Nelson, Lancashire. Peut-être en 1950.
Tous deux chantent. Le pas sur le pavé, le ciel chargé d’eau, les murs amarrés comme un quai, la rue usée de pluies, les fenêtres inquiètes, les cheminées biberonnant le peu de jour, tout chante. C’est une chanson que tous soutiennent de leur corps pénétré.

La musique est partout.
Seule la musique militaire est absente, inaudible dans le vent. Elle se réfugie à la chaleur des fêtes, dans les kiosques, dans les théâtres.

Photographie de John Bulmer