Marianne ou le soleil

ed4e06410f17c0730e4ba92c628e1ac3_large

La saison change. Il va vers cinq heures du soir marcher dans les rues, la tête tassée, raidie de travail. Le temps est doux, le soleil joue une partie de cache-cache nonchalante avec un ciel délavé comme des fleurs de roses. Il a mis un petit gilet par-dessus la chemisette d’été et respire en dansant sa marche d’oiseau léger. Traversant un parc, il croise une petite fille qui marche dans l’herbe quelques pas devant sa maman, à qui elle parle sans se retourner, le visage joueur, encore plein des jeux partagés d’écolière, et la jeune maman, dans l’élan gracieux, se met à compter, posément, un, deux, trois, jusqu’à quinze. Il y a de grands arbres juste devant, un beau tronc élancé de tilleul que la petite a sûrement repéré pour se cacher derrière.
Martin va s’asseoir sur un banc.
Quand il part marcher dans les rues, il emporte souvent un livre. Selon l’heure, selon le temps. Selon ce qu’il a fait ou va faire, l’état de ses yeux, de sa tête. A dix-sept ans il ne sait pas qu’il qu’il part marcher dans la campagne. Il part, c’est tout. Définitivement. C’est pourquoi plus tard il ne sait pas s’il l’a rêvé ou s’il l’a fait. Ni quand. Il part, les couleurs se pressent. C’est un grand éclat blond. C’est Marianne.

photographie de Thami Benkirane

Martin 1

2d3d68b4cce2dacb04b35776493fe79e_large

Martin est rentré survolté. Il venait d’insulter son père – à mi-voix, le dos tourné, certes. La bouteille de vin était renversée sur la table. L’excitation avait gagné depuis le matin. Comme un incendie qui couve, les premiers mots, les premiers gestes maladroits ont fusé. Le père avait l’air sombre, comme d’habitude, mais cette fois son visage fermé, son intransigeance brûlaient Martin, lui jetaient à la gorge un morceau de bois rêche, épineux. Il ne pouvait sortir un mot de ce qui le tourmentait. Le soleil brillait fort, l’air chaud, chantant de ce matin de septembre l’éblouissait, lui rendait insupportable la pensée du bonheur, noircie par l’indifférence du père, son ignorance, son refus.
Martin est entré dans la maison.
Il a mis l’allumette dans le foyer qui attendait, tout préparé, le premier frais d’automne. Le feu est parti clair et puissant. Le feu ressemble à la violence qu’il avait en lui, qu’il tentait de maintenir depuis plusieurs jours sans le savoir vraiment. Le père était parti au labeur sans qu’il ait pu lui dire… Il y avait eu aussi sa maladresse, sa malchance.
Le feu lui parle maintenant. Il bouillonne ses rondes syllabes qui emportent. Le feu parle comme lui les choses inintelligibles, ces choses sans foi ni loi, sans adresse, sans visage présentable dont il était plein, le feu les emporte comme une rivière tranquille, les prend en charge, les remue, les cajole, les berce tout au long de la route. Le père n’est plus maudit, le fils n’est plus un bandit, un bon à rien qui casse tout ce qu’il touche.
Au soleil tout à l’heure il s’éparpillait, il ne savait où regarder, qui écouter, des oiseaux, des feuilles qui brillaient vertes translucides, dorées, du ciel bleu et des petits nuages voyageurs, de tous les rires, les blagues, les récits qui fusaient il ne savait quoi faire, ni quoi faire de sa maladresse et de son désir. Maintenant le feu peut chanter pour lui seul, lui parler non pas seulement à l’oreille mais au cœur et aux entrailles. Le feu est l’intime de tous. Il est le compagnon du profond. Il emporte tout ce qui gênait, il nettoie.

photo de Thami Benkirane