La rivière chante pour moi
me dit le peintre, que j’ai suivi dans son petit logement haut perché.

Elle vous parle ?
C’est ce que je lui avais demandé quelques minutes plus tôt sur le pont où il s’appuyait, le nez dans son coude, le col relevé, le bonnet enfoncé sur la tête, le regard immobile comme noyé dans ses pensées.
Il m’avait pris le coude, emmené dans un vieil immeuble proche de là.

Nous sommes arrêtés devant une des peintures fichées sur le mur.
C’est la rivière intérieure, dit-il. Elle habite avec moi, ici, ou même dehors… Je la promène, je n’ai pas besoin de chien. Elle va parler avec l’autre, la vraie, qui coule, en vraie grandeur.
La mienne, elle joue à la peinture. Là, c’est une musique qu’elle fait. Tous les instruments y passent. Et je la vois chanter. De tous ses visages. Danser de tous ses bras, vous voyez…
Il bouge les épaules, il se trémousse.

Monsieur Temps a une vie cachée.
Ce personnage extrêmement discret, dont la voix ne m’est perceptible que dans le retrait du silence… J’avais remarqué, pendant ma toilette fraîche des matins d’automne, quelque chose qui m’aidait discrètement mais sûrement, une stimulation efficace, rapide, c’était lui, son doigté de chef d’orchestre qui faisait naître la musique, la chaleur, une sorte d’embrasement doux et profond qui allait me porter pour la journée, me redonner mes jambes et mes bras.
Je le reconnais maintenant dans sa présence silencieuse sous les affrontements quotidiens en accompagnement soutenu, en fluide, en liant, que je glisse dans mes peintures pour les faire avancer, elles aussi, vers l’inconnu, l’espéré.
Comme la rivière dans l’ombre.

Je suis à la recherche de monsieur Nuit dans la ville.
Pourquoi ? Qu’est-ce que j’attends de lui ? Qu’est-ce que j’attends de moi ? Je me réponds que je vois bien que tout le monde est à sa place — que je ne cherche jamais qu’à m’insérer quelque part, à me trouver un interstice entre l’un ou l’autre ou même à l’intérieur de quelqu’un. Toujours ? peut-être pas toujours — toujours seulement pour qui je suis aujourd’hui. Toujours pour aujourd’hui. Il faudrait trouver un nom pour celui-ci que je suis, qui n’est pas l’un d’eux que j’ai été mais pas un autre non plus. Toujourd’hui, le seuil du jour, la porte de tout jour. Les mots jaillissent comme des poissons hors de la nuit.

Je marche. Je sens que je suis monsieur Temps à la trace — je crois avoir fait un lapsus. Mais non. C’est seulement la musique qui avance dans laquelle je viens d’entrer sur la trace de monsieur Nuit, ou plutôt de nos regards convergeant sur le pont de la rivière, et nous prenons le large, ne cherchant plus d’interstice. Andante, qui va par les rues mouvantes, au sein d’un ensemble.
Comme je l’attendais lorsque je jouais seul sur mon piano.

Wifredo Lam, Annonciation, gravure, 1982

Je croise un homme sur le pont, pas très grand, pas très âgé, pas très pressé, pas très bien vêtu et dont le regard est immensément ouvert, et paisible.
Bon sang, mais c’est monsieur Nuit, me dis-je après quelques secondes de flottement entre l’attrait et la réserve.
Il est passé. Il m’a vu lui aussi. Nos regards se sont tutoyés. Mais c’est un bouleversement pour moi : monsieur Nuit est un autre !

André Derain, Portrait de Vlaminck

Je me demande où est le cheval-piano à présent. Je ne crois pas vraiment qu’il se soit envolé, comme Pégase. Il a fait mine de le faire, il est élégant. Je pense qu’il s’est posé dans le premier champ venu. Il a brouté les pâquerettes. Il s’est reconverti : il a regardé la beauté du pré, goûté la saveur des herbes. Il est devenu peintre, choisissant, fouillant, malaxant les couleurs, recomposant la prairie à son idée.
Hors de l’écurie, hors de la maison où le marchand de musique me l’avait livré, domestiqué déjà avec toute une génération de ses frères et sœurs émancipée du long servage de leurs parents et promue dans le divertissement ou les arts.
Mais il m’a prêté ses oreilles et ses jambes, et moi mes doigts. Nous avons sauté la barrière de l’espèce.
Espèce — un mot qui ne rendait aucun son, ni aucun sens — écoute ça me dit monsieur Nuit, un mot qui a traîné dans toutes les poches… bon voyage, ne te perds pas !
Mais je retourne à mon cheval dans le pré, ou du moins je le suis à la trace.

Ce matin, alors qu’elle ne me dit rien — miroir sans tain, éclat fondant sous le regard — qu’aucun mot de ma part ne pourrait la déranger de son aphasie, j’ai droit à un commentaire de monsieur Nuit.

Elle te dévoile son secret, tu vois.

Au même moment, c’est l’emphase du soulagement, pour moi. Comme vont les ondes sur l’eau s’élargissant calmement à n’en plus finir. Aucun mot ne l’atteindra jamais. C’est le journal de la rivière agréé tout entier, récompensé du prix d’accomplissement, comme la Grande porte de Kiev de Moussorgski, les ors sur la lagune. Je deviens le peintre officiel, le diariste de Sa Majesté. Je passe le pont léger comme une biche. Tous mes mots glisseront sur elle maintenant.

Continueront à glisser, tu peux dire, ajoute monsieur Nuit, grommelant derrière mon épaule.
Il ne te reste plus qu’à choisir.

Et je comprends que monsieur Nuit me remet dans ma condition d’humain, celui qui doit choisir. Quand la rivière, elle, poursuivra dans sa majestueuse inertie.

Henry Moore