L’émancipation

 

P1130255rIls se réunissent certains soirs d’été dans un vaste ciel au-dessus de la rivière pour d’interminables ballets, jusqu’à la nuit. Ils vont et viennent, tournent, se mélangent, se séparent en deux groupes qui s’éloignent l’un de l’autre puis se jouxtent, se frôlent, se traversent à toute vitesse en miroitant de leurs ailes noires comme des poissons et clament comme des chœurs antiques.
Nul doute qu’ils jouent, qu’ils exultent.
Je m’arrête dix fois dans ma promenade sur cette berge fréquentée mais seuls quelques enfants leur prêtent attention.
Le peuple des corbeaux freux vit près de nous et nous donne ce spectacle d’une création commune spontanée, où tous les talents – le moindre petit talent – à l’instar des parcelles de l’eau dans la rivière, ont leur place et jouent leur jeu.
Je reste le nez en l’air à les regarder aller et venir, animer le ciel de leur flot, de leurs vagues, de leurs grands drapés noirs, de leur ruissellement et de leur clameur ; à imaginer que l’humanité toute récente encore (en regard des dinosaures que sont les oiseaux) un jour lointain pourrait atteindre à des sommets de joie, d’art et de bonheur d’être au monde ; elle n’écrirait plus ses regrets, ses griefs, ses espoirs, ne se prendrait plus les pieds dans les fils coupants et tranchants de ses désirs fragmentés et aveugles, ne s’étranglerait plus dans les liens de la famille, du travail, de la patrie, et de la religion.

Ce matin

Parce que vous avez demandé de mes nouvelles.

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Le temps qu’il fait – hommage aux libraires (et à beaucoup d’autres)

Les nuages et la pluie donnaient des assauts au soleil
qui se réfugiait derrière la grande vitrine ornée de la belle étoile
je me souviens qu’il y a un beau texte de Delteil nommé « à la belle étoile »
une étoile jaune aurait noté Georges Pérec qui remarquait la couleur des choses
tout simplement
comme Jacques Prévert avant lui
la pluie et le beau temps
et derrière la grande vitrine à l’enseigne de la petite étoile
jaune, le soleil
s’était réfugé
et moi aussi
nous étions nombreux, des Tchéchènes, des Cosaques, des Syriens, des Algériens et des ratons laveurs, bien sûr, surtout des noirs, des blancs, des rouges, des jaunes, des po de pin des tur des relu tu et tu
je et tu te souviens-tu de ce beau livre ?
Et puis le soleil est ressorti et nous aussi
et j’emportais avec moi un petit sac en papier blanc à l’effigie de l’étoile jaune – la bonne mère – avec dedans « Automobile Club d’Egypte »
Je me souviens de ça ce matin en me réveillant.
Et j’étais allé aussi à Notre Temps, dans la Grand Rue, Valence, boulevard des livres, du soleil et des gens
tout beau tout frais
qui va vers la mer
vous connaissez ?

Élina à Saint-Aygulf

Image« Impermanence »

« Je profite d’un rayon de soleil, à l’abri du vent. La mer est déchaînée. Le bruit des vagues est puissant et incessant. En réalité cela ne représente rien à l’échelle de la planète, ou de l’univers. Je laisse pénétrer en moi la pensée que tout ira toujours. Quoi qu’il arrive. Je traverserai ce que j’ai à traverser. Jusqu’à la mort, et au-delà. Je suis là. La question me taraude depuis tout temps, où que je sois : qu’est-ce que je fais là ? Et aussi qu’est-ce que je suis en train de faire ? Souvent, je ne le sais pas. Je me laisse imprégner des couleurs de la mer. Des teintes vertes et bleues du paysage tout entier. Les gris chauds des sables et des rochers. Et la blancheur de l’écume rafraîchissante. »

St Aygulf, 26 mars. Élina

Le marcheur solitaire

promeneur solitaireFratello a écrit simplement Gérard en titre du message par lequel il annonçait la mort de son frère. C’est ainsi que j’ai su que je perdais un frère moi aussi. Je l’avais rencontré ce frère mais nous ne nous étions pas parlé, pour ainsi dire. C’était un solitaire. Il peignait. Quelqu’un a mis de la musique sur son tableau que je préfère, un tableau de silence, pourtant. Et le silence est préservé. > Regardez < car la musique se regarde tout autant que le silence s’entend.
Le frère que je n’ai pas eu vient maintenant à ma rencontre, par ce tableau que je trouve dans le message de Gérard et que je perds ensuite. Et quand je tente de le retrouver, il me revient avec une musique, d’un frère ou sœur que je ne connais pas. Celui et celles que mes parents m’ont attribués, que la société m’a désignés comme « miens » ne m’ont jamais été aussi fraternels que ces deux-là. Pourtant je les aime bien, ceux du lien familial, nous avons joué, pleuré ensemble, nous nous parlons et disputons, nous nous touchons mais nous ne nous donnons pas la joie profonde de l’art, nous ne nous donnons pas le risque de notre créativité profonde. Ou pas souvent. C’est la faute à cet abus de langage, l’adjectif possessif. Il y a longtemps que je ne le reconnais plus, celui-là. Depuis l’étranger de Baudelaire, je crois bien, depuis les merveilleux nuages. Mais je ne réalisais pas alors, adolescent, que c’était cet abus de langage – l’emploi du possessif – qui était la source de tous les problèmes.
J’aime remarquer aussi que le titre du frère a changé, dans le passage à l’autre frère, s’il venait de Rousseau, le promeneur, il va aussi vers Alberto, l’homme qui marche.

Alain

Olivier DebréLes couleurs sont les artistes. Le cèdre broie le vert et noir contre le satin rose orangé du ciel. Appuyées sur le socle chaud des toits roux, les couleurs de la vie gardent celles de la mort sous leurs ailes. Les lourds reptiles des branches se soulèvent. Leur brun charbonneux, épaisses lignes. L’iris clair des nuages. Le bleu ciel s’ouvre en longues rivières, en bras limpides. Les fourmis de mes mots grimpent à l’assaut du tronc. Les petits hommes méchants ou bons remuent à terre ou grouillent, rouillent, s’écrasent sous l’infinie beauté déployée parmi eux à leur insu – qui les écoute – qui rougit à leurs émotions – s’embrase, s’allège. Comme ce matin à l’enterrement, le cercueil, soudain vaisseau glorieux qui répondait à nos attentions en prenant son envol chargé de fleurs, de bougies, empourpré, comme si des anges l’avaient soulevé, alléluia, indifférent au protocole vaillamment assumé du prêtre mais pas au recueillement qui venait de laisser entrer dans l’église cette grâce des artistes. Renouvelant le contrat que les religions ont toujours fait aux arts.

peinture d’Olivier Debré

A Noël

abracadabraMa fille Jannie fait des paquets avec des airs  de magicienne ! Moi je fais des photos, nous nous inspirons mutuellement.

Pourtant, à l’approche de Noël, je déprime. Je dégonfle. Comme une baudruche qui se vide et descend en flageolant faiblement. Comme une neige qui tombe.

C’est toute la vanité de ces réjouissances, de ces cadeaux, de ces bombances, de ces chaleurs familiales qui retombe. Quand j’étais tout jeune papa, il y a bien quarante ans de cela, j’avais une fille adorée qui était ma muse, j’écrivais des histoires, pour elle et pour moi. Un soir, elle m’offrit, autant que je lui offris, ce Père Noël :

 » Le soir faisait une ronde bleue autour des fenêtres.
Les montagnes, les arbres, les maisons, tour à tour entraient dans la ronde et devenaient bleus »… lire la suite

Un salut à Raymond

legerC’était lui le chef de file des gamins, à Prunières. Il n’est pas vraiment l’aîné de cette nombreuse génération de petits Farnaud. Mais il était le plus grand à Prunières – pendant que nous y étions en vacances, ma soeur et moi, et sans doute le reste du temps aussi. Et le plus fort en tout. Il pouvait tout nous apprendre, de la montagne, des brebis, des torrents, des chiens (leurs attributs et leur puissance sexuelle), de la cave au hangar, de l’aire à l’atelier, des cabanes, des champs, des machines agricoles, de tout ce qui était des garçons, des hommes, du travail, de l’aventure. Il disait les mots du patois provençal qu’on parlait dans « les Alpes » avec l’accent plein de coeur et de couleurs que j’ai toujours aimé entre tous, comme le lait de ma mère.
Aujourd’hui Raymond est malade. Il a comme ensemencé mon imaginaire et ma curiosité, aiguisé ma sensibilité – alors que nous sommes si différents en tout.37790612
Une foule de réflexions affleure, comme les ruisseaux, les torrents vers la Durance qui courait, dévalait les Alpes jusqu’en Provence. Mes réflexions m’éloignent toujours de la famille. Mes pensées sont des rêves, des voyages, des horizons ouverts comme sur les montagnes, les sentiers, les nuages, les prairies, les arbres quand on ouvrait la porte de bois sur le ciel.
Au-dessous de la famille coulent des fleuves qui assurent le transport des idées, leurs rencontres, leurs mélanges, leurs jaillissements. C’est pourquoi je vois toujours la famille dans le passé, sans nostalgie, comme la matrice de ce qui est advenu. La famille est une cabane, un nid qui finit par tomber de l’arbre, à moins qu’il ne soit sans cesse restauré, de saison en saison repris en charge par de nouveaux parents. Pendant ce temps, l’adulte vole vers ses nouveaux parents, à grande échelle, celle du monde culturel, social, politique.1945
Mais déjà, la maison de Prunières, celle des grands-parents – Valérie et Ludovic que nous n’avons pas connu – n’était pas sans horizons, car à la fois celle du maire, le café, la cabine téléphonique du village, elle était plus qu’un nid, presque une ruche où revenaient en leur saison les bergers, les chasseurs, où tant de savoir-faire, de savoir-vivre, et d’intelligence du coeur mûrissaient et se pertétuaient. Mais il y a eu la guerre, les guerres et toutes sortes de guerres.

La sieste

P1050238La lumière est douce dans la chambre. Les choses, les lieux sont dans une sorte de liberté à l’heure de la sieste. Personne ne les dérange. La maison est accueillante, comme on dit. C’est une façon de reconnaître que s’il y a des perturbations, elles viennent de nous. Une maison peut être le cadre d’horribles drames. Une vie de famille, une vie de couple, peuvent être invivables, les choses elles-mêmes qui nous entourent perdent tout réconfort, leur beauté s’évanouit, on s’aperçoit alors que le bien le plus précieux c’est la relation d’amour – lorsqu’elle disparaît, c’est l’enfer. Nous connaissons tous cela, au moins une fois, souvent plusieurs au cours d’une vie.
Mais à l’heure de la sieste, dans la pénombre de la chambre, l’amour est bon.
Liya, la petite dernière, Jannie sa maman, Zoubida sa maman dans le cadre, et moi leur papa à toutes, si je puis dire, nous sommes là aujourd’hui. Il y a même Chris qui s’est invitée en offrant un chasseur de rêves à Liya que sa maman a accroché à la tête de son lit. EP1050235t d’autres présences aimantes dans cette pièce, qui sont comme chez elles et qu’aucune porte ni fenêtre, qu’aucun mur ni filet ne pourrait arrêter. La famille c’est cela – si l’on veut l’appeler ainsi – c’est cela : présences aimantes. Elle se réduit parfois à tout peu, elle s’agrandit aussi, et elle se choisit.  Elle est un peu élastique, de par le réel des relations. Pour moi bien loin de tout clan, de toute tribu.
L’hospitalité n’est l’apanage de personne. Elle est en chacun, selon son coeur.

anniversaire des jours

P1050156Ce matin une petite fenêtre s’est ouverte dans mon note-book : 18 septembre. Petite fenêtre ouverte dans ma mémoire qui ressemble à ces jolis petits calendriers de l’Avent pleins de surprises, caramels, carrés de chocolat, bonbons, ciels étoilés ou prés fleuris, musiques tintinantes, nuages de passage dans le ciel bleu… ma mémoire est un livre d’images, j’en laisse les pages s’envoler, revenir. Ma mémoire n’a pas plus d’importance que la rivière qui coule. Beaucoup moins. Car j’aime la rivière plus que tout. Toutes les rivières, dès l’instant qu’elles coulent, qu’elles s’échappent, avec d’incomparables lumières insaisissables. Les abords des rivières aussi, le lit de la Drôme, par endroits très large, où poussent des plantes en nombre incalculable, en variété inimaginable, des herbes, des arbres, des fleurs, des couleurs, des insectes, des animaux et des cailloux… j’adore les cailloux. Le dix-huit septembre, aujourd’hui je m’en fous… j’entends Georges Brassens – c’était le 22, je crois, il y en a en grand nombre, des nombres – j’entends mon père qui meurt, en silence, mais je l’entends, il fait le même bruit que la petite fenêtre qui s’ouvre dans ma mémoire, ce matin-là, j’entends mon petit frère qui braille, cet autre matin, P1020030il y en a plein des 18 septembre. Aujourd’hui il dessine dans ma fenêtre des nuages blancs dans le ciel bleu. Pourvu qu’il y en ait encore beaucoup, beaucoup, des jours comme celui-là !
En bas couleurs des roses – et de l’Isère.

Époques

A la mi-août les martinets sont partis
c’est un total bonheur, couleur de ciel
le bleu est moins criant, le ciel plus tendre
mais le soleil d’août est roi, toujours
oiseaux d’été
qui jamais ne se posent
ni ne se laissent poser de questions
comme le vent
le ciel est libre
une hirondelle maintenant
puis deuxP1040999r
et voici les petites aux ailes delta, si furtives, qui glissent plus fluides que sources dans la fontaine bleutée de l’air, leurs petits cris tendres et doucereux
flottant sur les étés d’enfance
Non pas les longues hirondelles noires si familières, des maisons et des étables, mais ces petites, comme celles des rivières, qui viennent ici à la fin de l’été
plus enfantines
dans leurs jeux
dans ma mémoire
que les farouches martinets
Un jour ne chasse jamais l’autre
il n’y a qu’un jour qui se lève
à neufP1050009
avec son goût d’éternité
les souvenirs ne sont que le langage
qui court après,
la traîne de nos sens,
la peur de la vitesse
et du rythme de la vie.
Sous la fenêtre
un musicien
sort de chez le marchand de musique
les martinets sont partis
le bonheur est intact
plus fort d’un jour, d’une saison
comme il l’était la veilleP1050010.
Je pense à Lolo de St Yrié
chez lui, sous un hangard,
ou même dans l’herbe
j’avais découvert les premières vieilles voitures
et je sais que son fils, mon cousin,
est un fangio.