Élina à Saint-Aygulf

Image« Impermanence »

« Je profite d’un rayon de soleil, à l’abri du vent. La mer est déchaînée. Le bruit des vagues est puissant et incessant. En réalité cela ne représente rien à l’échelle de la planète, ou de l’univers. Je laisse pénétrer en moi la pensée que tout ira toujours. Quoi qu’il arrive. Je traverserai ce que j’ai à traverser. Jusqu’à la mort, et au-delà. Je suis là. La question me taraude depuis tout temps, où que je sois : qu’est-ce que je fais là ? Et aussi qu’est-ce que je suis en train de faire ? Souvent, je ne le sais pas. Je me laisse imprégner des couleurs de la mer. Des teintes vertes et bleues du paysage tout entier. Les gris chauds des sables et des rochers. Et la blancheur de l’écume rafraîchissante. »

St Aygulf, 26 mars. Élina

Le marcheur solitaire

promeneur solitaireFratello a écrit simplement Gérard en titre du message par lequel il annonçait la mort de son frère. C’est ainsi que j’ai su que je perdais un frère moi aussi. Je l’avais rencontré ce frère mais nous ne nous étions pas parlé, pour ainsi dire. C’était un solitaire. Il peignait. Quelqu’un a mis de la musique sur son tableau que je préfère, un tableau de silence, pourtant. Et le silence est préservé. > Regardez < car la musique se regarde tout autant que le silence s’entend.
Le frère que je n’ai pas eu vient maintenant à ma rencontre, par ce tableau que je trouve dans le message de Gérard et que je perds ensuite. Et quand je tente de le retrouver, il me revient avec une musique, d’un frère ou sœur que je ne connais pas. Celui et celles que mes parents m’ont attribués, que la société m’a désignés comme « miens » ne m’ont jamais été aussi fraternels que ces deux-là. Pourtant je les aime bien, ceux du lien familial, nous avons joué, pleuré ensemble, nous nous parlons et disputons, nous nous touchons mais nous ne nous donnons pas la joie profonde de l’art, nous ne nous donnons pas le risque de notre créativité profonde. Ou pas souvent. C’est la faute à cet abus de langage, l’adjectif possessif. Il y a longtemps que je ne le reconnais plus, celui-là. Depuis l’étranger de Baudelaire, je crois bien, depuis les merveilleux nuages. Mais je ne réalisais pas alors, adolescent, que c’était cet abus de langage – l’emploi du possessif – qui était la source de tous les problèmes.
J’aime remarquer aussi que le titre du frère a changé, dans le passage à l’autre frère, s’il venait de Rousseau, le promeneur, il va aussi vers Alberto, l’homme qui marche.

Alain

Olivier DebréLes couleurs sont les artistes. Le cèdre broie le vert et noir contre le satin rose orangé du ciel. Appuyées sur le socle chaud des toits roux, les couleurs de la vie gardent celles de la mort sous leurs ailes. Les lourds reptiles des branches se soulèvent. Leur brun charbonneux, épaisses lignes. L’iris clair des nuages. Le bleu ciel s’ouvre en longues rivières, en bras limpides. Les fourmis de mes mots grimpent à l’assaut du tronc. Les petits hommes méchants ou bons remuent à terre ou grouillent, rouillent, s’écrasent sous l’infinie beauté déployée parmi eux à leur insu – qui les écoute – qui rougit à leurs émotions – s’embrase, s’allège. Comme ce matin à l’enterrement, le cercueil, soudain vaisseau glorieux qui répondait à nos attentions en prenant son envol chargé de fleurs, de bougies, empourpré, comme si des anges l’avaient soulevé, alléluia, indifférent au protocole vaillamment assumé du prêtre mais pas au recueillement qui venait de laisser entrer dans l’église cette grâce des artistes. Renouvelant le contrat que les religions ont toujours fait aux arts.

peinture d’Olivier Debré

A Noël

abracadabraMa fille Jannie fait des paquets avec des airs  de magicienne ! Moi je fais des photos, nous nous inspirons mutuellement.

Pourtant, à l’approche de Noël, je déprime. Je dégonfle. Comme une baudruche qui se vide et descend en flageolant faiblement. Comme une neige qui tombe.

C’est toute la vanité de ces réjouissances, de ces cadeaux, de ces bombances, de ces chaleurs familiales qui retombe. Quand j’étais tout jeune papa, il y a bien quarante ans de cela, j’avais une fille adorée qui était ma muse, j’écrivais des histoires, pour elle et pour moi. Un soir, elle m’offrit, autant que je lui offris, ce Père Noël :

 » Le soir faisait une ronde bleue autour des fenêtres.
Les montagnes, les arbres, les maisons, tour à tour entraient dans la ronde et devenaient bleus »… lire la suite

Un salut à Raymond

legerC’était lui le chef de file des gamins, à Prunières. Il n’est pas vraiment l’aîné de cette nombreuse génération de petits Farnaud. Mais il était le plus grand à Prunières – pendant que nous y étions en vacances, ma soeur et moi, et sans doute le reste du temps aussi. Et le plus fort en tout. Il pouvait tout nous apprendre, de la montagne, des brebis, des torrents, des chiens (leurs attributs et leur puissance sexuelle), de la cave au hangar, de l’aire à l’atelier, des cabanes, des champs, des machines agricoles, de tout ce qui était des garçons, des hommes, du travail, de l’aventure. Il disait les mots du patois provençal qu’on parlait dans « les Alpes » avec l’accent plein de coeur et de couleurs que j’ai toujours aimé entre tous, comme le lait de ma mère.
Aujourd’hui Raymond est malade. Il a comme ensemencé mon imaginaire et ma curiosité, aiguisé ma sensibilité – alors que nous sommes si différents en tout.37790612
Une foule de réflexions affleure, comme les ruisseaux, les torrents vers la Durance qui courait, dévalait les Alpes jusqu’en Provence. Mes réflexions m’éloignent toujours de la famille. Mes pensées sont des rêves, des voyages, des horizons ouverts comme sur les montagnes, les sentiers, les nuages, les prairies, les arbres quand on ouvrait la porte de bois sur le ciel.
Au-dessous de la famille coulent des fleuves qui assurent le transport des idées, leurs rencontres, leurs mélanges, leurs jaillissements. C’est pourquoi je vois toujours la famille dans le passé, sans nostalgie, comme la matrice de ce qui est advenu. La famille est une cabane, un nid qui finit par tomber de l’arbre, à moins qu’il ne soit sans cesse restauré, de saison en saison repris en charge par de nouveaux parents. Pendant ce temps, l’adulte vole vers ses nouveaux parents, à grande échelle, celle du monde culturel, social, politique.1945
Mais déjà, la maison de Prunières, celle des grands-parents – Valérie et Ludovic que nous n’avons pas connu – n’était pas sans horizons, car à la fois celle du maire, le café, la cabine téléphonique du village, elle était plus qu’un nid, presque une ruche où revenaient en leur saison les bergers, les chasseurs, où tant de savoir-faire, de savoir-vivre, et d’intelligence du coeur mûrissaient et se pertétuaient. Mais il y a eu la guerre, les guerres et toutes sortes de guerres.

La sieste

P1050238La lumière est douce dans la chambre. Les choses, les lieux sont dans une sorte de liberté à l’heure de la sieste. Personne ne les dérange. La maison est accueillante, comme on dit. C’est une façon de reconnaître que s’il y a des perturbations, elles viennent de nous. Une maison peut être le cadre d’horribles drames. Une vie de famille, une vie de couple, peuvent être invivables, les choses elles-mêmes qui nous entourent perdent tout réconfort, leur beauté s’évanouit, on s’aperçoit alors que le bien le plus précieux c’est la relation d’amour – lorsqu’elle disparaît, c’est l’enfer. Nous connaissons tous cela, au moins une fois, souvent plusieurs au cours d’une vie.
Mais à l’heure de la sieste, dans la pénombre de la chambre, l’amour est bon.
Liya, la petite dernière, Jannie sa maman, Zoubida sa maman dans le cadre, et moi leur papa à toutes, si je puis dire, nous sommes là aujourd’hui. Il y a même Chris qui s’est invitée en offrant un chasseur de rêves à Liya que sa maman a accroché à la tête de son lit. EP1050235t d’autres présences aimantes dans cette pièce, qui sont comme chez elles et qu’aucune porte ni fenêtre, qu’aucun mur ni filet ne pourrait arrêter. La famille c’est cela – si l’on veut l’appeler ainsi – c’est cela : présences aimantes. Elle se réduit parfois à tout peu, elle s’agrandit aussi, et elle se choisit.  Elle est un peu élastique, de par le réel des relations. Pour moi bien loin de tout clan, de toute tribu.
L’hospitalité n’est l’apanage de personne. Elle est en chacun, selon son coeur.

anniversaire des jours

P1050156Ce matin une petite fenêtre s’est ouverte dans mon note-book : 18 septembre. Petite fenêtre ouverte dans ma mémoire qui ressemble à ces jolis petits calendriers de l’Avent pleins de surprises, caramels, carrés de chocolat, bonbons, ciels étoilés ou prés fleuris, musiques tintinantes, nuages de passage dans le ciel bleu… ma mémoire est un livre d’images, j’en laisse les pages s’envoler, revenir. Ma mémoire n’a pas plus d’importance que la rivière qui coule. Beaucoup moins. Car j’aime la rivière plus que tout. Toutes les rivières, dès l’instant qu’elles coulent, qu’elles s’échappent, avec d’incomparables lumières insaisissables. Les abords des rivières aussi, le lit de la Drôme, par endroits très large, où poussent des plantes en nombre incalculable, en variété inimaginable, des herbes, des arbres, des fleurs, des couleurs, des insectes, des animaux et des cailloux… j’adore les cailloux. Le dix-huit septembre, aujourd’hui je m’en fous… j’entends Georges Brassens – c’était le 22, je crois, il y en a en grand nombre, des nombres – j’entends mon père qui meurt, en silence, mais je l’entends, il fait le même bruit que la petite fenêtre qui s’ouvre dans ma mémoire, ce matin-là, j’entends mon petit frère qui braille, cet autre matin, P1020030il y en a plein des 18 septembre. Aujourd’hui il dessine dans ma fenêtre des nuages blancs dans le ciel bleu. Pourvu qu’il y en ait encore beaucoup, beaucoup, des jours comme celui-là !
En bas couleurs des roses – et de l’Isère.

Époques

A la mi-août les martinets sont partis
c’est un total bonheur, couleur de ciel
le bleu est moins criant, le ciel plus tendre
mais le soleil d’août est roi, toujours
oiseaux d’été
qui jamais ne se posent
ni ne se laissent poser de questions
comme le vent
le ciel est libre
une hirondelle maintenant
puis deuxP1040999r
et voici les petites aux ailes delta, si furtives, qui glissent plus fluides que sources dans la fontaine bleutée de l’air, leurs petits cris tendres et doucereux
flottant sur les étés d’enfance
Non pas les longues hirondelles noires si familières, des maisons et des étables, mais ces petites, comme celles des rivières, qui viennent ici à la fin de l’été
plus enfantines
dans leurs jeux
dans ma mémoire
que les farouches martinets
Un jour ne chasse jamais l’autre
il n’y a qu’un jour qui se lève
à neufP1050009
avec son goût d’éternité
les souvenirs ne sont que le langage
qui court après,
la traîne de nos sens,
la peur de la vitesse
et du rythme de la vie.
Sous la fenêtre
un musicien
sort de chez le marchand de musique
les martinets sont partis
le bonheur est intact
plus fort d’un jour, d’une saison
comme il l’était la veilleP1050010.
Je pense à Lolo de St Yrié
chez lui, sous un hangard,
ou même dans l’herbe
j’avais découvert les premières vieilles voitures
et je sais que son fils, mon cousin,
est un fangio.

Bagages

P1150240Je l’ai cent fois photographié, cent mille fois regardé !
Je pourrais chanter « auprès de mon arbre… »
La grande différence avec la chanson, c’est que je ne m’éloigne pas de lui, ou plutôt qu’il ne le fait pas. Je l’ai toujours dans mon bagage. Lorsqu’on voyage par le train — avez-vous cette impression ? — c’est comme si on était entier (plein de tout ce qui nous constitue) transporté, « avec armes et bagages » en quelque sorte (rien de tel en avion, ou en voiture, à cheval ou à diligence autrefois, j’en suis sûr, à moins des gros équipages seigneuriaux… peut-être en bateau y a-t-il quelque chose de semblable… ?) Cette intégrité de soi, cette non-violence dans le transport ou tout au moins cette préservation de l’intime que je ressens, sans doute après tout n’est liée qu’à mon histoire, m’est personnelle, me rappelle inconsciemment les jeux d’enfant quand on s’installait entre les pieds d’une chaise renversée, bout à bout avec ma soeur pour voyager autour de la table, ou même peut-être quand on était poussé dans la poussette. Etre transporté, confortablement, quel rêve ! Et je pouvais rêver au train, puisque mon père était cheminot ! Et peut-être y suis-je si bien, dans ce train de rêve, que c’était le lieu-même, le seul, où notre famille était unie — le train représentant le père dans sa plus grande splendeur (bien qu’absent lui-même comme toujours), la mère rassurée retournant dans les Alpes, et les gosses dans l’aventure. Pour d’autres les trains sont la fuite, la guerre, l’angoisse, la torture, la mort, l’extermination.
Nous n’avons tous qu’un petit bout de l’Histoire, pas toujours le bon bout.
Je comprends l’anxiété de ma mère, la fragilité de mon père, ces choses profondes qu’ils ne nous montraient pas.

fleurs miel et confitures

DSCN0162rJ’ai fait des confitures.
C’est un mince filet de la grande tradition familiale que je reprends.
Une de mes enfants en profite – quelques uns de ses amis. Et les miens et moi-même qui en suis gourmand.
Mais il faut que je vous parle du miel. Régal quotidien ou presque. Que j’en parle non seulement parce que les abeilles sont en danger et que je suis, à ma manière limitée, militant de la cause écologiste, mais aussi parce que le miel est une valeur familiale. Miel des Alpes d’abord. Avec mes copains de pension ou de fac, il nous fallait peu de temps pour faire disparaître un pot (1kg toujours), comme d’ailleurs les gelées de groseille ou framboise de Lorette (les meilleures, jamais égalées à ce jour). Le miel nous le rapportions de Prunières. C’était celui du frère de Reine. Exceptionnel et inégalé lui aussi. Je ne sais combien de pots nous consommions chaque année. En tous cas je crois qu’on le faisait d’abord avant d’entamer les confitures qui elles, pouvaient rester plusieurs années dans les placards — vu l’abondance ! Mais elles finissaient toujours par se manger. Je ne parle pas des bocaux de fruits (pêches, prunes, cerises,… et des griottes réservées, elles, pour l’alcool.DSCN0122
C’était un miel crémeux, le miel des Alpes, d’une couleur très claire, celui de Georges — à l’instant son nom me revient. Je crois que Georges était un homme solitaire, en tous cas c’est ce qu’a établi mon souvenir d’enfant. Il venait seul apporter le miel à Prunières, sans doute dans une camionette. Je voudrais, même si c’est faux, associer chaque nom ou prénom qui me revient à une ou plusieurs choses, comme pour faire un jeu, pour reconstituer une vie, une existence à tout ce qui est mort maintenant, car je crois que si, ne serait-ce que 2 ou 3 générations plus tard, il restait de chacun de nous un prénom ou un nom et un ou deux détails associés plus ou moins exacts, ce serait déjà pas mal.
J’ai rêvé je crois de faire des livres et, bien que j’aie fait quelques petites choses en ce domaine, maintenant je n’aime plus vraiment les livres, j’aime les blogs, les réseaux sociaux, j’aime les spectacles qui ne laissent pas de traces, vivants comme une parole, comme une fleur, comme les arbres qui vivent et se métamorphosent en permanence.
P1040782r2Même l’hibiscus a chaud, dans la pénombre de la maison. Sa fleur tient la journée, cependant. Dehors ils se portent mieux, en plein soleil. Lorsque les fleurs se pressent, écrasent leur beau carmin, le tordent comme un linge autour de leur jambe, ou de leur coeur, elles paraissent fraîches encore, toujours fraîches jusque dans leur lie violette. Elles montrent la présence de la métamorphose imminente en toute chose — j’allais écrire : la mort, mais je me retiens, sentant que le mot pose problème, puisqu’il est gonflé de tant de craintes, d’obsessions, de dénis, de folie, de crimes.
En prenant un peu de distance, on pourrait, ce mot, s’en passer dans de très nombreux cas, car il n’est approprié au fond que pour la fin de ce que nous avons la conscience d’être « la vie », autrement dit notre vie individuelle — et sa projection surabondante sur ce qui nous entoure.
Que cet aveuglement cesse, et tout commence à exister.
L’hibiscus n’a probablement pas chaud, et lorsque la fleur fane, c’est sans pudeur qu’elle referme ses jupes écarlates sur le secret de son flamboiement.