J’avais beau en avoir déjà une sorte de préconscience (je l’avais éprouvé en tâtonnant la musique de Bach, par exemple) c’est un petit bouleversement que de sentir la musique qu’on a sous les doigts vous mettre en contact, furtivement, avec quelqu’un qui y est logé, que vous avez le temps de deviner, flou, derrière une porte, lointaine, qui disparaît mais dont vous avez la certitude qu’elle est apparue, qu’il existe, ce quelqu’un de qui procède cette musique, qui vous la tend, vous la propose, vous la prête. C’est une incroyable émotion pour le quêteur solitaire, nu dans son attente à peine avouée de cet infiniment autre qu’il ne sait ni nommer ni concevoir.
Vous ne saviez pas que par le piano seulement cela arriverait. Est-ce quelqu’un, ou est-ce Gustav Mahler lui-même, puisque c’est en jouant son air de la 1ère symphonie, d’après « frère Jacques », que cela m’arrive ? Je laisserai la question ouverte. Ce n’est pas une personne incarnée, ni un fantôme non plus, mais la relation est bien là qui se présente, ou se prépare, une relation d’amitié profonde comme on peut en connaître de bien réelles. Je n’aurai pas besoin de lui donner de nom, d’en faire un personnage, je le rencontrerai dans la musique.
Monsieur Temps enlève son costume. Oui, il est nu, de chair et de peau, sans façon il me remue dans les mains et les bras. Ce n’est pas du chiffon, c’est bien des muscles, ce sont les miens ! Il est des deux côtés en même temps, il passe par mon cou et ma tête, en moi chef d’orchestre, il tient partout. Je le sens maintenant aux épaules. Je sens que c’est maintenant seulement que je suis monté sur le cheval. Je ne suis plus à moitié installé, penché de côté, accroché à la bride.
Comment ai-je pu rester juché comme ça jusqu’à maintenant, ce corps qu’il fallait porter endormi sur mon dos, tout entier soutenu par monsieur Temps et le cheval ?
Voilà que Gustav Mahler le réveille avec ce frère Jacques à l’allure de marche funèbre, on ne pouvait rêver plus cocasse ni plus tendre.

Monsieur Temps me tient vraiment dans ses mains (je m’en aperçois après cette invasion de virus), mes doigts manquent de coordination, de réponse au rythme, de mémorisation. Je ne parle pas de l’intérieur du corps qui ne va pas fort, du cerveau qui semble en activité réduite.
Je reviens tout de même au piano, mais fragile comme une marionnette que monsieur Temps tient du bout de ses fils. Sans lui je peux redouter l’affaissement en un vieux paquet de corps meurtri. Monsieur Temps, je m’engage à ne pas le laisser disparaître, c’est mon imagination et mon désir qui l’ont créé (ou du moins personnalisé). Nos forces sont conjointes, s’il me tient, me structure et me fait avancer, n’est-ce pas aussi que je le nourris ?
Le cheval aligne le sourire luisant de ses dents noires et blanches sous nous qui le montons, il nous rend l’équilibre possible, il s’engage au petit trot, s’arrête puis repart docilement quand nous avons lâché la bride, il n’en sourit que plus large, détendez-vous, nous dit-il.
J’entends sa selle, son harnais cahoter joyeusement par moments avant qu’il ne nous soupire quelque chose comme On est bien les gars, je sens les copains pas loin.
Et nous sentons bientôt notre société pouvoir renaître.
Je saute à terre, nous signons tous les trois, oui pour la reconstruction d’une société.

Christine Delbecq

Un virus a attaqué il y a deux jours — pourquoi n’avoir pas informé plus tôt ! c’est vrai nous avons pris l’habitude d’informer immédiatement à tort et à travers… mais je ne me suis pas vu crier et gesticuler dans le désert médical. Il a attaqué en soirée profitant d’une brèche gourmande (les gourmands sont des lances mais sont aussi un gaspillage qui nuit à l’organisme, sachant cela j’ai pensé qu’il pouvait être (le virus) un contrôleur de la consommation et je lui ai ouvert mon oreille). Il m’a bousculé sans égard, il a enfoncé tous les petits et grands aménagements de la frontière du bonheur. Par trop douillette, la frontière protège, mais si naïvement, se faisant décorative, attirante, pour vanter son bonheur, y accueillir les nouveaux adeptes, elle peut manquer gravement de discernement. Le virus voit son bonheur d’envahisseur, son énergie explosive dévore autrement plus que la discrète pénétration des mites alimentaires dans le riz pourtant gardé sous haute protection, lesquelles je passai un temps fou à éliminer, cachées en nombre avec leurs larves roulées en grain de riz — c’était l’après-midi même, elles auraient pu me mettre la puce à l’oreille.

Cette « guerre » entre espèces différentes est une donnée de la vie bien antérieure à l’apparition des humains. Chez les humains, elle me paraît contre-nature. Ils sont experts en négociation. Mais peut-être pas plus que les insectes. Leur atout-maître, c’est de pouvoir renier leur nature d’humain.

Hélène Duclos, Déroger à la règle 2 – huile sur toile – 97 x 130 cm, 2022

Ce n’est pas un froid d’automne qui engourdit mes mains — elles écrivent, d’ailleurs, elles pourraient jouer, gravement — c’est autre chose, qui les durcit mais ne les affaiblit pas, ne les immobilise pas. Elles sont en colère, d’une colère pesante, hagarde mais forte encore, elles sont noires comme le graphite de mon crayon. Elles veulent parler de la guerre. Elles veulent en parler.

J’avais une amie araignée il y a très longtemps, comment l’avais-je appelée (non pas Arachné, je lui voulais destin plus doux)… peut-être Pénélope ou Philomèla… Elle est revenue, depuis quelques jours je la salue gentiment le matin quand j’ouvre le fenêtron de la salle de bain dans l’angle duquel elle a fait sa toile, très fine, presque une poussière, car elle est toute fine elle aussi, à peine visible, comme un filament de cristal dans l’ombre. Ma main la frôle presque en tirant le fenêtron qui vient lui apporter le courant d’air qu’elle affectionne, elle fléchit légèrement son corps fin.
J’aurai besoin d’elle pour tricoter la guerre encore là, de si loin, que j’ai dans les pattes depuis 1948 moi aussi, depuis qu’elle était revenue, changeant de camp après être repartie — besoin de toi parce que tu étais là, je crois, avant la naissance des hommes, avant la formation des doigts, avec tes pattes fines qui tricotaient. Le soleil entre maintenant, vient dans mon dos qui a moins froid, s’arrondit comme un paquet qui pourrait porter aux épaules les longues pattes fines pour tricoter, traverser le temps pour dire la guerre en s’enfuyant doucement, tout seul, comme toi, refusant de répondre à l’offensive des patries, mais tissant patiemment le manteau, chaleureux, le nôtre à tous.

Hélène Duclos, peuple en exil, 6 – huile sur toile – 54 x 65 cm, 2011

Je n’aurai jamais imaginé que monsieur Nuit puisse être amoureux.
Monsieur Nuit m’interpelle :
Toi, celui qui écrit ! Mêle-toi de ce qui te regarde.
C’est bien à vous de me dire ça ! qui mélangez toutes les pensées, tous les mots de quiconque.
Moi je n’écris pas !
Qu’est-ce qui me le prouve ?
Je suis trop vieux pour ça.
Je me suis tu. J’ai pris conscience de ma puérilité.
C’était inespéré. Il fallait me mettre les points sur les i. Celui qui écrit est comme l’enfant d’Héraclite. Il joue à la vie comme l’autre joue au temps.

Monsieur Nuit est complètement métamorphosé, il est taureau, ou peut-être colibri, ou même le jeune homme méconnaissable qu’il a dû être, il se précipite sur celle que son cœur a subitement désirée parce qu’elle est passée près de lui à l’instant du rut, à l’heure du désir. Et celui qui écrit doit partir, loin de ce qui ne le concerne plus.
Après, il y a des voyeurs qui cherchent à voir. Oui, avec leurs gros yeux, comme les mouches. Je les laisse à leur affaire.

Peinture de Marc Chagall

Un matin frais d’automne.
Les doigts :
Pendant que tu penses à te réchauffer le cœur et les pensées, si tu te laissais glisser jusqu’à nous, qui ne sommes pas que des petits outils à ton service, si tu pensais que nous avons froid aussi, que nous sommes engourdis et maussades, donne-nous un petit BWV pour nous réveiller, une petite série de triolets ‘sol-la si-ré-do do-mi-ré ré-sol-fa# sol-ré-si sol-la-si, tu connais ? Tu vois, pour nous c’est comme un petit verre d’alcool doux qui réchauffe nos veines, qui nous fait doucement rebondir et tu sentiras affluer dans ton cœur nos petits globules roses. C’est un peu tôt le matin, tu penses aux voisins, c’est ce qui te retient, c’est pourquoi tu tournes en rond, mais non ! écoute, il y a déjà des camions dans la rue… et puis nous restons piano, ils n’entendront rien.

Afifa Aleiby, Finishing Touch, Oil on canvas 80x60cm, 2008

Un doigt voulait se poser, juste comme il faut, sur le bon temps, entraîner les autres, eux aussi, bien en mesure, mais voilà qu’il reste en suspens et me dit :
Tu veux être trop nombreux sur le piano, monsieur Temps, monsieur Nuit, le cheval et toi !
Je soupire.
Ah… (Je vois l’image d’un colporteur avec un échafaudage de meubles et de pantins sur son dos, qui tenterait de prendre appui sur lui, le doigt, cette image m’amuse et fait fuir mon doute)
Je crois qu’il va falloir t’y faire. Oui, ce n’est pas gagné, mais je ne peux pas me séparer d’eux, ils me collent à la peau maintenant, ils m’emplissent, je serais vide sans eux, une peau vide sans rien dedans, comment voudrais-tu que je joue, que je bouge seulement !
Le doigt semble consterné.
Nous sommes, nous les doigts, sensibles au moindre courant d’air, le moindre souffle de pensée nous arrête, nous détourne de notre élan.
Ça va peut-être s’arranger. Je suis content que vous m’adressiez la parole, je suis flatté. Je me sens presque comme La Fontaine.