Je pose le papier et le crayon sur le piano et je retrouve ma maladresse intacte. Aucune petite souris ne sort de la mine de crayon. Je devine sa méfiance ou sa timidité. Peut-être fallait-il que je la dessine. Je sens que je nous complique la vie. Raconter des histoires est bon pour les enfants. Les souris et les hommes… c’est beaucoup plus sérieux. Je ne suis pas convaincu mais je me remets seul à ma tâche.
Tandis que mes doigts trottinent je vois qu’elle n’est pas venue pour rien. Il y a une petite rondeur dans mon cerveau, et jusqu’un petit fluide au bout des doigts. Le papier et le crayon se sont curieusement endormis, évanouis. Je voudrais bien comprendre comment elle saute de l’un à l’autre, comme par dessus un gouffre. Tout à fait comme je fais lorsque je bondis du piano jusqu’à la table pour écrire.

Trois profs, mes ex-collègues, passent par là. Je leur offre un verre de vin. Je ne comprends pas tout de suite qu’ils sont envoyés par le principal. Ils sont là pour me sonder. Mais je bois verre sur verre et je commence à délirer. Je démissionne — bien sûr que c’est vrai — c’est la quatrième fois que je démissionne dans ma vie. Que je fuis mes responsabilités. Ils s’en vont finalement et je prends le chemin de la rivière. Je me roule dans les pierres et là je vois la petite souris : un dos noir parmi les galets blancs. Elle ne se sauve pas. Je la reconnais. A ses moustaches, à ses tout petits yeux. Elle est de mon écriture. Proche du sol, comme le crayon gratte le papier. J’entends même sa musique. Je reste près d’elle. Elle sait des choses que je ne sais pas savoir.

Je suis complètement gouverné.
Le crayon lui-même le sait, mais je ne peux déchiffrer ses mouvements désordonnés et incertains. Je pourrais lui prendre la main, parler à sa place, combler cet inconnu qui m’appartient par quelque chose de mon invention à quoi j’irai me soumettre, que je reconnaîtrai comme mien, qui compensera l’égarement dans lequel je suis au milieu de l’immensité des forces que j’ignore. Je triche avec le crayon en le maintenant en main, en le guidant, c’est un cheval lui aussi que je tiens par le mors alors que je voudrais qu’il m’emmène au-delà de mon sentier connu, hors de mon équilibre, qu’il me relie à des orbes plus vastes, qu’il m’invite à danser hors de mon corps enfermé. Il faudrait qu’il soit musique ! lui aussi.
Qu’il abandonne les mots pour n’en garder que le fluide, qu’il abandonne la trace pour ne garder que le mouvement, le désir et sa réalisation.
Mais un crayon ne chante pas… si ! je l’entends chanter, doucement, grattouiller. Comme un vers qui grignote, une petite souris… saura-t-elle un jour jouer du piano ? Peut-être, lorsque nous monterons tous deux sur le cheval. Elle sera là, conquise par le grand rire de mon ami, elle jouera de ses pattes fines, de son museau, de ses moustaches. Je dois la garder près de moi, j’ai bien vu à quel point je suis désespérément maladroit depuis que je ne raconte plus l’histoire du cheval-piano. Je vais te présenter, petite souris, je vais te faire adopter, nous irons tous trois courtiser la musique.

Le crayon a retrouvé sa feuille de papier habituelle, mais il a fort envie de s’émanciper. Écrire des mots les uns à la suite des autres, attendre que monsieur Nuit les disloque, les digère et leur permette de doucement descendre, se sédimenter, ou partir dans la danse de la rivière à n’en plus finir. Le crayon veut aller plus vite et le crayon s’invente un nouveau langage lui aussi, comme le pinceau. Il sait qu’il parlera tout autant en dessinant le labyrinthe de ses oreilles, que toute voix est bonne pour qui cherche à entendre, et que le monde n’a pas d’entrée ou de sortie où quelqu’un puisse parvenir en se criant vainqueur.
Qu’emporte-t-il le crayon dans sa course, de tout ce qu’il accepte ou choisit de prendre de mon désir informe, à quelle rive, à quel voleur va-t-il le céder ? Ce joueur de monsieur Nuit va-t-il me laisser entrevoir de ces temps fabuleux, de ces métamorphoses…
Le journal de la rivière n’a jamais été aussi près de ma main. Pourtant ma main l’a écrit, et dessiné même, tant de fois, par-dessus la rumeur de la vie quotidienne. Nous sommes la nef des fous flottant sur l’eau, traversant les ponts, nous grouillons sur la terre sans parvenir à nous entendre. Je n’ai trouvé que ce recours à monsieur Nuit et monsieur Temps.

L’histoire du cheval-piano racontée, ça ne nous empêche pas de nous retrouver, lui et moi, pour de petites balades tâtonnantes, attentifs l’un à l’autre, l’oreille et le museau pleins de gourmandise. En dehors de ce temps je ne sais pas ce qu’il fait, où il va, ni même qui il est. Mon imagination aussi s’en va de son côté, sans souci de se confier au papier.
Le papier lui-même se sent plus libre. D’ailleurs il a migré ce soir vers les grands feuilles de dessin où je me suis mis à faire une peinture. Une peinture libre comme jamais, elle aussi.
Et maintenant je la regarde, satisfait, elle est gaie, indépendante, ne se sent plus aucune obligation à mon égard. Je sens que j’ai su la libérer, non pas comme la chèvre de Monsieur Seguin pour la donner au loup, car moi-même je me suis détaché en même temps et nous allons chacun où bon nous semble.
Les couleurs de l’imagination s’y posent, s’y glissent, s’y composent, s’y heurtent, les voisinages, les rencontres à découvert, les fluides du corps sous-entendus, un langage sans parole, disert et éclatant, tout vient s’y montrer.

Je l’entends qui se réveille dans mon sac à dos. Tu peux laisser tomber le mot rêve, me dit monsieur Nuit, (il me voit étonné), ou le jeter si tu veux. Pas d’inquiétude, il remontera à la surface, il se hissera sur la rive… Je le regarde, toujours étonné.
Tu m’as posé la question. Sans le savoir.
Nous continuons la promenade, devisant.

C’est sans compter l’intrus, l’occupant , qui tend les nerfs, les roule en mèches, les vrille, les torsade, les exaspère, les enflamme. Il est là depuis longtemps, innommé, invisible, difficile à mesurer sur son implication dans les petites ou grandes affections du corps, le dérèglement des organes. C’est un géant, il m’assiège l’estomac, ces derniers mois, ne délaisse jamais les jambes non plus, devant lui je me rabougris, me liquéfie parfois. Je m’entoure d’oreillers, de foulards, de coussins, je me matelasse pour maintenir de ma chaleur personnelle, de ma chair, contre lui qui brandit ses lances et ses fers.

A peine rentrés de la rivière, monsieur Nuit et moi, nous avons repoussé une attaque virulente de l’ennemi intérieur. Il se dressait comme un éclair de nuit à l’intérieur de mes jambes. Il envoyait la sauce dans le pylône enflammé de ses pattes fourchues, multipliant les assauts, de plus en plus précis, affûtés.
Monsieur Nuit a glissé à mon côté. Escogriffe ! je criai, dressant la tête pour lui jeter des salves de verbe que je prenais directement de la besace de monsieur Nuit comme d’un saxophone giclant, un puits de pétrole déchaîné monsieur Nuit me montrait sa puissance de flux. L’autre marquait le pas, étonné. Les mots semblent le calmer, l’endormir peut-être à la longue, il n’aime pas la parole, il agit bouche fermée, dents serrées, je veux lui dire son fait, l’étourdir même si je dois moi-même en dégueuler, renoncer à la politesse, que j’aime tant, à la discrétion, le ficeler de verbiage, l’enduire de chiasse logorique.
Pourquoi l’attaquer de mots ? C’est visiblement parce que je n’ai pas d’autre arme. Mais peut-être bien qu’ainsi je ne le cache que davantage, que je dresse une barrière devant lui, devant moi, que je m’étouffe. Pourtant je le sens moins, je le vois moins, je respire un peu. Je reprends quelque force. Champion ! Énergumène ! Qui es-tu ? Que me veux-tu ?
Il veut me rendre service, m’aider à mourir (c’est de mon âge). Il me propose une solution à l’inévitable. Il s’interpose pour me donner l’occasion de me battre !
J’ai rajouté une couverture (autour de moi) pleine de mots. Ce sont les mots qui me tiennent le plus chaud. Monsieur Nuit combat avec moi, je jette des seaux pleins à la carcasse de l’Escogriffe, des mots boueux, mélangés, grouillants de chiasse. Je l’habille, je lui fais une gangue, je vais le rendre humain, peut-être. Puis, je lui tendrai la main. J’apprendrai à le connaître. On se tiendra proches, en regard tous les deux. Je découvrirai qui il est, d’où il vient.

Presque toujours tu me laisses des brandons, des amas de braise encore vive, des éclats de feu incrustés dans la jambe, le genou, invalidants, harcelants, prêts à déclencher un incendie. Tu es purement matière, tu te laisses nommer, décrire, approcher par le langage sans en être affecté. Comme un sourd. C’est ce qui est le plus éprouvant. Pourtant je sais que tu entends. Ta flamme lente me parle. A force de t’écouter je profite de tes moindres replis. Tu me rends docile. Je cherche à armer ma chair de ta lenteur, de ton lancinement aigu, à te répondre par le titillement, la pointe salivée, je cherche en moi la langue de feu qui touchera, et lèchera éteindra la tienne. Et quand tu t’endors en moi, je te veilles.

Jane Ansell, Toward the sea, Oil on wood, 12×15,5cm

Afifa Aleiby, Angel, huile sur toile, 80x120cm, 2008

Mais je suis déjà en train de jouer avec eux, au fond de mes poches, d’un côté monsieur Temps et de l’autre monsieur Nuit, deux petits cailloux, un blanc, un lisse, un peu rond, et l’autre plus petit et plus lourd, presque noir, un peu concassé de forme. Compagnons de mes doigts.
Je les changerai, je les perdrai. Il y en a plus qu’il n’en faut à la rivière.

Ici se termine l’histoire du cheval-piano.
Afifa Aleiby me prête un ange pour répandre la nouvelle dans le ciel.

Je suis à la rivière. Je la vois jouer avec tout ce qui l’entoure, elle en mélange les couleurs, en fait des peintures. C’est la bienveillance même, elle ne refuse rien, ne rejette ni ne juge personne. Mais elle donne libre cours à sa fantaisie, les murs d’antique molasse aussi bien que l’arbre et le nuage vont entrer dans sa pâte, et ses coulées intestines, et la giclée d’écaille d’un poisson et la nonchalante déliquescence de la surface sont aussi bien de sa palette que le brusque passage d’un oiseau et la traîne d’un autobus. De l’état des lieux elle fait son état d’âme et le vôtre si vous la contemplez en cet instant.

Le corps est libéré de la responsabilité du cheval-piano, de son rôle de palefrenier ou de gardien d’écurie. Pégase entre et sort à sa guise.

Je me contenterai du cheval-piano et ce sera terminé. Je le sortirai — ou il me sortira — pour une promenade. Tous deux nous ferons un peu d’exercice qui sera un plaisir partagé, plaisir du bon air, du soleil, des allées d’ombre, des petits ou grands obstacles, ceux que nous réussirons à franchir et ceux qui nous arrêteront. Nous apprendrons à coordonner nos souffles, nos corps si différents, quatre pattes martelant, touchant, affleurant le sol, deux mains deux pieds s’écartant se rapprochant pianotant prenant appui touchant la pédale de temps en temps.
Mais pour l’heure je peine. Il se lance sous mes doigts, toujours partant, déjà caracolant, donnant l’allure au premier temps et je m’en veux de le lâcher, de fauter presque aussitôt tandis qu’il doit ralentir, oublier son élan, discrètement, sans un reproche. Je ne connais ni le pré, ni le chemin, ni l’ombre et la lumière que font les branches sur le clavier, j’y suis pourtant déjà passé cent fois mais le jour change, la saison prend une autre lumière, les oiseaux ont investi d’autres routes, d’autres maisons, d’autres plumages. Le seul chemin que le piano connaît très bien est le poil frémissant du cheval, sa musculation rassemblée, harmonieuse, sa chaleur mobile et généreuse, le seul chemin des sens, à mi-hauteur de la terre et du ciel.
Il m’y invite. Mais je ne suis pas tout à fait prêt à le prendre pour ce qu’il est, un compagnon de promenade, qui sait se faire à mon jeu, m’étonner, qui me laisse essayer mes audaces. Un peu comme pour l’enfant est son cheval de bois.
En attendant je serre monsieur Temps et monsieur Nuit dans mes poches, ils me sont indispensables l’un et l’autre. Je me tiens entre leurs deux univers qui m’intimident mais me gardent leurs promesses.

Afifa Aleiby, Carrousel, huile sur toile, 125x100cm, 2022