mémoire

Marquet, Albert, 1875-1947; River Scene

Marchant le long de la rivière, c’était presque étrange de sentir mes pas s’éloignant – ou plutôt se défaisant – du passé, défaisant sa consistance incertaine jusqu’à la dissoudre dans l’espace que je laissais derrière moi. Je pensais que des hommes avaient foulé ce chemin, je pensais à mon père, je savais que des gens avaient vécu ici, halé des péniches, hélé les bœufs qui les tiraient, planté des arbres, récolté du bois, des fruits, du foin, ou flâné en méditant, courtisé l’amour, que des enfants avaient couru, joué avec d’archaïques trottinettes ou des chevaux de bois tirés par une ficelle, que plus loin on savait des rois, des armées. Mais où cela allait-il donc, à quoi servait cette mémoire ?
Tandis que mes pas, que tout mon corps s’extrayait, décollait de cette évocation éphémère, j’en ressentais comme la continuité aspirante devant moi, j’étais le centre actif de ce métabolisme qui faisait du passé l’avenir. C’était tout simple mais c’était une incomparable énergie qui se vivait avec une parfaite aisance et la douce conscience d’être au cœur même du renouveau. C’était la fin d’une journée de printemps. Je n’essayais pas d’être ailleurs que dans ce déploiement de vie, pétales de fleurs de cerisiers posés ici et là.

Albert Marquet, scène de rivière