Cœur affolé mais pugnace

La lecture, 1924

Martin lit son passé en même temps que le livre.
Il déchiffre dans le brun. Il déambule dans la brume épaisse de sa jeunesse passée tout en suivant l’homme, André, jeune encore, qui fuit une famille, qui s’éclipse d’un métier pour satisfaire une passion qui couve, contenue comme un torrent sourd, profond, une boue souterraine qui emplit les artères d’une ville imaginaire comme celle qui est venue laver les rues, les murs ici, à La Havane. Une vie tumultueuse a emporté sa jeunesse à travers l’Atlantique, a roulé femme et enfants dans le rêve d’une utopie, d’un ailleurs qui n’existe pas.
Après le cyclone, après la révolution, les rues étaient ravagées. On a reconstruit patiemment et on s’est barricadé minutieusement au plus profond, sans le savoir, pour contenir un flot de colère et de vie frustrée. Barrières, barrières, grilles, digues, soupapes, décompressions, décompensations, folies, folie douce ou folie furieuse, rhum, voyage, voyages.
Son fils grave à présent des mélopées déchirantes de métal fondu dans le vinyle, tout en ressortant de la nuit des tranchées la voix de Guillaume Apollinaire, sa folie de fleur fraîche, les arcanes écarlates d’une révolution artistique, la folie claquante du drapeau, le feu, entrecoupant la framboise tiède du corps féminin adoré.
Martin étudiait les beaux-arts. Ce monde nouveau qu’ils construisaient. Une passion pour Fernand Léger.
Son grand-père tenait la charrue, son père enfant piquait les bœufs. Il y avait dans l’épaisseur tranchée de la terre saillie de mort et de vie.

Fernand Léger, La lecture, 1924
Joëlle Chartier, pour le titre et les villes imaginaires de Hundertwasser