Sarabande

Il faut imaginer que tout cela se passe en douceur – apparemment, car la force est interne, contenue.
Mais je ne peux plus tenir monsieur Temps, plus le nourrir, plus le prendre en charge, plus me nourrir de lui, l’inertie nous menace.
J’ai besoin de lui comme naguère, à l’extérieur, près de moi. Lui, le léger, en costume gris, toujours calme et serein, toujours stimulant. Aussitôt il sort, il m’entend. Je suis déjà mieux, redressé, j’ai repris force, je joue déjà avec énergie sur le clavier.

Il est donc partout, transparent. Il ne sera jamais mon prisonnier.
Je peux me nourrir de lui mais je ne le nourris pas, je nourris un impalpable : sa présence en moi. Je lui redonne son immatérialité – ou plutôt je la redécouvre. Et je vois toutes les images que je peux faire de lui.

Et ce qu’il fait de moi ce sont des doigts, des petits doigts qui apprennent à danser, qui découvrent des plaisirs nouveaux, des forces nouvelles. Ce qu’il me fait aussi ce sont des oreilles, des oreilles plus indépendantes, qui se détachent de leur mémoire, qui sont capables de se lâcher en l’air, de vagabonder un instant et de revenir se poser sur un point précis, sur une touche précise, un son précis, une chaîne de son, bientôt une grappe, un arpège, une escalade, un saut de ruisseau, un battement d’aile. Petit oiseau, petit lézard je fais mes premiers pas.
Des sautillés, des rebonds, et le ressaisissement de la prise pour ne pas chuter. Ou un faux-pas, un rétablissement, une volte-face, une échappée, une retombée. Un éclat de rire.
Un – deux – trois… mon maître à danser ! Le vieux bourgeois gentilhomme que je suis !

Photographie de Thami Benkirane

pg arrach

Morceau à vendre
photo Thami Benkirane

mange à tous les râteliers, pisse sur tous les murs, tourne la page, passe d’un bord à l’autre, entre et sors comme dans un moulin, j’aime à l’aventure, m’attache sans réserve et m’enfuis au moindre danger.
Assez parlé de moi, le monde est si vaste, la contradiction a cent fois raison, à nous tous, à chacun-chacune, chacune et chacun, retroussons les manches enfilons les jupons, dansons la carmagnole y’a pas de pain chez nous y’en a chez la voisine mais ce n’est pas pour nous houououou mais alors sens dessus dessous comment allez-vous…
Dans mon cahier j’ai couché les bottes de radis les points d’honneur les rêves à la camomille les chansons en tire-bouchon. Il y a de quoi faire sur le bord du chemin en attendant de rentrer dans la ronde, de répondre à la demande, de formuler la question et tout à l’avenant, la vie nous attend, le monde à sa fenêtre et mirontaine et mironton.
J’attends que les oiseaux déchiffrent avec leurs ailes l’écume du ruisseau. Qui va à l’école des poches percées, qui cache sa peur le dos au mur, couche dans le sable des larmes perdues, qui peine fait le lit des fleurs pour d’autres yeux, foutu monde mais il n’y en a pas d’autre. Parfois, mais où allons-nous percher, nous voyons de très haut ses morceaux où nous sommes rapiécés l’un avec l’autre, morceau de poisons, traînée de poudre, diaboliques et angéliques main dans la main. Qui va là ? crie soudain une voix derrière toi.

alors court comme il sait encore le faire et disparaît comme un rat dans ce quartier de la ville où il a ses planques. Sinon le pire est vite arrivé. Mais des familles vivent dans l’entre-deux-monde. Il connaît aussi les corridors qui débouchent dans les quartiers riches, où on a ce qu’il faut pour se changer, se métamorphoser même, de rat en libellule ou en sardine — sardines c’est léthargiques passe-partout, moutons opportunistes, monsieur madame tout le monde, on se presse.
Mais ici c’est le Sud très avancé. Fracture plus franche, plus durement ressentie. L’art est notre refuge. Vivre même est un art.

quant à savoir pourquoi je fais le dos rond c’est une longue histoire. Chaque nuit elle me bégaye un mot, toujours le même, de plus en plus fort jusqu’à ce que je lui ouvre, non pas la porte elle ne s’en embarrasse pas, le dos, les reins, elle frappe direct, les nerfs qu’elle fait crier, crier son nom mais il semble inconnu tant est proche et familier, comme d’avant la parole, un nom de corde ou de bois, poli, devenu doux à force de cruauté, force des bœufs, du cheval, passé toujours présent, trace fidèle. Tour à tour flèche, et baume. La nuit protectrice te livre au diable, enfant de la guerre ou de quoi d’autre que tu ne sais pas. Bagage, inconnu du corps, son inséparable, il le porte (son corps). Son corps qui le porte.

Pousse-toi, du Corps, qu’il lui dit et le fait trébucher. Trébuche ! répond l’autre, poussant son propre corps d’un coup d’épaule, mais se rétablissant saisi à la taille par ses deux mains. Auguste ! sorti sous les rires.
Il faudrait se faire accepter, pense-t-il. C’est un avertissement.

Photo Thami Benkirane, « Morceau à vendre » Fès ville nouvelle, le lundi 23 décembre 2024.

Jeux partagés

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La saison change. Il va vers cinq heures du soir marcher dans les rues, la tête tassée, raidie de travail. Le temps est doux, le soleil joue une partie de cache-cache nonchalante avec un ciel délavé comme des fleurs de roses. Il a mis un petit gilet par-dessus la chemisette d’été et respire en dansant sa marche d’oiseau léger. Traversant un parc, il croise une petite fille qui marche dans l’herbe quelques pas devant sa maman, à qui elle parle sans se retourner, le visage joueur, encore plein des jeux partagés d’écolière, et la jeune maman, dans l’élan gracieux, se met à compter, posément, un, deux, trois, jusqu’à quinze. Il y a de grands arbres juste devant, un beau tronc élancé de tilleul que la petite a sûrement repéré pour se cacher derrière.
Il laisse cela en suspens. Va s’asseoir sur un banc. Il n’en faut pas plus pour qu’un chatoiement vaste le soulève et l’emporte. Il se rattache à son crayon, trace ces lignes comme un fil qui le retient de s’envoler.

photographie de Thami Benkirane

Martin

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Martin est rentré survolté. Il venait d’insulter son père – à mi-voix, le dos tourné, certes. La bouteille de vin était renversée sur la table. L’excitation avait gagné depuis le matin. Comme un incendie qui couve, les premiers mots, les premiers gestes maladroits ont fusé. Le père avait l’air sombre, comme d’habitude, mais cette fois son visage fermé, son intransigeance brûlaient Martin, lui jetaient à la gorge un morceau de bois rêche, épineux. Il ne pouvait sortir un mot de ce qui le tourmentait. Le soleil brillait fort, l’air chaud, chantant de ce matin de septembre l’éblouissait, lui rendait insupportable la pensée du bonheur, noircie par l’indifférence du père, son ignorance, son refus.
Martin est entré dans la maison.
Il a mis l’allumette dans le foyer qui attendait, tout préparé, le premier frais d’automne. Le feu est parti clair et puissant. Le feu ressemble à la violence qu’il avait en lui, qu’il tentait de maintenir depuis plusieurs jours sans le savoir vraiment. Le père était parti au labeur sans qu’il ait pu lui dire… Il y avait eu aussi sa maladresse, sa malchance.
Le feu lui parle maintenant. Il bouillonne ses rondes syllabes qui emportent. Le feu parle comme lui les choses inintelligibles, ces choses sans foi ni loi, sans adresse, sans visage présentable dont il était plein, le feu les emporte comme une rivière tranquille, les prend en charge, les remue, les cajole, les berce tout au long de la route. Le père n’est plus maudit, le fils n’est plus un bandit, un bon à rien qui casse tout ce qu’il touche.
Au soleil tout à l’heure il s’éparpillait, il ne savait où regarder, qui écouter, des oiseaux, des feuilles qui brillaient vertes translucides, dorées, du ciel bleu et des petits nuages voyageurs, de tous les rires, les blagues, les récits qui fusaient il ne savait quoi faire, ni quoi faire de sa maladresse et de son désir. Maintenant le feu peut chanter pour lui seul, lui parler non pas seulement à l’oreille mais au cœur et aux entrailles. Le feu est l’intime de tous. Il est le compagnon du profond. Il emporte tout ce qui gênait, il nettoie.

photo de Thami Benkirane